cordel 92 "Se laisser fasciner ou pas par les ogres ?"

lundi 30 mars 2026
par  Elisabeth Arrighi, Outils du soin, Rochelle Moricet-Monnier
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Les « ogres » (et les « ogresses ») ne sont pas qu’une image de contes de fées pour faire peur aux enfants. Ils existent, ils sont partout, ils sont sur tous les terrains : le terrain privé, la famille, le couple, les proches, et aussi le terrain social et politique. Ils sont dangereux. Alors, comment ne pas se laisser fasciner, comment les affronter, les empêcher de nuire, y échapper ?

Les mécanismes d’emprise des pervers
Les « ogres » sont des personnes qui cherchent, consciemment ou inconsciemment, à exercer une emprise, une domination sur d’autres. Cela pour assouvir leurs besoins de pouvoir, de reconnaissance, de gloire à tout prix, d’autant plus si ils peuvent écraser l’autre. L’éventail est large. On pense, entre autres, aux pervers narcissiques, selon ce mot à la mode, souvent sur-employé. Chez les pervers, il y a les versions homéopathiques et les versions XXL. Ces ogres commencent par faire miroiter à leur proies des rêves de puissance et de gloire puis ils entraînent ensuite leurs victimes sur un manège, qui s’avère ne pas être du tout un manège enchanté, mais un piège diabolique

Leurs ruses pour embobiner l’autre
Les ogres font croire à leurs victimes qu’ils vont leur partager protection et attributs de puissance. Ils détournent à leur profit le besoin légitime de de sécurité, de force, de capacité de savoir se mesurer à l’autre. Mais il s’avère que tout cela se transforme en prison, la personne est piégée, écrasée. Les ogres organisent confusions, sidérations, mensonges. Enfin, surtout, ils détournent les colères légitimes en organisant des zizanies à leur profit et en trouvant des boucs émissaires.

Les mécanismes psychiques de la fascination
Pourquoi se laisse-t-on séduire, fasciner par les ogres ? Pourquoi a-t-on tant de mal à s’en détacher et couper le lien ? Plusieurs analystes ont proposé des concepts éclairants :
Le psychanalyste Sandor Ferenczi a formulé une expression très juste : « l’identification à l’agresseur ». « La peur, quand elle atteint son point culminant, oblige à se soumettre automatiquement à la volonté de l’agresseur, à obéir en s’oubliant complètement, et à s’identifier complètement à l’agresseur ». De plus, devenir soi-même un « ogre » peut sembler la manière d’acquérir de la puissance, car détruire est plus facile que construire.
Philippe Réfabert évoque lui la notion du « meurtre d’âme » où l’agresseur commet une agression psychique et physique comme une humiliation, des coups, des abus, etc. en les déguisant en un évènement anodin, « comme si de rien n’était ». « C’est un attentat sans nom, un crime presque parfait. Le témoin a été réduit au silence et personne n’en peut témoigner. Seul reste, dans l’archive somatique, (dans le corps), un tremblement inexpliqué. L’enfant alors ne sait pas quoi inventer pour mériter la faveur de la tyrannie de ses parents vus comme des sauveurs. »
Donald Winnicott, de son côté, évoque les illusions bénéfiques et porteuses du bébé. Et à quelles conditions il peut se désillusionner en grandissant. Les bébés qui n’ont pas rencontré d’adultes assez attentifs et prévenants, qui n’ont pas pu éprouver l’illusion de la toute-puissance vont continuer à chercher des illusions ; ils seront plus facilement la proie de marchands d’illusions.

Ce qui aide à sortir de la fascination

D’abord au niveau individuel, faire un travail sur soi. Faire l’apprentissage de la clairvoyance avec l’aide d’un autre, thérapeute ou proche. Apprendre à repérer les menteurs, les imposteurs, dans le cercle privé comme dans la société. Et aussi, ne pas chercher à changer l’autre, mais savoir s’en détacher. S’enfuir pour se sauver.
Dans ce chemin pour sortir de l’emprise des ogres, l’appui du collectif peut être précieux.
Par exemple, le psychanalyste Serge Tisseron face à la question du harcèlement scolaire, propose de le traiter collectivement. Il a inventé « Le jeu des 3 figures » : l’enseignant propose aux élèves d’imaginer une histoire avec un agresseur, un agressé et un témoin ; puis l’enseignant rédige le scénario des enfants. Trois enfants vont jouer, tour à tour chacun des trois rôles ; puis tous les enfants sont invités à en discuter ensemble. « Il s’agit de développer l’empathie par les enfants, en créant des situations collectives engageant des comportements empathiques ou non empathiques, des situations de réflexion et de discussion collective autour de ces situations. Il s’agit donc d’abord pour les élèves d’éprouver une expérience émotionnelles forte ensemble, puis de prendre du recul, et débattre des conséquences de leur action et de celle de leurs camarades. Il ne s’agit pas de faire une éducation à l’empathie, mais une co-éducation à l’empathie. »

Et dans la société, aujourd’hui, il s’agit d’identifier les nouveaux ogres qui utilisent parfaitement les relais de la politique, de la finance, des médias, des avancées technologiques, au service de leurs propres intérêts, et non de ceux du bien commun et de la société toute entière. Pour résister, Il importe que les personnes expérimentent, éprouvent le plaisir de l’échange, de participer à des actions collectives et solidaires qui font avancer tout le monde.
Face aux ogres, proches ou lointains, l’heure est à la clairvoyance, l’inventivité, la solidarité.

Citations

« Que demande le peuple ? Du pain et des jeux ».
Néron, empereur romain, 37-68 après JC

« Cet homme n’est pas animé que des meilleurs sentiments. Cet homme n’était pas bon. Il était ce qu’on apprend à redouter dès l’enfance, un ogre ».
Vanessa Springora, Le Consentement, Grasset, 2020

« Le Trust était l’incarnation d’une Cupidité aveugle et insensée. C’était un monstre dont les mille gueules avides dévoraient tout, dont les mille sabots piétinaient tout. C’était un ogre, l’esprit du Capitalisme fait chair. Sur son navire battant pavillon noir des pirates, le Trust écumait l’Océan du commerce et avait déclaré la guerre à la civilisation. La corruption était sa pratique quotidienne ». Upton Sinclair, La Jungle, Juven, 1905-1906

« Livre-t-on 663 hectares aux appétits d’un ogre » ? Ce n’est pas à l’ogre de poser la question ».
Mathieu Bélizi, C’était notre terre, Albin Michel, 2008

« La fascination est l’épreuve du passé, mieux encore, elle est l’étreinte du passé ». Pascal Quignard, Vie secrète, Gallimard, 1998


Derrière leurs ruses pour fasciner, les buts cachés des pervers

Le psychanalyste Paul Racamier a mis à jour les phénomènes pervers à partir de sa clinique avec les patients et des difficultés rencontrées de sa propre institution :
« Le pervers narcissique a besoin de public et proies. La victime n’est supportable que si elle est dominée, maltraitée, sadisée, maîtrisée. Les pervers emballent et enferment leur proie dans un filet serré de contre-vérités et de non-dits, d’allusions et de mensonges, d’insinuation et de calomnies pour fragmenter, diviser et désorienter. La pensée perverse fait intrusion dans la préoccupation d’autrui, c’est une pensée poison, une pensée qui démentalise, dévalorise et disqualifie l’autre. Le pervers vit dans le triomphe et le défi. Aucun scrupule n’arrête le narcissique dans son triomphe Rien ne lui résiste. Tout lui appartient, tout doit se soumettre et plier. A quoi bon parler à des pervers quand ils n’ont d’oreilles que pour le bruit qu’ils font et celui qu’ils croient faire ? S’il en est ainsi, sauvez vous.Il n’y a rien à attendre de la fréquentation des pervers narcissiques, on peut seulement espérer s’en sortir indemne ».
Paul Racamier, Les Perversions narcissiques, Payot,1992

Face aux dangers totalitaires

La terreur ne peut régner que sur des hommes isolés les uns des autres, et qu’en conséquence un des soucis des régimes tyranniques est de provoquer cet isolement.
Pour s’implanter, le totalitarisme a besoin d’individus isolés et déculturés, déracinés des rapports sociaux organiques, atomisés socialement et poussés à un égoïsme extrême.
Hannah Arendt, philosophe


La démocratie ne meurt que si on la laisse mourir 

« Tout peuple qui s’endort en liberté se réveillera en servitude » avertissait le philosophe Alain. On ne bascule pas du jour au lendemain dans un régime autoritaire. Ceux qui, à travers l’histoire, y ont plongé n’étaient pas plus bêtes que nous. Pas plus méchants. On y glisse souvent, doucement sans fracas, à force de petits renoncements et d’inconscience. Ca commence par des mots vidés de leur sens, des réalités travesties, des discours qui banalisent ce qui ne devrait pas l’être. Et puis un beau matin, on réalise que l’démocratie n’existe plus, on n’est même pas stupéfait, on est impuissant. Aujourd’hui, […], une discrimination de plus en plus assumée des minorités, des menaces de mort répétées à l’encontre d’artiste, d’activistes, d’avocats, de journalistes.., vous ne l’entendez pas ? La petite musique qui monte ? Cette musique, ce n’est pas une mélodie. C’est le bruit assourdissant de la sonnette d’alarme.
Nous y sommes à ce moment charnière, où nous pouvons encore réagir. Nous pouvons encore faire du bruit. Nous pouvons encore mettre en lumière les faits vérifiés pour déchirer l’obscurantisme qui menace.

Nous pouvons encore dire haut et fort que nous ne voulons pas de ce monde-là. Nous pouvons utiliser nos droits tant que nous les avons. Le droit d’informer, de nous rassembler, le droit de créer, le droit de rire et de faire rire, le droit d’affirmer notre envie de solidarité, notre besoin d’humanité. Nous avons le droit de résister de toutes nos forces à ce vent de haine et d’intolérance. La démocratie se meurt que si on la laisse mourir ».
Salomé Saqué, journaliste, La Grande Librairie, France 5, 12 février 2025

ce cordel a été ecrit en résonnance avec la vidéo sur le même thème. cordel et vidéo s’éclairent mutuellement .

https://www.outilsdusoin.fr/psychanalyse-et-marionnettes-videos/article/zoe-42-etre-fascine-ou-pas-par-les-ogres-13-min

https://youtu.be/7WKdYc09XUo

Bibliographie

Paul Racamier : les perversions narcissiques Payot 1992 2023
Donald Winnicott : jeu et réalite gallimard 1975
Sandor Ferenczi : journal clinique payot1985 2014
le traumatisme payot 1982 2006
Philippe Réfabert De Freud à Kafka Calmann-levy 2001
Serge Tisseron le jeu des 3 figures ed Fabert 2011
https://www.yapaka.be/video/video-de-presentation-le-jeu-des-trois-figures

vous pouvez télécharger et imprimer ce cordel,

qui est en accès libre. il s’agit d’une feuille A4, rectoverso, à plier en 4, pour avoir la forme du cordel comme les fascicules brésiliens, accrochés à une cordel à lige et vendus dans les marchés.

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