Vous ne pouvez pas vivre à la merci de quelqu’un d’autre

jeudi 7 septembre 2017
par  A. A-H
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Mon histoire est intitulée
Vous ne pouvez pas vivre à la merci de quelqu’un d’autre

Tous les hommes doivent vivre dans la paix, et être libres.
Mais que faire quand on n’est pas libre ?

Le camp

Que faire quand on est dans un endroit où personne n’est libre. Un endroit où sa vie est contrôlée. Que faire quand on est né dans un camp de déplacés. Que l’on n’a pas reçu l’éducation nécessaire. Que vos parents ont disparu ? Que, petit enfant, l’on voit des gens que l’on tue devant vous.

Je suis heureux qu’il ne vous soit pas arrivé de telles choses.

C’était ma vie, j’ai vécu dans la guerre. Pourquoi cette guerre ? A cause du racisme, la révolte, l’opposition contre le pouvoir. Ceux qui se révoltent sont tués, leurs villages sont incendiés. Pendant 22 ans, j’ai vécu dans un camp où c’était la loi de la jungle.

Mon père était un opposant au régime. Il était obligé de se cacher. Moi je travaillais pour nourrir mes petits frères et qu’ils puissent être soignés. Mais le pouvoir traquait les enfants des opposants. Ils m’ont interrogé et frappé pour savoir où était mon père. Mais je ne savais pas où était mon père. Je ne savais même pas s’il était mort ou vivant.

Dans le camp, tous les jours, je m’en souviens, des gens autour de moi sont arrêtés et frappés. Moi aussi, pendant près d’un an, je suis roué de coups. Comme je ne peux rien leur dire sur mon père ils m’empêchent de sortir du camp, où que ce soit. Vous ne pouvez pas imaginer quelle était ma souffrance. Puis j’ai eu la chance de pouvoir m’enfuir.

J’ai fui. Mais où fuir ?
Je n’ai vu qu’un endroit : la Libye. Mon chemin me faisait voir la mort tous les jours. Des gens m’ont aidé. Ils m’ont pris en voiture en direction de la Libye. C’était une nouvelle épreuve, avec la soif, la faim et le froid pendant 22 jours, qui m’ont paru 22 ans.

Je suis arrivé en Libye et j’ai pensé que mes problèmes étaient terminés. C’est du moins ce que j’espérais.

La Libye

La Libye ? C’est l’enfer. Je n’étais pas arrivé depuis un jour que des groupes armés m’ont intercepté. Ces groupes sont des trafiquants d’êtres humains. Ils m’ont réclamé de l’argent. Ils ont exigé que j’appelle mes proches pour en avoir davantage. Ils m’ont réclamé 60 000 dinars. Mon Dieu, où vais-je trouver cet argent ? Et je n’ai aucun proche qui puisse m’en donner.

Voyant cela, ils m’ont vendu à un autre Libyen. Et celui-ci m’a obligé à travailler pour lui jusqu’à atteindre la somme qu’il leur avait payée pour m’avoir. J’ai donc travaillé pour ce diable comme une machine, du matin au soir. Il me battait. J’ai travaillé cinq mois, j’étais malade, de plus en plus malade. Il ne voulait pas que j’aille voir un médecin. Puis, quand je n’ai plus été capable de travailler, que j’étais mourant, il m’a jeté dehors. Cet homme m’a exploité presque jusqu’à la mort.

J’étais donc libre. Mais quelle est cette vie ? Suis-je vraiment un être humain ?

J’étais libre mais malade. J’ai cherché de l’aide jusqu’à ce que je trouve des personnes, des Soudanais comme moi, installés en Libye. Je ne les oublie pas. Ce qu’ils ont fait pour moi, je ne l’oublierai jamais. J’ai retrouvé la santé grâce à eux. Et j’ai commencé à chercher du travail pour vivre et aider mes frères. Mais comment travailler parmi les loups ? Parfois je trouvais du travail, parfois je n’en avais pas. Plus le temps passait, plus la guerre s’intensifiait en Libye.

Que fallait-il faire maintenant ? La guerre était partout, ici, chez moi. Si je revenais vers ma famille ma vie serait détruite. Où aller ?

La mer

Je n’avais d’autre choix que de monter dans les bateaux de la mort en Méditerranée. Ma vie n’était qu’une suite d’épreuves pour lesquelles j’étais à la merci des gens Maintenant, je n’avais plus d’espoir, je souhaitais mourir en mer. De toute façon, j’étais condamné à mourir. Ensuite, j’ai pensé qu’au-delà de la mer je pouvais faire ma vie. Une vie meilleure, sans racisme, sans poursuites gouvernementales, sans trafiquants d’êtres humains. Mais maintenant, je réalise que je ne pourrai jamais vivre en paix.

Au cours du voyage nous avons été bloqués deux jours en pleine mer pour une panne de moteur. C’étaient des moments très effrayants, mon cœur cessait de battre.

Je faisais tout cela pour essayer de vivre une vie hors de la guerre. Il y a des gens qui ont la chance de vivre ainsi, qui n’ont pas rencontré de problèmes graves comme ceux que j’ai connus. J’aime la vie, mais il faut que je sois vraiment un être humain…

En Italie

Arrivé en Italie, je me suis dit que moi, fils de mon père, j’allais organiser ma vie comme un être humain. Mais ce n’était peut-être qu’un rêve. Est-ce que la réalité allait me frapper encore comme un animal ? Je me suis dit : comment vivons-nous en Afrique ? J’ai imaginé que je me trouvais de nouveau dans mon pays, et tous mes rêves ont disparu. Car une scène m’a rappelé le passé : celle du supplice de l’électricité. Ici, dans ce pays ! J’ai pensé alors : mais où sommes-nous ? Je respecte les Droits de l’Homme et toutes les opinions, mais où sont les Droits de l’Homme ? Ici aussi nous ne sommes que des animaux ?

En Italie, ils nous ont dit : nous devons enregistrer vos informations personnelles et nous vous tiendrons au courant. A ce moment-là, nous avons été trompés. Après avoir pris nos empreintes, ils nous ont dit : « vous pouvez partir, vous êtes libres ».

Où aller ?

Nous avons dit que nous n’avions pas d’endroit où dormir. Ils nous ont dit de nous adresser à n’importe quelle Organisation humanitaire, qu’elles nous fourniraient l’asile, qu’elles s’intéresseraient à nous. Mais où sont les Organisations humanitaires ? Qui va nous aider à ne pas dormir dans la rue, dans le froid ? Il n’y a pas de nourriture. Pour combien de temps ? J’ai dormi 22 jours dans la rue, sans abri, sans nourriture. Mon état mental s’est abimé. J’ai perdu espoir. Puis j’ai trouvé une Organisation à laquelle on pouvait demander l’asile, mais là, on m’a dit « on vous a sorti de la mer, à présent vous êtes responsable de vous ».

Alors je suis devenu un vagabond. Et chaque fois que la police m’arrêtait, m’ordonnait de me représenter dans les 7 jours, je comprenais que j’étais rejeté, que je resterais un vagabond et que ma vie serait un enfer. J’ai décidé alors de sortir d’Italie et d’aller ailleurs.

La France

Mais où aller et comment ? Après cette période difficile, j’ai pu prendre un train. En un jour, j’ai atteint la frontière française et j’ai réussi à entrer sur le territoire français. Je n’avais pas d’argent. J’ai essayé de marcher. Mais la distance était trop longue pour aller à pied, et il faisait très froid. Je n’en pouvais plus.

J’ai pris un train sans pouvoir m’acheter le billet. Mais on ne m’a pas fait trop de misères. On m’a juste fait descendre du train et j’en ai repris un autre. Et encore fait descendre du train et je suis remonté dans un train …Finalement, je suis arrivé à Paris. Là, je suis allé Porte de la Chapelle. J’ai été présenté à une Organisation qui m’a enregistré. Puis, j’ai été transféré au CAO des Vans.

Là commence pour moi une nouvelle histoire.

Les Vans

Je suis arrivé aux Vans. J’ai trouvé un endroit où j’ai pu être soigné dans un hôpital. J’ai tout trouvé aux Vans. Des gens qui m’ont appris la langue française. Des bénévoles qui offrent de leur temps pour nous enseigner. Je ne sais pas comment vous remercier, tous, dans cette ville, pour ce que vous avez fait pour nous.

Mais que savez-vous des Vans ? Oui, c’est une très petite ville, mais pour moi ceux qui y vivent ne sont pas seulement des hommes respectables, mais des anges. Ici, j’ai trouvé le respect et la considération. Comment pourrais-je décrire les habitants de cette région ? Même en écrivant tous les textes et les lettres que je peux, je n’arriverai pas à décrire ces personnes. Je ne peux que leur dire merci.

J’ai vécu aux Vans pendant neuf mois, une vie stable. J’ai eu l’impression que mes problèmes étaient résolus, que mon passé ne me perturberait plus, ici. Que mon rêve se réaliserait, que je connaitrais un avenir, que j’aurais une véritable existence. Pendant ces neuf mois j’ai trouvé ce que je cherchais. Je suis devenu une autre personne.

Mais faut-il que le destin qui contrôle ma vie vienne à nouveau la transformer en enfer ? La chance va-t-elle m’abandonner ? Mon destin sera-t-il à nouveau de dormir dans le froid et la faim ?

La décision des autorités a été de refuser ma demande. Cette décision est, d’après les accords de Dublin III, de me renvoyer en Italie. De me renvoyer à mes tourments.

Je deviens fou, je suis assailli par mes pensées. Mes ambitions, mes espoirs sont brisés. Le passé effrayant revient et m’envahit. Ce n’est pas une vie que d’errer dans la rue.

Je ne sais plus quoi faire. Je ne crois pas que je puisse vraiment vivre ma vie. Mais je ne veux pas mourir. Pourquoi suis-je venu dans cette vie ? Pourquoi suis-je différent ? Pourquoi est-ce que je ne peux pas vivre comme les autres êtres humains ? J’habite ici, mais je dépends entièrement des autres.

Vous ne pouvez pas imaginer, vous ne pouvez pas ressentir ma douleur.

Aboubayda Alzain-Hassan
CAO Les Vans
Septembre 2017


Ce texte, traduit par Danielle Stordeur et remis au Préfet de l’Ardèche, parait ici avec l’accord de son auteur


Commentaires

samedi 9 septembre 2017 à 09h27

Je pleure en lisant l’histoire de Aboudaya.
Que faire ?
Je suis fière des gens de mon pays qui sont des milliers à aider les réfugiés.
Mais j’ai terriblement honte des politiques et des administratifs qui prennent des décisions d’exclusion inhumaines.
Quels droits de l’Homme ? Quelle constitution ? Quel enfer est-ce que nous créons pour les autres, au lieu de leur ouvrir les bras ? Est-ce que nous sommes trop riches pour avoir un coeur ?
Comme le dit l’association PEROU : nous pouvons accueillir toute l’hospitalité du monde !
Faisons-le
Jetons la peur loin de nos portes et loin de nos frontières !

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