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		<title>Les outils du soin</title>
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		<title>Marseille 2007</title>
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		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



		<description>&lt;p&gt;Le roman se termine, tandis que le groupe choisit un auteur &#034;&#224; lire ensemble&#034;&lt;/p&gt;

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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Des heures &#224; reprendre le r&#233;cit. La langue des signes raconte l'histoire et avec ses images, un roman na&#238;t sous nos yeux. Quand je passe du gabarit tridimensionnel en phrases lin&#233;aires, ces derni&#232;res conservent les traces des propos, mais leur platitude me d&#233;senchante. Je conclus d&#233;finitivement que je serais un changeur en mots pour le sens des discours et de l'&#233;motion qu'ils me procurent quand elle d&#233;borde. Mais, conscient de l'impossibilit&#233; de l'exhaustivit&#233;, la richesse du spectacle visuel, je ne peux que la sugg&#233;rer. Raymond a lu attentivement le r&#233;sum&#233; de la cr&#233;ation de La Salp&#234;tri&#232;re. Il corrige quelques d&#233;tails factuels et en d&#233;sire des exemplaires pour les stagiaires m&#233;decins ou infirmiers qui le questionnent sur les unit&#233;s. Cette histoire appartient, en majeure partie, aux sourds, racont&#233;e par un sourd dans un documentaire en langue des signes la rendrait plus attrayante. Malgr&#233; mon insistance et le soutien d'Irina, Raymond refuse de r&#233;aliser ce film. Il argumente : quand il m&#232;ne une initiative, elle se veut ponctuelle pour des personnes pr&#233;cises dans une situation concr&#232;te. Alors, relater un long moment historique pour un vaste public ? Non, il n'aime pas se mettre en vedette. Un film &#224; plusieurs mains ? Pourquoi pas, laissons-nous un temps de r&#233;flexion. Je ne suis pas compl&#232;tement convaincu, mais la d&#233;cision lui appartient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes amis emm&#233;nagent dans un nouvel appartement. Proche de l'autoroute, le bruit laisse mes amis insensibles mais rend le loyer modique. Irina reste assez indiff&#233;rente &#224; ce choix. Cette succession de barres d'immeubles, de terrains vagues, d'usines &#224; l'abandon, elle l'a toujours connue. Raymond, lui, n'a vu que la mer qui gr&#233;sille derri&#232;re des bordures de platanes. &#192; la moindre occasion, il descend en v&#233;lo vers le rivage, explorer chaque rocher, chaque jet&#233;e le rend heureux. Quand Irina ne gagne pas la biblioth&#232;que en scooter, ensemble ils contemplent la mer, balan&#231;oire liquide surmont&#233;e de petits bateaux blancs qui jouent en sautant d'une vague &#224; l'autre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce soir nous nous retrouvons. Apr&#232;s une journ&#233;e d'&#233;t&#233;, nous ne pouvons rester dans la touffeur de l'appartement et nous nous promenons, tous les trois, sur le rivage, envelopp&#233;s par la douceur du soir. La nuit s'installe. Raymond nous aiguille vers l'immensit&#233; de l'univers. Nous observons les &#233;toiles, jet&#233;es au hasard dans le ciel. Il les nomme, les d&#233;crit et elles se transforment, vivantes, elles respirent. Irina, sous le charme, est persuad&#233;e qu'une &#233;toile un peu &#224; l'&#233;cart, d'une l&#233;g&#232;re teinte orang&#233;e, la regarde et veut lui parler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous habitons la m&#234;me ville mais nous voyons surtout dans le groupe de lecture. De ce groupe chaleureux, j'ai re&#231;u plusieurs invitations &#224; d&#238;ner, j'ai d&#233;couvert les int&#233;rieurs marseillais par l'entremise du milieu sourd. L'&#233;lan litt&#233;raire y a faibli et les r&#233;unions donnent surtout lieu &#224; des comp&#233;titions gastronomiques. Irina ironise sur la future transformation &#171; en club d'&#339;nologues &#187; et, pour l'&#233;viter, sugg&#232;re un cycle de conf&#233;rences de philosophie. Le centre culturel qui l'impulse propose une interpr&#233;tation langue des signes. Chaque s&#233;ance philosophique se poursuivra par une discussion et un repas du groupe. Je m'inscris dans l'espoir d'ajouter &#233;ventuellement quelques paragraphes &#224; mon r&#233;cit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Premi&#232;re conf&#233;rence au centre culturel consacr&#233;e &#224; &#171; l'&#234;tre et l'avoir &#187;. &#192; son issue, les digressions culinaires dominent notre r&#233;union. Raymond, seul, commente le sujet du jour. &#171; Je n'ai pas la surdit&#233; &#187;. Ses deux mains centrent l'oreille. Il ne se d&#233;finit pas par le fardeau ext&#233;rieure de la d&#233;ficience auditive &#224; porter. &#171; Je suis sourd de la t&#234;te aux pieds &#187;. Ses deux mains mettent en sc&#232;ne l'ensemble de son corps. La surdit&#233; fait partie de lui et de son rapport au monde. Les participants ne semblent pas int&#233;ress&#233;es ou n'ont pas saisi le sens. Moi, je r&#233;fl&#233;chis &#224; l'&#233;volution de Raymond. De l'&#233;tude des propos de Denis &#224; celles de la linguistique puis de la biologie, il s'est forg&#233; une pens&#233;e autonome.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La vie avec Irina alimente un d&#233;bat qui peut devenir vif comme on s'en aper&#231;oit lors de la deuxi&#232;me conf&#233;rence sur &#171; le respect de la personne &#187;. Sa pr&#233;paration fait d&#233;faut, malgr&#233; des exemples compr&#233;hensibles, les liens et les articulations de la pens&#233;e de l'orateur demeurent indistincts. Les sourds se fatiguent &#224; appr&#233;hender les mots complexes que l'interpr&#232;te &#233;pelle. On aurait pu pr&#233;voir un tableau, avec les termes inconnus inscrits que l'interpr&#232;te n'aurait plus qu'&#224; pointer. &#192; l'issue de la conf&#233;rence, lors de la r&#233;union du groupe, Irina &#233;voque, comme exemple de respect &#224; promouvoir, l'autonomie de d&#233;cision des personnes sourdes. Alors que, dit-elle, &#171; La soci&#233;t&#233; occidentale n'a qu'une id&#233;e en t&#234;te, pallier la d&#233;ficience auditive. Cette bataille divise les rangs du monde des silencieux en ceux qui y arrivent un peu, beaucoup, pas du tout ou, m&#234;me, &#224; la folie. Cette conception obstrue l'horizon parce que totalitaire, je veux brancher mes appareils quand je le d&#233;cide et je refuse que l'on ne me voie qu'&#224; travers eux. &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le respect pour Raymond correspond &#224; son son v&#233;cu bien diff&#233;rent. Sa riposte a un arri&#232;re-go&#251;t de causticit&#233;, rare chez lui. &#171; Dans la for&#234;t, on peut croire les sourds libres et autonomes. En v&#233;rit&#233; ils vivent comme ils peuvent. Le &#8220;respect&#8221; est de ne pas s'en occuper. J'aurais aim&#233; que l'on s'occupe un peu plus de moi, voire des sons que j'aurais pu &#233;ventuellement entendre ! &#187; Irina s'&#233;chauffe contre le corps m&#233;dical. &#8211; R&#233;duire un sourd &#224; un manque d'audition, une erreur fondamentale. M&#234;me en cas de succ&#232;s technique, on le consid&#233;rera dans de multiples situations comme un sousentendant. On doit respecter tout humain comme une personne &#224; part enti&#232;re a priori, sans discussion et d&#233;finitivement. Pourquoi des m&#233;decins ne comprennent-ils pas ce principe philosophique ? Ils veulent nous soigner pour nous faire taire ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis que je fr&#233;quente les sourds, j'ai vu de nombreuses attaques contre ma profession. Je me retrouve, moi-m&#234;me, &#171; abasourdi &#187; par certains de mes coll&#232;gues. De l'un, je me souviens, invit&#233; par une association de sourds, il annonce fi&#232;rement &#171; Bient&#244;t la surdit&#233; vaincue gr&#226;ce aux progr&#232;s de la g&#233;n&#233;tique &#187;. S'est-il pos&#233; la question de ce que cela peut signifier pour les sourds en face de lui ? Leur vie n'est-elle donc pas digne d'&#234;tre v&#233;cue ? Un autre affirme, dans un amphith&#233;&#226;tre universitaire, que les animaux sourds ne pouvaient pas survivre dans la nature. En arguant de tels arguments, les nazis ont st&#233;rilis&#233; des milliers de sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces opinions apparaissent heureusement tr&#232;s minoritaires parmi les m&#233;decins qui ne constituent pas une communaut&#233; homog&#232;ne. Une solide formation humaniste et la dignit&#233; de la personne humaine comme sujet d'un examen obligatoire feraient progresser l'ensemble de la profession. Un progr&#232;s n&#233;cessaire, mais pas suffisant. Les m&#233;decins ne se pr&#233;occupent ordinairement que des r&#233;ponses ad&#233;quates aux questions qu'on leur demande de traiter. Seuls les esprits r&#234;veurs ont assez de libert&#233; pour envisager l'humanit&#233; dans tous ses &#233;tats. Les &#233;tudiants en m&#233;decine rel&#232;vent d'un apprentissage intensif pour penser critique, puis d'une formation continue pendant toute leur carri&#232;re alternant des stages de r&#234;ve et de r&#233;flexion active ! Plus le potentiel technologique s'accro&#238;t, plus l'espace consacr&#233; &#224; la r&#234;verie doit s'&#233;tendre !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je suspends le temps de divaguer sur les m&#233;decins r&#234;veurs, les plats et les boissons arrivent. Je m'assieds &#224; c&#244;t&#233; de Raymond sur un banc. Irina, le visage tendu, se rapproche.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pour penser en dehors des r&#232;gles je poss&#232;de quelques comp&#233;tences, mais aucune en politique, &#224; la diff&#233;rence de toi Raymond. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu te trompes. Le r&#244;le d'un politique, pr&#233;venir l'avenir, moi je n'y vois pas grand-chose ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je d&#233;sire ne savoir qu'une seule chose. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; ?. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Si mon conte de f&#233;es avec Raymond demeurera &#233;ternel&#8230; &lt;br class='autobr' /&gt;
Au milieu des &#233;clats de rire je plaisante en les avertissant du risque de l'&#233;go&#239;sme total et de l'injustice port&#233;s par l'amour. Je ne les d&#233;finis pas couple de sourds, mais couple de r&#234;veurs, plut&#244;t un compliment pour moi. Ils vivent une p&#233;riode de belle harmonie. Raymond porte sa s&#233;r&#233;nit&#233; contagieuse et les tourments ne traversent plus le visage d'Irina. Les livres la passionnent toujours autant, mais ne lui servent plus de refuge dans un univers hostile. Elle a d'autres ponts d'appui. Depuis six mois, son nouveau travail d'aide-&#233;ducatrice dans une classe d'enfants quatre jours par semaine contribue &#224; l'apaiser. Sa journ&#233;e passe en un &#233;clair, dit-elle. Elle voit les yeux des petits qui p&#233;tillent quand elle leur raconte des histoires, leurs gestes qui se d&#233;lient lors des po&#232;mes en langue des signes. Elle s'adonne &#224; son travail sans pause et la fin de classe la prend toujours par surprise. La m&#233;lancolie l'a abandonn&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La conf&#233;rence suivante, la col&#232;re nous unifie. Les bonnes paroles &#171; Changer le regard sur le handicap &#187; se d&#233;versent pendant une heure, sans apporter d'exemples ou de mesures concr&#232;tes. Un participant, d&#232;s l'ouverture du d&#233;bat, propose. &#171; &#192; l'Universit&#233; de Lettres, vous mettez un professeur sourd. &#192; l'h&#244;pital, une infirmi&#232;re sourde signeuse en blouse blanche, vous verrez le regard changer radicalement, dans les minutes qui suivent &#187;. Une rafale de mains se l&#232;ve, annon&#231;ant une avalanche de signes forts. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Pour changer le regard, encore faut-il en avoir un. Notre invisibilit&#233; nous la vivons tous les jours, nous les personnes en marge, les handicap&#233;s. Pourquoi ? Notre &#233;tranget&#233; silencieuse vous fait-elle peur ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes deux amis interviennent, un coup de poing de Irina suivi d'un conseil tr&#232;s politique de Raymond. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les officiels se f&#233;licitent quand ils octroient des financements &#224; &#171; notre prise en charge &#187;. Vous ne voyez qu'un poids, un fardeau et vous n'attendez rien de nous, voil&#224; le probl&#232;me. L'int&#233;gration se mesure &#224; ce que la soci&#233;t&#233; veut bien accueillir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'acceptez-vous des Roms ? Qu'avez-vous accept&#233; des silencieux ? Notre plus beau cadeau, la langue des signes, victime de censure pendant cent ans ! &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Face aux menaces sur le climat, les &#233;pid&#233;mies, en passant par les guerres et les agressions, la soci&#233;t&#233; s'affaiblit si elle se replie sur ses peurs. En prenant en compte les gens en marge, elle s'approprie sens et coh&#233;sion. La diversit&#233; renforce. &lt;br class='autobr' /&gt;
La tribune des organisateurs doit juger irr&#233;v&#233;rencieuses les interpellations. C'est leur droit. Mais ils pr&#233;f&#232;rent les nier plut&#244;t que d'y r&#233;pondre. Une mutit&#233; m&#233;prisante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous retrouvons, le soir, dans l'appartement d'une sourde, r&#233;volt&#233;s et un peu d&#233;courag&#233;s. Sans interlocuteurs, les sourds sont condamn&#233;s au dialogue entre sourds. L'humour de Raymond aide &#224; surmonter les frustrations. &#171; Nous voulions l'interpr&#233;tation des conf&#233;rences. Nous avons gagn&#233;. Gr&#226;ce &#224; l'accessibilit&#233;, nous pouvons tout entendre, m&#234;me les &#226;neries. Voyons-le comme un progr&#232;s &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le mistral ne souffle plus. Les nuages n'encombrent plus le bleu du ciel de Provence, intense et lumineux. Avec le vent violent qui soufflait hier, je n'ai pu enfourcher mon v&#233;lo pour me rendre au centre-ville. Aujourd'hui, je peux me dispenser de prendre le bus. L'aberration des transports en commun me fait pester surtout depuis que j'ai vu l'urbanisme novateur de Medellin o&#249; des transports ultra-modernes d&#233;senclavent les quartiers autrefois bastions de la drogue. Ici tout l'inverse, les deux lignes de m&#233;tro doubl&#233;es d'un nouveau tramway ne desservent que le centre-ville. Pendant que Irina et Raymond ne peuvent quitter leur petite colline que par un bus al&#233;atoire, toujours lent, souvent sale, jamais &#224; l'heure. Ce soir, grillades en bord de mer du groupe de lecture, rendez-vous est pris &#224; l'h&#244;pital pour un covoiturage. J'aime cet itin&#233;raire &#224; v&#233;lo. La pin&#232;de o&#249; la brise am&#232;ne l'odeur de la mer, ensuite une longue mont&#233;e avec au bout, une vue sur toute la rade. Puis trajet prudent jusqu'&#224; l'h&#244;pital, les automobilistes sont excit&#233;s, quelques m&#232;tres de libres, ils acc&#233;l&#232;rent comme des fous.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'attends Raymond &#224; la caf&#233;t&#233;ria suivant les injonctions de son texto : Table, tasse dessus. Notre blague habituelle d'&#233;crire le fran&#231;ais avec la syntaxe de la langue des signes. Pour les sourds, l'apprentissage du fran&#231;ais oral r&#233;sume leur scolarit&#233; et entra&#238;ne un double &#233;chec. Le fran&#231;ais reste une langue &#233;trang&#232;re et ils ne connaissent pas la grammaire de la langue des signes. Ce que l'enseignement officiel du fran&#231;ais n'a pas r&#233;alis&#233;, internet et les textos le r&#233;ussiront-ils ? Avec leur usage quotidien, les sourds d&#233;masquent un &#224; un les pi&#232;ges de l'&#233;crit et quelques-uns parviennent &#224; en jouer. Raymond s'en amuse avec gourmandise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je l'aper&#231;ois &#224; l'autre bout du hall, il attend l'ascenseur, accompagnant d'une patiente en fauteuil roulant. Je l'observe. Tandis qu'il &#233;coute la femme, on imagine qu'il la prend d&#233;licatement dans ses bras et quand il la replace confortablement sur son fauteuil, on croit qu'il converse avec elle. Il fait de la patiente l'acteur central de la sc&#232;ne. Le jour o&#249; je lui ai dit mon &#233;tonnement devant sa belle empathie avec les malades, il a plaisant&#233; &#171; je n'ai pas bien assimil&#233; le cours sur la &#8220;bonne distance&#8221; professionnelle &#187;. Comment d&#233;crire sa fonction d'interm&#233;diateur ? Aux sourds, il reformule le discours m&#233;dical en images de la langue des signes. Aux soignants, il explique la culture sourde, la bonne disposition spatiale en consultation pour que la communication circule entre le sourd, l'interpr&#232;te, le m&#233;decin. Les sourds le r&#233;clament et plusieurs m&#233;decins refusent de consulter en son absence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond termine. Il court, se change, se lave les mains. Une soir&#233;e d'&#233;t&#233; &#224; ne pas remettre aux &#171; calanques &#187; grecques. Une autre source de plaisanterie fr&#233;quente : les confusions provoqu&#233;e par des mots mal lus sur les l&#232;vres. Par exemple souhaiter la bonne ann&#233;e avec les deux mains qui simulent les cornes de vaches sur le front : meilleurs &#171; veaux &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le barbecue des lecteurs s'annonce bien. Je plonge dans l'air doux et atteins le miroir des rochers que la mer refl&#232;te, je traverse la calanque d'eau fra&#238;che et reviens essouffl&#233; m'allonger sur la plage, les paupi&#232;res ferm&#233;es sous le soleil couchant, dans une pl&#233;nitude de sable et de sel. Raymond encha&#238;ne brasses et mouvements sur le dos, il flotte et nage longuement avant de nous rejoindre. Les participants arrivent seuls ou en groupe. La pastissade commence. Nous partageons les plats, en discutant de la suite du cycle de nos conf&#233;rences. Nous avons envie de lire ensemble un auteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Lequel choisir ? La retrait&#233;e a un nom bien pr&#233;cis en t&#234;te. Elle appartient &#224; la petite minorit&#233; de sa g&#233;n&#233;ration qui a pu &#233;tudier au lyc&#233;e. Du territoire fran&#231;ais dix par an arrivaient au baccalaur&#233;at, alors que, rapport&#233; au nombre de sourds, on aurait pu en attendre deux cent cinquante. Plusieurs mati&#232;res se r&#233;v&#233;laient complexes pour ces jeunes lyc&#233;ens, particuli&#232;rement la litt&#233;rature fran&#231;aise. De ces efforts laborieux pour aborder les livres du programme scolaire, se distingue le plaisir &#224; lire les romans d'un &#233;crivain, Albert Camus. La puissance des images qu'ils y ont d&#233;couvertes les a marqu&#233;s. Lorsque notre amie &#233;voque son nom, plusieurs convives autour du feu savent d&#233;j&#224; que le romancier v&#233;cut entour&#233; d'une m&#232;re et d'un oncle sourds, la curiosit&#233; allume sa petite flamme dans nos cerveaux. Une enfance &#224; &#233;couter ce qui se dit quand existe une peine &#224; le dire, est-ce sans cons&#233;quence dans une &#233;criture future ? Un lien existe-t-il entre une m&#232;re pauvre qui lit uniquement sur les l&#232;vres et l'&#339;uvre du grand &#233;crivain ? Cette hypoth&#232;se, un brin saugrenu, nous motive. Nous allons lire collectivement des textes de Albert Camus.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Irina</title>
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		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;La compagne de Raymond parle de sa vie, en images et en gestes. &lt;br class='autobr' /&gt; Des vid&#233;os sous le bras, j'arrive chez mes amis. Irina m'accueille seule. Elle est embarrass&#233;e pour ranger mon paquet. L'armoire d&#233;borde d&#233;j&#224; de DVD, de cassettes. &#8211; Je remplis la biblioth&#232;que et Raymond cette armoire de ses pellicules. &#8211; Tu n'as pas de films ? Elle me sourit. &#8211; Je pr&#233;f&#232;re les promenades dans ma vid&#233;oth&#232;que personnelle me dit-elle de sa petite voix monocorde. Elle loge dans mon cerveau, bien rang&#233;e, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;La compagne de Raymond parle de sa vie, en images et en gestes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Des vid&#233;os sous le bras, j'arrive chez mes amis. Irina m'accueille seule. Elle est embarrass&#233;e pour ranger mon paquet. L'armoire d&#233;borde d&#233;j&#224; de DVD, de cassettes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je remplis la biblioth&#232;que et Raymond cette armoire de ses pellicules. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu n'as pas de films ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle me sourit. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je pr&#233;f&#232;re les promenades dans ma vid&#233;oth&#232;que personnelle me dit-elle de sa petite voix monocorde. Elle loge dans mon cerveau, bien rang&#233;e, toujours pr&#234;te pour une s&#233;ance priv&#233;e. Tu d&#233;sires assister &#224; une projection ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Une belle occasion. Comprendre la trajectoire et les motivations de la compagne de mon ami s'int&#232;gre bien &#224; mon projet d'&#233;criture.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle se confie en utilisant la langue des signes. En changeant de langue, sa figure se modifie. Quand Irina m'a propos&#233; ses souvenirs, elle a hauss&#233; fortement les sourcils, elle le fait d&#232;s qu'elle pose une question oralement, ce qui lui donne un air presque agressif. Quand elle signe, les traces d'effort disparaissent de son visage qui s'apaise. Ses gestes dessinent une &#233;tag&#232;re. Elle attrape une cassette imaginaire dont elle fait mine de lire le titre. Les premiers souvenirs d'Irina.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Commen&#231;ons par un court-m&#233;trage. Dans mon pyjama, je dois avoir deux ou trois ans. Le docteur se penche vers moi. Je sais que les piq&#251;res vont succ&#233;der et que je vais protester. La sc&#232;ne suivante, toujours la m&#234;me. Lors des allers-retours incessants entre la maison et l'h&#244;pital, nous croisons un homme, probablement une connaissance de ma m&#232;re. Il se courbe pour m'adresser la parole, cela me rappelle le docteur, je me jette en arri&#232;re en hurlant. La m&#233;moire visuelle d'Irina se d&#233;voile, images fid&#232;les, pr&#233;cises, non celles d'un d&#233;cor en carton-p&#226;te, mais d'un pass&#233; qui appara&#238;t en un tour de main.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; &#201;pisode suivant. Ma m&#232;re et moi allons consulter un m&#233;decin asiatique. Je pousse des cris devant un micro et je m'amuse. S&#233;ance d'acupuncture. Je reste calme, ces piq&#251;res-l&#224; je les supporte bien. Avec des aiguilles sur les jambes, le kyste de maman avait disparu. Elle esp&#233;rait sans doute que les aiguilles sur le visage r&#233;pareraient mon audition. Pour ma m&#232;re ma surdit&#233; ne constitue pas un d&#233;sastre d&#233;finitif et ne rel&#232;ve d'aucune mal&#233;diction. N&#233;anmoins les premi&#232;res ann&#233;es si elle avait pu s'en d&#233;barrasser&#8230; Irina s'arr&#234;te quelques instants. Une pause avant le deuxi&#232;me film.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je cherche l'enfant dans la jeune femme qui me fait face, peut-&#234;tre dans les yeux clairs remplis de curiosit&#233;, le sourire d&#233;licat qui flotte spontan&#233;ment sur ses l&#232;vres ou bien son long visage un peu sec.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Deux bobines, un titre commun : Papa. &lt;br class='autobr' /&gt;
La vedette principale me sourit. J'aime bien son sourire, mais il ne m'emm&#232;ne jamais, pas m&#234;me au football qu'il aime tant. Ou bien la pellicule du match est-elle perdue ? &lt;br class='autobr' /&gt;
De retour &#224; la maison, il frappe &#224; la porte et ma m&#232;re ne veut pas ouvrir. Il a bu. Les mains d'Irina dessinent des ondes de vibrations qui passeraient d'un lit &#224; son corps. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Alors je me l&#232;ve pour regarder par le trou de la serrure. Mon p&#232;re tape contre les murs. D&#232;s qu'il peut p&#233;n&#233;trer dans l'appartement, il allume une lumi&#232;re violente. Depuis l'enfance, l'&#233;clat des lampes &#233;lectriques &#233;blouissantes me donne la naus&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le film se poursuit. Sur une place &#224; c&#244;t&#233; du terrain de sports, je marche avec maman. Le contexte n'est pas sur l'&#233;cran, je le connais. Je suis inscrite &#224; l'&#233;cole des sourds et mon p&#232;re a disparu depuis quelques mois. Sur les images suivantes, mon p&#232;re surgit, un couteau &#224; la main. J'ai su plus tard qu'il cherchait &#224; m'enlever. Dans un &#233;clat, Irina montre l'image qui s'&#233;parpille. Vertiges, chutes de tension. L'obscurit&#233;. Des sc&#232;nes fragment&#233;es surgissent fugitives, Irina allong&#233;e pr&#232;s d'un arr&#234;t de bus. &#192; nouveau l'image s'estompe. &#201;cran noir. Ses l&#232;vres bougent, comme savourant un liquide agr&#233;able et ses yeux se rouvrent progressivement. &#8211; Le go&#251;t au secours de la vue. Un m&#233;lange de chocolat au rhum que l'on m'a donn&#233; pour reprendre des forces remplace le mot &#171; Fin &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La deuxi&#232;me bobine Papa. Br&#232;ve, la derni&#232;re, dont il est l'acteur principal. J'ai treize ans, assise, un livre sur les genoux, dans le salon. Maman fait un geste pour m'avertir que l'on a frapp&#233; &#224; la porte. &#201;videmment ce genre d'information m'&#233;chappe, mais je dois quand m&#234;me aller ouvrir. Stupeur, sur le pas de l'appartement, un bouquet de fleurs &#224; la main, mon p&#232;re signe &#171; &#199;a va ? &#187;. Il entre et nous nous installons dans le s&#233;jour. Maman lui propose de partager notre repas. Je comprends qu'il travaille dans une entreprise d'&#233;lectricit&#233; qui emploie des sourds. A-t-il pens&#233; &#224; moi quand il a fait l'effort de s'adresser &#224; eux ? Comment le savoir ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je me concentre sur le film. Imaginer ses signes comme une preuve d'amour ? Il ne signe pas suffisamment bien pour que puissent appara&#238;tre une sensualit&#233; derri&#232;re sa rudesse, ou une pens&#233;e derri&#232;re ses propos routiniers. Il ne parle que de son quotidien. Je comprends qu'il continue &#224; boire. Un mauvais point pour lui, mais je d&#233;couvre aussi des habitudes communes. Il n'aime pas les morceaux de pommes de terre et les enl&#232;ve de sa soupe, comme moi. Nous replions tous les deux soigneusement notre serviette alors que ma m&#232;re la froisse en boule. L'h&#233;ritage de mon p&#232;re s'arr&#234;te l&#224;. Quelques semaines apr&#232;s cette visite, au cours d'une querelle avec des voisins, il re&#231;oit des coups de couteau, il meurt. Irina cl&#244;t ses paupi&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son p&#232;re qui balbutiait quelques signes me replonge dans la modeste aventure de mes premiers essais. Lorsque j'agitais mes mains, comment savoir la part du contexte, de la lecture labiale ou bien de mes gestes maladroits qui me faisaient comprendre de mon interlocuteur ? Un jour, cela se r&#233;solut, gr&#226;ce &#224; un sourd rencontr&#233; par hasard dans le hall de la Gare de Lyon. Il se mit &#224; faire une phrase, et dans l'air moula un pot. Je lui r&#233;pondis en jonglant &#224; mon tour. Le contenu du bavardage est tomb&#233; dans l'oubli, pas la sensation de ce ballet. L&#233;gers, nous volions ensemble dans notre bulle, fr&#244;l&#233;s par les voyageurs indiff&#233;rents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le visage d'Irina s'anime. Ses mains tracent les rayonnages de films. En bonne place, elle y trouve un long m&#233;trage. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Maman. En g&#233;n&#233;ral, nous sommes toutes les deux, je participe &#224; tout. Maman travaillait dans une entreprise de commerce international, elle y r&#233;cup&#233;rait des v&#234;tements et les retaillait. Nous vivions modestement, mais les gens nous complimentaient de notre allure. &lt;br class='autobr' /&gt;
Regarde l'&#233;cran. Je couds avec elle. Elle quitte la pi&#232;ce et je confectionne seule des habits pour mes poup&#233;es, je trouvais celles marqu&#233;es DDR (R&#233;publique D&#233;mocratique Allemande) plus jolies que les poup&#233;es russes. Je m'absorbais dans de longs jeux solitaires que maman ne supportait pas. Irina se tourne de c&#244;t&#233; dans le r&#244;le de sa m&#232;re. &#171; Tu dois t'ennuyer ! Jouons ensemble ! &#187; Puis elle reprend sa position de t&#233;moin.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Maman, dans l'incapacit&#233; de discuter et de s'adapter &#224; mes jeux, m'imposait ses r&#232;gles, ou choisissait un autre jeu. Alors je me suis fabriqu&#233; un monde &#224; moi et &#224; ses yeux je suis devenue une enfant trop s&#233;rieuse, qui n'aimait pas jouer. &lt;br class='autobr' /&gt;
Gros plan sur Maman, elle &#233;pelle des mots. Chaque jour, je dois &#233;crire sur un tableau le nom des objets de notre environnement. Elle ne signe pas, mais conna&#238;t l'alphabet manuel. &#192; cinq ans elle m'a inscrite &#224; l'&#233;cole des sourds et j'ai commenc&#233; &#224; signer naturellement. Elle m'emmenait &#224; des s&#233;ances d'orthophonie et je lisais sur les l&#232;vres, surtout les siennes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deuxi&#232;me gros plan. Elle me ferme la bouche avec un doigt autoritaire, elle posait des interdits devant toute manifestation bruyante. Comme je ne sais pas juger du sonore ou de l'inaudible, j'ai pris l'habitude d'&#233;touffer m&#234;me mes rires, contrairement &#224; ce que font, para&#238;t-il, beaucoup de sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Malheureusement une sc&#232;ne n'a pas &#233;t&#233; tourn&#233;e. Maman m'en a parl&#233; r&#233;cemment. Un soir elle a pouss&#233; la porte de ma chambre, j'&#233;tais assise sur le tapis et me racontais des histoires en langue des signes. Un choc tel qu'elle a referm&#233; la porte sans se manifester. J'aimerais voir son visage &#224; cet instant-l&#224;. Je l'imagine un peu triste, et soulag&#233;e aussi. Triste, car elle a compris mon bonheur dans un univers qui n'est pas le sien et heureuse de mon imaginaire qui se d&#233;veloppait. Je n'existais que s&#233;rieuse, trop, et ne supportais pas l'&#233;chec. Je me trompe, tout le monde se trompe, ma m&#232;re n'arrivait pas &#224; m'expliquer la normalit&#233; de l'&#233;chec. La communication avait des limites, mais son amour... Ses deux bras s'ouvrent dans une belle envol&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; La vision de son visage souriant me revient par instants, ses gestes doux, les mouvements de ses l&#232;vres en &#233;cho au mouvement de mes mains. Chaque fois, comme une r&#233;v&#233;lation, le mot Amour entre par les yeux. Je n'ai jamais pu entendre ma m&#232;re dire &#171; je t'aime &#187;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Sa g&#233;n&#233;rosit&#233;... Les deux bras tendent encore vers le lointain. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Elle m'a permis de grandir et de chercher les connaissances aupr&#232;s d'autres, quitte &#224; nous &#233;loigner. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Qui d'autre a compt&#233; pour toi, comme l'oncle pour Raymond ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Notre voisin de palier, il me prot&#233;geait. Je refusais de sortir seule, j'avais peur de me confronter &#224; l'incompr&#233;hension et au rejet. Jusqu'au jour o&#249; il m'a dit : &#171; Je m'absente souvent, donc je ne serais pas toujours l&#224; pour t'accompagner. Tu ne peux pas rester enferm&#233;e la journ&#233;e enti&#232;re &#187;. Il ne me laissait pas le choix, mais il m'a offert une solution en &#233;laborant un code gestuel que nous avons pr&#233;sent&#233; aux commer&#231;ants et &#224; des habitants du quartier. Il avait divorc&#233; et je rempla&#231;ais un peu sa fille qui ne vivait plus avec lui. Par &#233;pisodes, il se comportait bizarrement. Cela venait, d'apr&#232;s lui, d'un masque &#224; oxyg&#232;ne bris&#233; dans un avion militaire. Il s'&#233;tait r&#233;veill&#233; d'un long coma avec des s&#233;quelles psychologiques. Apr&#232;s l'accident, son esprit boitait et tr&#233;buchait de mani&#232;re impr&#233;visible. Par instants, les r&#233;alit&#233;s, il ne pouvait les exprimer, il les &#233;prouvait. Devant les autres, il se butait, certain d'avoir toujours raison. Moi, je l'&#233;mouvais et quand la col&#232;re l'envahissait, ma pr&#233;sence l'apaisait. Peut-&#234;tre me voyait-il confront&#233;e &#224; une m&#234;me impossibilit&#233; de parler. Ce mur, on le prend de face, d'un coup, puis on s'&#233;puise en longues p&#233;riodes m&#233;lancoliques ou en pleurs silencieux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des gens diff&#233;rents on en voit partout. Des trop grands, des trop petits, des difformes, on remarque une mutilation, une couleur de peau, une voix ou un geste b&#233;gayant. Ces diff&#233;rences attirent l'attention, l'&#233;tonnement ou le d&#233;go&#251;t, on r&#233;duit l'autre &#224; son &#233;tranget&#233;. Selon mon protecteur, nous &#233;tions tous les deux des bless&#233;s de la vie. Une blessure invisible, une pens&#233;e ou une parole qui ont des rat&#233;s, cela ne se voit pas tant que l'on reste en marge. Cette assignation &#224; r&#233;sidence perp&#233;tuelle dans le secret, il la refusait pour lui et moi, il me poussait vers les autres et dans la rue. Depuis je n'ai jamais renonc&#233; &#224; cette libert&#233;, j'explore sans limites les quartiers, les recoins de chaque ville et ne crains aucune rencontre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Irina m'a quelque peu impressionn&#233;e. Il me faudra du temps pour rapporter ses propos sign&#233;s en fran&#231;ais sans les d&#233;former. Un passeur, pas un faussaire ! Elle s'est arr&#234;t&#233;e. Je peux intervenir sans interrompre le fil de sa pens&#233;e. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ton pass&#233;, tu as choisi une projection de films pour le rapporter. Souvent, les sourds se souviennent du cin&#233;ma de leur jeunesse. Les sc&#232;nes qu'ils rejouaient avec leurs copains, les images qu'ils ont conserv&#233;es avec tous les d&#233;tails... &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Oui, les spectacles visuels, ils adorent &#231;a. Le cin&#233;ma de mon quartier a illumin&#233; mon enfance. Soudain le monde s'ouvrait, les murs gris de la vie quotidienne se fissuraient pour laisser appara&#238;tre des univers nouveaux. Malgr&#233; la contrainte de la routine, certains regardent les nuages rouler &#224; l'horizon. Le cin&#233;ma m'a incit&#233;e &#224; me promener au-del&#224; des limites. Depuis ma jeunesse, r&#232;gles de l'&#233;tat, de la famille, de la religion, rien ne me semble ind&#233;passable. Fin de la projection.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un mois plus tard, nous installons les hamacs au bord de la plage. Raymond aime nager longuement, Irina et moi pr&#233;f&#233;rons le farniente. Irina signe le mouvement des vagues qui se prolongent dans la brise, se poursuit dans l'ondulation des hamacs puis dans la promenade d'une personne dans son cerveau, sur la rive de sa conscience. Comment &#233;crire cela en fran&#231;ais ? Chaque vague effleure du doigt sa pens&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une brusque d&#233;ferlante se d&#233;tache et la submerge, elle la nomme : l'angoisse, qui a domin&#233; toute son adolescence. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; L'impression &#233;prouvante d'&#234;tre double, d'avoir deux Moi. La malentendante studieuse, que l'on montrait en exemple et l'autre, &#224; l'abri des regards, l'aventuri&#232;re. Je pensais que si j'&#233;liminais un des deux Moi, l'autre dispara&#238;trait &#233;galement. Le Moi aventureux, je le redoutais, il se tapissait dans un recoin guettant la moindre opportunit&#233; pour m'entra&#238;ner, et je l'esp&#233;rais secr&#232;tement pour go&#251;ter les d&#233;lices d'univers inconnus. Des risques, je n'en courus pas dans les aventures amoureuses. &#192; quinze ans, j'ai eu un petit copain, tout mignon. Pourquoi ai-je dit &#224; Maman que ses bises me plaisaient ? La r&#233;ponse imm&#233;diate. &#171; Irina, tu ne l'inviteras pas &#224; la maison. &#187; Du discours qui suivit rapide, trop rapide, je n'ai retenu que quelques mots &#171; dangers &#187; &#171; grossesse &#187;. J'ai arr&#234;t&#233; l&#224; mes relations avec les gar&#231;ons pour plusieurs ann&#233;es. Les larmes qui coulaient sur les joues de mes copines me confortaient dans mon abstinence. J'ai pr&#233;f&#233;r&#233; me consacrer &#224; la lecture, au sport, surtout la natation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aujourd'hui, je plonge dans mes souvenirs. Regarde cette vague sinistre qui s'&#233;tale sur la plage. Celle d'une tentative de viol subi vers l'&#226;ge de vingt ans, au foyer des sourds, &#224; la fin d'une f&#234;te. Un costaud de vingt-cinq ans, qui m'avait d&#233;j&#224; trop coll&#233;e dans la soir&#233;e, me presse. &#171; Viens, viens. &#187; Je le repousse. Il m'agrippe, m'emp&#234;che de sortir et devient comme fou. Une &#233;ducatrice entendante que je connaissais &#224; peine intervient. Toutes les deux, nous chassons le type. J'y gagne une joue enfl&#233;e pendant un mois et une amie, l'&#233;ducatrice, Natacha, une Russe qui avait appris &#224; se d&#233;fendre &#224; Moscou. Je me suis &#233;panch&#233;e aupr&#232;s d'elle. Les ann&#233;es qui ont suivies, je ne sors plus qu'avec Natacha. Elle cache une force de tigresse. Lorsqu'un mouvement brusque lui &#233;chappe, elle peut casser ce qui l'entoure ! En sa pr&#233;sence, je me sens rassur&#233;e, je l'accompagne &#224; Moscou. Un milieu sordide o&#249; pour la premi&#232;re fois, je vois quelqu'un poser un garrot pour s'injecter de la drogue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De nombreux sourds vendent de l'h&#233;ro&#239;ne et toutes sortes de produits. Certains maigrissent tragiquement et meurent en quelques semaines. Je garde l'image d'un gar&#231;on tremblant sous une douche chaude qui supplie qu'on lui ach&#232;te vite une dose. La drogue nous environne. Une fois, la police nous contr&#244;le alors que nous circulions en voiture. Je r&#233;ussis &#224; dissimuler un sac suspect pendant que Natacha attire l'attention des policiers par ses r&#233;criminations. Le lendemain, Natacha re&#231;oit un appel de ma m&#232;re qui s'inqui&#232;te, car pour la premi&#232;re fois j'ai oubli&#233; son anniversaire. Natacha organise mon retour le jour m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Regarde la mer. Ces nouvelles vagues comment sont-elles ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ni tristes, ni gaies, mais r&#233;guli&#232;res et d&#233;termin&#233;es. L'atelier de couture o&#249; je travaillais depuis trois ans ferme la porte. J'aimais bien coudre au milieu des dizaines de sourds qui venaient d'un peu partout, de Russie et d'Asie. Je fais des m&#233;nages et je d&#233;cide de partir d'Ukraine, la situation se d&#233;grade pour les sourds et je crains d'y retrouver un jour l'ambiance de la capitale russe, le ch&#244;mage et l'impression constante d'&#234;tre sous surveillance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai vingt-sept ans quand je me rends au Danemark pour un rassemblement international de sourds. Il y r&#232;gne de l'excitation, de stupides rivalit&#233;s entre Allemands et Am&#233;ricains, rien ne me plait. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Comment pour une sourde ukrainienne tisser des liens &#224; l'&#233;tranger ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tout se transforme avec internet. Les sourds se pr&#233;cipitent sur la toile et les &#233;changes se multiplient. Mes premiers contacts ne d&#233;passent pas le niveau carte postale ou la drague ennuyeuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Finalement, je communique plusieurs fois par semaine avec une Italienne, entendante et professeur de fran&#231;ais. J'avais toujours d&#233;sir&#233; apprendre le fran&#231;ais. Je lui demande de chatter dans cette langue et avec la traduction automatique en russe, je compare les deux textes. Au bout de quelques mois, ce fran&#231;ais &#233;crit basique me suffit pour correspondre avec une Fran&#231;aise sourde de Marseille et avec un malentendant suisse. Ce dernier, un chauffeur routier, se rend r&#233;guli&#232;rement en Pologne. Nous nous y rencontrons plusieurs fois et j'accepte de partir vivre avec lui. Si les barri&#232;res tombent avec internet, le passage de fronti&#232;res est de plus en plus compliqu&#233;. Je suis oblig&#233;e de me cacher au milieu du chargement d'un camion. La fronti&#232;re suisse, je la passe &#224; pied et nous nous rejoignons discr&#232;tement, deux kilom&#232;tres plus loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet homme qui m'accueille veut se marier, avoir des enfants. Il part le matin &#224; six heures. Je m'ennuie terriblement dans ce village tout propret o&#249; chacun vit reclus. Les magasins ferment t&#244;t et la vie nocturne n'existe pas. Lorsque mon compagnon insiste une nouvelle fois pour que j'adh&#232;re &#224; son &#233;glise protestante, je comprends qu'il est pr&#233;f&#233;rable de partir. Je rejoins mon amie italienne, une entendante qui fr&#233;quente les sourds et participe &#224; de nombreuses f&#234;tes au milieu d'Italiens vivants et joyeux. Mais je ne trouve aucun travail. Une copine me propose de mendier avec elle. Je n'ai pas quitt&#233; l'Ukraine pour vivoter ainsi. Je vais &#224; Marseille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment mettre en fran&#231;ais les confessions de Irina, je me repose la question. D&#233;crire les expressions ? Pour l'&#233;quivalent d'une phrase en signe, une page n'y suffirait pas. D&#233;crire les signes ? Les dictionnaires actuels le font en dessins ou en vid&#233;os. Au XIXe si&#232;cle les Fr&#232;res de Saint-Gabriel l'ont r&#233;alis&#233; en fran&#231;ais &#233;crit. Par exemple, pour le signe du mot &#171; matin &#187; : La main gauche &#233;tendue devant soi, la paume en bas figure l'horizon, la main droite les doigts r&#233;unis et relev&#233;s, la paume en haut simule le soleil levant et s'&#233;l&#232;ve au-dessus de la main gauche du c&#244;t&#233; &#224; la poitrine. On appr&#233;hende bien que la pr&#233;cision du signe l'&#233;loigne d'une simple gesticulation et aussi la r&#233;f&#233;rence au lever du jour, que n'ont pas les phon&#232;mes du mot &#171; matin &#187;. Mais dans l'&#233;criture des Fr&#232;res de Saint-Gabriel que devient l'imaginaire provoqu&#233; par le soleil que l'on voit poindre ? Je d&#233;cide de me centrer sur le sens et si la force visuelle d'un discours sourd me bouleverse particuli&#232;rement, je tenterais, &#224; ce moment-l&#224; de transcrire mon &#233;motion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'occasion d'achever l'histoire de la jeune ukrainienne se pr&#233;sente deux mois plus tard. Apr&#232;s avoir dormi chez mes amis, j'ai le rythme ralenti d'un dimanche. Irina, gu&#232;re plus dynamique, reste &#224; demi allong&#233;e sur le canap&#233;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Quand je n'ai rien de particulier &#224; faire, je r&#234;vasse. J'ai la m&#233;moire auditive des bruits de portes, de pas, de certains sons de voix. Pourtant dans mon univers virtuel, ne surgissent que des mouvements, des couleurs, une richesse visuelle. Nous d&#233;jeunons en picorant tranquillement.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je me sens bien &#224; Marseille et avec Raymond, plus vraiment en marge. J'ai un amoureux et pas d'enfant, j'en refuse encore l'id&#233;e, je sors &#224; peine de la prison de mes conflits internes. Adolescente, ma grande solitude contribuait sans doute &#224; cette angoisse. Hors de ma m&#232;re et de mon voisin, qui &#233;tait capable de me venir en aide, ne serait-ce qu'&#233;changer avec moi ? Les entendants ? &lt;br class='autobr' /&gt;
De ma m&#233;moire n'&#233;merge aucun nom, aucun visage, sauf un, celui d'un personnage banal, coll&#232;gue de ma m&#232;re. Pourquoi ce bonhomme insignifiant a-t-il provoqu&#233; une telle r&#233;action ? Qu'a-t-il fait ? Son regard a travers&#233; mon corps. Bien d'autres l'avaient fait avant lui, mais ce fut l'allumette qui a embras&#233; une plaine d&#233;j&#224; bien s&#232;che. &#192; partir de ce jour, ces regards qui rendent mon existence transparente m'insupportent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La solution, devenir consistante, ne plus avoir son &#234;tre morcel&#233;. Au lieu de mener la guerre entre mes Moi oppos&#233;s, je les ai laiss&#233;s vagabonder dans mon espace int&#233;rieur. En libert&#233;, ils se tol&#232;rent et ne se tapent plus dessus. J'ai pris de l'&#233;paisseur et ne subissant plus le monde, j'ai pu le percevoir. J'ai fait le tri. Les entendants qui ne me respectent pas, j'ai l'impression qu'ils ne respirent pas la m&#234;me atmosph&#232;re que moi. Dans mon cerveau, ils flottent, feuilles au gr&#233; du vent. Je ne retiens rien d'eux, y compris leur nom. On ne nomme pas les feuilles des arbres !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un peu excessive ? Les entendants me rel&#232;guent avec une indiff&#233;rence fonci&#232;re voisine. Ils parlent, sans se soucier d'&#234;tre compris. Qu'est que je retiens d'eux ? Une vibration de l'air. Cela n'a pas de sens. Ah, le sens des sens ! Nous &#233;clatons de rire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'une phrase je relance l'engrenage bien huil&#233; d'une confidence qui avale la pr&#233;c&#233;dente et que la suivante d&#233;vore d&#233;j&#224;. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu t'es affirm&#233;e. La fille timide n'existait plus ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Longtemps je n'ai pas os&#233; prendre la parole. La situation est injuste. Quand je prononce un mot, je me retrouve nue, accroch&#233;e &#224; une signification pr&#233;cise. Les entendants restent habill&#233;s de ces mots aux multiples sens apparents et aux sous-entendus si nombreux, et ils les agencent en phrases avec tant de variations.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment faire ? Sinon me prot&#233;ger en observant, silencieuse, le monde. Avec les entendants, je ne partageais qu'un terrain, celui de l'impuissance. Les rares personnes qui s'approchaient de moi repartaient, le visage us&#233;, l'air plus malheureux qu'&#224; leur arriv&#233;e. Avec les sourds, on plaisantait, on papotait sans limites. Mais hors ce bavardage, pas d'&#233;changes profonds. Conna&#238;tre la future longueur de cheveux de ma copine ou que cette autre avait cess&#233; sa relation avec untel ne nourrissait pas l'ab&#238;me qui m'habitait. J'avais l'intuition que si je disparaissais pendant six mois, je verrais &#224; mon retour les m&#234;mes conversations. Les sourds ont eu le m&#233;rite de m'&#233;pargner le sentiment destructeur de l'auto d&#233;pr&#233;ciation. Un enfant suit la pente naturelle d'un enfant, les &#233;checs de communication, il s'en attribue la responsabilit&#233;. Un enfant sourd met du temps &#224; prendre conscience qu'il est sourd et ensuite il ne sait pas dire qu'il l'est. R&#233;alistes, mes copains ne cherchaient pas &#224; copier les entendants. En cons&#233;quence, les critiques de ces derniers les affectaient assez peu et je me suis mise &#224; les consid&#233;rer comme des rapports g&#233;n&#233;raux entre sourds et entendants, plut&#244;t que li&#233;es &#224; ma toute petite personne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Si on ne l'explique pas, si on ne dialogue pas, la surdit&#233; demeure invisible pour le commun des entendants. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Deux univers se c&#244;toient. La dissemblance des regards qu'ils se portent m'&#233;tonne. Aux yeux des sourds, certains d'entre eux ont le statut d'orateurs prodigieux. De leur prouesse linguistique, la soci&#233;t&#233; ordinaire ne voit que bouches qui se tordent, visages qui se d&#233;forment et bras qui s'agitent. L'excellence corporelle c&#244;toie la vuln&#233;rabilit&#233;. Nous sommes une personne unique, mais nous vivons dans deux mondes qui se superposent sans se m&#233;langer. Je suis Irina, mais je suis consid&#233;r&#233;e diff&#233;remment parmi les sourds ou au milieu de la communaut&#233; entendante.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'apr&#232;s-midi touche &#224; sa fin. Je fais frire du bacon puis des &#339;ufs. J'aime l'odeur qui envahit la pi&#232;ce et le sentiment de bien-&#234;tre qui y est li&#233;. Les tartines grill&#233;es rendent le monde plus agr&#233;able. Irina interrompt mes pens&#233;es en vacances. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#192; la sortie de l'adolescence, la solitude, ma fid&#232;le compagne, s'enracinait. Comment inverser le processus ? Aucun miracle n'est survenu. Avec les entendants j'&#233;tais priv&#233;e de mots et eux priv&#233;s de signes. Mon impatience m'&#233;lectrisait, je l'ai d&#233;riv&#233;e vers la lecture. J'ai combattu avec les phrases jusqu'&#224; ce que leurs significations latentes se mettent &#224; r&#233;sonner en moi. Progressivement j'ai vu les paroles en les lisant et j'ai lu les mots en les &#233;coutant avec le regard sourd. Un univers infini. Je lisais en mangeant et je mangeais en lisant. Des sc&#232;nes de romans me trottaient dans la t&#234;te. Ces heures de lecture r&#233;duisaient mon Moi aventureux au silence. Mon corps accomplissait son travail quotidien rapidement et m&#233;caniquement tandis que mon esprit coupait toute connexion. D'un c&#244;t&#233; les gestes des t&#226;ches routini&#232;res, de l'autre les images flottantes dans mon imaginaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'immersion dans l'eau profonde d'un livre est devenue vitale. Je savais que je n'allais plus demeurer seule, j'allais y rejoindre l'auteur. Pour en sortir, une affaire complexe qui m&#233;rite une strat&#233;gie de sevrage, que j'ai &#233;labor&#233;e : je retire mes pieds des traces des acteurs, l'intrigue s'efface doucement puis les images s'estompent, je peux me s&#233;cher. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu me signes le plaisir vital de la lecture. Mais de mani&#232;re concr&#232;te, la ma&#238;trise de l'&#233;crit te permet-elle une certaine prise sur le monde ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu as raison, par l'&#233;criture je fais entendre des probl&#233;matiques complexes. Mais l'intimit&#233; se partage plus dans la conversation que sur du papier. Tu me vois, jeune femme s&#233;rieuse, d'allure discr&#232;te. Si je signe, mon bouillonnement int&#233;rieur appara&#238;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai bien conscience que mes pauvres phrases &#233;crites feront office d'un miroir trop faible pour la sc&#232;ne de th&#233;&#226;tre tourbillonnante que Irina me fait entrevoir. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mon esprit p&#233;n&#232;tre dans le territoire de mes r&#234;ves. &#192; mon insu, ils reviennent vers moi, &#224; pas silencieux et invisibles. D'un seul coup, ils provoquent temp&#234;tes en rafale, naufrages &#224; r&#233;p&#233;tition. &lt;br class='autobr' /&gt;
La syntaxe d'Irina se calme et reprend un rythme apais&#233; &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Avec qui parler ? Les sourds des outsiders, moi je suis outsider parmi les outsiders ! Je ne peux en raconter qu'une infime partie &#224; infiniment peu de personnes. Natacha, mon amie &#233;ducatrice est l'une de ces rares personnes &#224; qui je me confie. Pour en savoir davantage sur la surdit&#233;, tu devrais l'interroger sur ses rapports avec moi. La surdit&#233; se vit des deux c&#244;t&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Dans quelle langue correspondre avec elle ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le russe. Une sourde va devoir traduire pour deux entendants ! Ma premi&#232;re langue &#233;crite, le russe, les suivantes l'ukrainien, un peu l'allemand, un peu l'italien. Avec mon amie italienne, je me suis mise s&#233;rieusement au fran&#231;ais. En arrivant &#224; Marseille, je composais d&#233;j&#224; directement des phrases dans cette langue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une sourde m'a sollicit&#233;e pour aider son jeune fils dans ses devoirs scolaires. Une heure de le&#231;on me vaut cinq heures de pr&#233;paration. Si je mesurais en salaire, je pourrais faire cinq heures de m&#233;nage pay&#233;es &#224; un meilleur tarif horaire. Si on calcule en indice de bonheur, une le&#231;on comprise par le gamin m'en donne cent fois plus qu'une semaine de m&#233;nage. Je soup&#232;se et me livre &#224; des calculs idiots ! En r&#233;alit&#233;, la peur que la n&#233;cessit&#233; accapare toute mon existence me taraude. Je veux pr&#233;server le Moi aventureux qui bouge encore au fond de mon intimit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Et l'arriv&#233;e de Raymond dans ta vie ? &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Une copine m'a dit &#171; un beau mec vient de s'installer &#224; Marseille. Il travaille &#224; l'h&#244;pital, il sourit tout le temps et il est libre. &#187; Je voyais parler de lui pour la premi&#232;re fois. Rapidement, j'ai appr&#233;ci&#233; sa conduite, pas celle d'un &#234;tre omniscient, mais celle d'une personne qui pense et met en forme ce que la communaut&#233; ressent. Je savais ce que je voulais d'un futur compagnon. Vivre avec lui, oui, mais pas pour m'&#233;tioler sur-place. Avec Raymond on avance au quotidien vers nos utopies communes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La rencontre</title>
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		<dc:date>2017-07-02T17:59:00Z</dc:date>
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		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;Le monde de la litt&#233;rature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l'&#233;motion pos&#233;e dans les mots et que l'&#233;criture conserve ? &lt;br class='autobr' /&gt; Octobre 2002 &#8212;Le retour &#224; l'ambiance parisienne est difficile, non pas en raison du gris du ciel, des bousculades dans le m&#233;tro, pas plus que des jalousies, des mesquineries au travail. La frustration vient de l'empilement des consultations. Des personnes rencontr&#233;es par dizaines auxquelles trop peu de temps de parole est accord&#233;, quelques phrases, quelques (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Le monde de la litt&#233;rature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l'&#233;motion pos&#233;e dans les mots et que l'&#233;criture conserve ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Octobre 2002 &#8212;&lt;/strong&gt;Le retour &#224; l'ambiance parisienne est difficile, non pas en raison du gris du ciel, des bousculades dans le m&#233;tro, pas plus que des jalousies, des mesquineries au travail. La frustration vient de l'empilement des consultations. Des personnes rencontr&#233;es par dizaines auxquelles trop peu de temps de parole est accord&#233;, quelques phrases, quelques d&#233;buts d'histoire et l'&#233;change se termine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;F&#233;vrier 2003 &#8212;&lt;/strong&gt;Le souhait d'un autre cadre de vie devient irr&#233;pressible et me conduit &#224; retrouver le sud. J'am&#233;nage un appartement au bas d'un vieil immeuble du centre-ville marseillais. Un long couloir dessert un salon, une cuisine, une salle de bains et ma chambre qui ouvre sur un petit jardin o&#249; pousse un merveilleux figuier, une glycine et un olivier. J'y installe mon bureau. L'hiver quand les rayons du soleil frappent la grande fen&#234;tre, la pi&#232;ce s'emplit d'une lumi&#232;re &#233;clatante. L'&#233;t&#233;, fuyant la chaleur, je me r&#233;fugie sous les feuillages. Avec le badigeon de chaux que j'ai appliqu&#233; sur les murs du couloir et du salon, les lithographies aux couleurs vives d'un ami peintre trouvent une place confortable &#224; c&#244;t&#233; des quelques meubles anciens de la ferme familiale. Les premiers mois, l'odeur de la mer &#224; quelques rues de mon appartement et le spectacle de l'exub&#233;rance marseillaise accaparent mes heures libres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;Juin 2004 &#8212;&lt;/strong&gt; Raymond termine sa formation. Des consultations s'ouvrent dans toute la France. Il postule &#224; un poste de m&#233;diateur vacant &#224; Marseille. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nos conversations &#224; l'improviste de nouveau possibles en habitant la m&#234;me ville, gravitent autour d'un nouveau th&#232;me : les avanc&#233;es technologiques qui passionnent Raymond et qui, en quelques ann&#233;es, bouleversent la vie sourde et donnent une dimension suppl&#233;mentaire &#224; la langue des signes, d'o&#249; sa satisfaction. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Les sourds appr&#233;cient plus les signes que les mots qui pr&#233;tendent dire et ne reposent sur rien et qui &#224; peine articul&#233;s s'&#233;vaporent. Tout &#224; l'oppos&#233;, les gestes dessinent des images visibles et ancr&#233;es dans un r&#233;el tangible. Et ils v&#233;hiculent les &#233;motions en inscrivant la parole &#224; m&#234;me le corps. Cette vitalit&#233; des signes pouvait difficilement &#234;tre partag&#233;e &#224; travers les lieux et les &#233;poques. Seuls les mots, qui partent avec un handicap pour les sourds, laissaient des traces par l'&#233;criture. Avec la r&#233;volution num&#233;rique, filmer et en garder la m&#233;moire devient &#224; la port&#233;e de tous. Le futur sera visuel. &lt;br class='autobr' /&gt;
Je le temp&#232;re en &#233;voquant les lacunes encore pr&#233;sentes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Un progr&#232;s pour b&#233;n&#233;ficier de la langue des signes certes, mais les mots &#233;crits restent des objets d&#233;sincarn&#233;s, quel dommage pour les sourds. Quand l'affaire concerne les papiers administratifs, pas grave, il suffit de les remplir correctement. Mais le monde de la litt&#233;rature pourquoi y renoncer ? Comment faire surgir l'&#233;motion pos&#233;e dans les mots et que l'&#233;criture conserve ? &lt;br class='autobr' /&gt;
L'aspect permanent, solide du langage &#233;crit les intimide. Un jour, cr&#233;ateurs linguistiques g&#233;niaux, le lendemain les m&#234;mes attendent, trop accapar&#233;s par la compr&#233;hension du texte, que quelqu'un leur m&#226;che les textes litt&#233;raires. Comment faire pour qu'ils osent retrouver la vie dans les livres ? Raymond n'exprime pas de d&#233;saccord, mais pas non plus de grande motivation.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;La rencontre &#8212; Janvier 2005&lt;/strong&gt; &lt;br class='autobr' /&gt;
La traduction de l'&#233;crit pose probl&#232;me lors de pr&#233;paration de la Marseillaise en langue des signes. Dans l'atelier que les sourds ont form&#233;, l'hymne demeure obscur &#224; la lecture. Une jeune sourde arabe explique chaque mot et commente chaque phrase. Sous ses doigts, les ba&#239;onnettes surgissent. Quand son corps se dresse, les soldats avancent. L'auditoire, en v&#233;rit&#233; un visioire, vibre dans l'&#233;lan des bras qui s'ouvrent &#224; la libert&#233; victorieuse. Une sourde, que Raymond et moi voyons pour la premi&#232;re fois, longs cheveux blonds &#233;tal&#233;s en &#233;ventail dans le dos, propose pour &#171; citoyen &#187;, &#224; la place du signe moderne, le symbole d'une cocarde et elle ajoute un commentaire. &#171; Je suis ukrainienne. Je ne connais pas bien l'histoire de France, mais je sais que les Lumi&#232;res et l'&#233;poque r&#233;volutionnaire ont reconnu la langue des signes comme langue d'enseignement. Le combat pour l'&#233;mancipation des hommes a port&#233; le combat des sourds. Apr&#232;s leur mise &#224; l'&#233;cart qui a dur&#233; plus d'un si&#232;cle, les sourds renouent avec l'histoire en signant La Marseillaise &#187;.&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Une sourde originaire d'Alg&#233;rie et une Ukrainienne expliquent l'histoire de la Marseillaise &#224; un sourd amazonien ! plaisante Raymond.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui r&#233;ponds en signant : (les sourds du monde entier) (les sourds les accueillent), (la litt&#233;rature) (ouverture universelle) (offre), (cette ouverture universelle) (les sourds) (la m&#233;ritent). Des doigts de Raymond surgissent des images en une fraction de seconde. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Comment sortir les mots fig&#233;s, poudre inerte, sur leurs &#233;tag&#232;res, et transformer le placard poussi&#233;reux en laboratoire vivant ?! &lt;br class='autobr' /&gt;
Je dois tenter d'&#233;crire ses phrases palpables dans l'air et donc faire l'exercice inverse de celui qu'implique son interrogation. Pour l'instant, je me moque de lui. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Raymond, ta soudaine motivation pour la litt&#233;rature me surprend ! mes discours r&#233;p&#233;t&#233;s ont-ils fini par porter leur fruit ou bien la s&#233;duction de l'oratrice pr&#233;c&#233;dente a-t-elle agi ? &lt;br class='autobr' /&gt;
Sourire embarrass&#233;, il a appr&#233;ci&#233; la vivacit&#233; de la jeune femme blonde et il avoue observer sa d&#233;marche souple. Il est certain que cette alliance de simplicit&#233; et de distinction se remarque du premier coup d'&#339;il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;strong&gt;8 mars 2005.&lt;/strong&gt; L'Ukrainienne se nomme Irina. Elle met en place un atelier de lecture dans la grande biblioth&#232;que de la ville. Nous y participons aux c&#244;t&#233;s de lyc&#233;ens, une employ&#233;e, un cuisinier, une retrait&#233;e passionn&#233;e de litt&#233;rature, une m&#232;re qui voudrait lire des histoires &#224; ses enfants, deux professeurs de langue des signes.&lt;br class='autobr' /&gt;
Elle a choisi comme premi&#232;re lecture un texte de perceptions physiques mais qui excluent l'ou&#239;e et la vue,&lt;i&gt; Le Parfum&lt;/i&gt; de P. S&#252;skind. &lt;br class='autobr' /&gt;
Elle signe le texte projet&#233; sur un &#233;cran &#224; c&#244;t&#233; d'elle. Ses yeux croisent par instants les yeux de l'assembl&#233;e dans leur va-et-vient entre l'&#233;cran et ses signes. Elle prend son temps et marque des pauses. &lt;i&gt;Les gens puent la sueur et les v&#234;tements non lav&#233;s ; leurs bouches puent les dents g&#226;t&#233;es, leurs estomacs puent le jus d'oignon, et leurs corps...&lt;/i&gt; Les signes s'acc&#233;l&#232;rent. Ses mains installent la sc&#232;ne, du mouvement de ses bras na&#238;t le jeu des acteurs., elle se joint au public captiv&#233;. Nous, visioire et oratrice, regardons le spectacle ensemble ce que permet l'efficacit&#233; de la langue des signes. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les sourds, bras dress&#233;s vers le ciel, applaudissent et r&#233;clament le livre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Culture sourde oblige, ils bavardent. La lectrice se met un peu &#224; l'&#233;cart. Besoin de r&#233;cup&#233;rer, apr&#232;s ce temps de concentration et d'exaltation ? Elle rejoint la petite table couverte de boissons et de grignotages derri&#232;re laquelle je converse avec Raymond. Ce dernier s'empresse de la f&#233;liciter de son talent &#224; partager l'envie de lire.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Je voudrais montrer qu'ils apprivoisent les mots qui peuvent, comme mes mains, exprimer la joie, l'horreur, la tristesse, l'abondance, la peur, l'h&#233;sitation, la menace, la promesse, l'admiration, la pudeur. &lt;br class='autobr' /&gt;
Son &#233;loquence un peu excessive dans l'&#233;num&#233;ration des sentiments sortant des traits noirs couch&#233;s sur le papier dissimule un trouble qui annonce un &#233;change &#233;tonnant. Abruptement, elle lui demande l'origine de sa tranquillit&#233; apparente. Raymond ponctue sa r&#233;ponse d'un large geste calme. &#171; Le grand fleuve de mon enfance m'a &#233;lev&#233; comme un p&#232;re &#187;. Ils sont seuls au monde et la r&#233;partie d'Irina &#233;voque l'infini. &#171; L'eau qui passe sous les ponts s'&#233;loigne &#224; jamais &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des ann&#233;es plus tard, Irina m'expliquera la r&#233;action chimique &#224; l'&#339;uvre derri&#232;re ces phrases &#233;tranges. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le magn&#233;tisme de Raymond quand il parle de son fleuve. Une d&#233;flagration, l'impression de recevoir une pierre au fond du c&#339;ur. Non de ce qu'il disait. L'eau qui coule respecte la source, son origine. Elle se dirige vers son avenir, la mer. Mais du mat&#233;riau qui m'a atteinte, une pierre rare, une sinc&#233;rit&#233; totale, en harmonie avec la nature qui lui transmet ses odeurs et sa puissance. Une force tranquille, cet homme ! Moi, urbaine, craintive des for&#234;ts obscures et des araign&#233;es, je ne sus que balbutier : &#171; Il doit &#234;tre beau ton pays. &#187; R&#233;ponse bien plant&#233;e dans le sol : &#171; Oui vraiment beau. Mais on n'y vit pas comme un po&#232;te inactif. &#187; En d&#233;crivant la for&#234;t, il ne se r&#233;clame pas de la po&#233;sie, mais ses gestes en sont baign&#233;s. Cet homme coulait comme un grand fleuve amazonien, moi je n'avan&#231;ais qu'en tr&#233;buchant sur un parcours qui ne connaissait pas la ligne droite. Il tenait son pass&#233; pour un acquis. Moi, pour une question et des regrets. Depuis des ann&#233;es, le chemin vers mon intimit&#233; sinuait, long et impraticable. Il a vis&#233; mon c&#339;ur et d'un coup direct, l'a touch&#233; d&#233;finitivement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne l'ai pas avou&#233; &#224; Raymond, mais la suite ne tient pas du hasard. Je connaissais sa passion des dominos. Il l'avait amen&#233;e dans ses bagages, depuis l'Amazonie. Un soir par semaine, il retrouvait quelques joueurs inv&#233;t&#233;r&#233;s comme lui dans un caf&#233; du Cours Julien. J'avais fix&#233; un rendez-vous &#224; une copine dans ce m&#234;me caf&#233;. Irina revit la sc&#232;ne, en la racontant. &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;D'aussi loin que je le vois, il rit. Je m'approche de la table des joueurs. Il marque sa victoire, tape des mains, se l&#232;ve pour crier sa joie, fait quelques pas de danse. Il m'aper&#231;oit. Nous nous figeons dans un regard commun. Une seconde suspendue o&#249; tout est dit. L'&#233;vidence qu'il ne pouvait en &#234;tre autrement, la sensation fugace, mais intense, au-del&#224; de tous les mots ou signes que je ne pourrais jamais utiliser. La sensation qu'il m'offre un lieu auquel il est le seul &#224; pouvoir acc&#233;der, la sensation, forte, inou&#239;e, que je vais y retrouver un fragment de moi-m&#234;me dans une source de douceur in&#233;puisable. Nous ne nous sommes pas fr&#244;l&#233;s, pas tourn&#233;s autour. Nous avons v&#233;cu ensemble, renouvelant l'instant suspendu o&#249; nos regards se sont m&#233;lang&#233;s. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans les circonstances ult&#233;rieures dramatiques, j'ai lu la premi&#232;re lettre que Raymond lui a &#233;crite. Apr&#232;s le t&#233;moignage d'Irina, la voici.&lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;i&gt;Quand je suis seul avec le temps mena&#231;ant &#231;a me frissonne. Je pense &#224; notre nuit sous les &#233;toiles o&#249; nous avons longtemps si beau, si d&#233;licieux. Jusqu'au nous sommes devenus gel&#233;s, j'ai coll&#233; franchement. Tu t'es moqu&#233; de moi nous avons ri et mon &#226;me du corps attend toujours d'&#234;tre en contact avec le tien. J'ai go&#251;t&#233; quelques nourritures Guadeloupe avec telle saveur et aussi j'ai bu quelques gouttes de rhum. Quel joli gourmet. Ce me donne envie d'envahir tout dans ma bouche tes baisers invisibles.&lt;br class='autobr' /&gt;
J'aime travailler avec effort, patience jusqu'au bout pour emp&#234;cher l'identit&#233; des Sourds, des adultes et des enfants s'&#233;vanouir, devenir en deuil. Je m'&#233;nerve aupr&#232;s quelques sourds. Les professionnels ne r&#233;pondent leurs d&#233;saccords, leurs avis, ils baissent les oreilles comme d'habitude. C'est d&#233;cevant on ne peut continuer un travail &#171; en guerre froide &#187; comme &#231;a. Nous avons joint une bande de copains au resto. Ils ne parlent que des sottises. Je commence d'&#234;tre las. Avec mon ami m&#233;decin on parle profond. M&#234;me en silence on se comprend mieux. Quand es-tu libre pour nous voir ? De jolies expressions si sexuelles sur baiser. &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>&#201;mancipation </title>
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		<dc:date>2017-06-11T18:48:58Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;R&#233;volte des sourds qui, face au sida, r&#233;clament le pouvoir de leur langue. &lt;br class='autobr' /&gt; La r&#233;volte couvait. Elle &#233;clate, lors d'une r&#233;union nationale des &#233;coles sp&#233;cialis&#233;es sur le th&#232;me de la pr&#233;vention sida. Les jeunes sont exasp&#233;r&#233;s. Ils ont enterr&#233; Denis. Ils refusent que des responsables de l'&#233;ducation parlent pour eux. Leur col&#232;re se transforme en rage. Ils hurlent, se l&#232;vent, des brochures volent. Dans un bruit &#8212; assourdissant ! &#8211; de sifflets, ils quittent la salle. Les sifflets des sourds (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;R&#233;volte des sourds qui, face au sida, r&#233;clament le pouvoir de leur langue.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;La r&#233;volte couvait. Elle &#233;clate, lors d'une r&#233;union nationale des &#233;coles sp&#233;cialis&#233;es sur le th&#232;me de la pr&#233;vention sida. Les jeunes sont exasp&#233;r&#233;s. Ils ont enterr&#233; Denis. Ils refusent que des responsables de l'&#233;ducation parlent pour eux. Leur col&#232;re se transforme en rage. Ils hurlent, se l&#232;vent, des brochures volent. Dans un bruit &#8212; assourdissant ! &#8211; de sifflets, ils quittent la salle. Les sifflets des sourds parviennent au minist&#232;re qui les re&#231;oit officiellement le mois suivant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tour de pr&#233;sentation traduit par un interpr&#232;te. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; 44.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Vous vous appelez 44 ??&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; C'&#233;tait mon num&#233;ro de lingerie &#224; l'internat. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le deuxi&#232;me participant ; d'un long mouvement vertical sa main gauche en crochet s'&#233;loigne de la main droite, elle aussi sous forme de crochet. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Michel &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Ce signe veut dire Michel ??&lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Mon pr&#233;nom &#224; l'&#233;tat civil, Michel. On m'appelle par mon signe visuel. Vous remarquez ma taille ? Grand, cela me caract&#233;rise. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; &#202;tes-vous g&#234;n&#233; d'avoir un signe qui correspond &#224; votre physique ? &lt;br class='autobr' /&gt;
(Grand) plaisante : &#8211; J'aurais pu m'appeler (T&#234;te ronde), ou (Gros) si cela avait &#233;t&#233; le cas. &lt;br class='autobr' /&gt;
Pas de souci. &lt;br class='autobr' /&gt;
Raymond, tout sourire, encercle son cr&#226;ne. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Petit j'avais une coupe afro. Mes cheveux ont raccourci, mais je garde mon signe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le haut fonctionnaire r&#233;sume le contexte de la r&#233;union. Au d&#233;but des ann&#233;es 80, aucun m&#233;dicament n'&#233;tant disponible, l'accent est donc port&#233; sur les comportements, la r&#233;duction des risques, l'utilisation du pr&#233;servatif. Dans un deuxi&#232;me temps, le sida a soulev&#233; les voiles qui couvrent pudiquement les insuffisances et les in&#233;galit&#233;s des services m&#233;dicaux et sociaux, l'indiff&#233;rence dans laquelle sont tenus certains groupes. Et de mani&#232;re quelque peu inattendue, les responsables se sont mis &#224; parler le langage des Droits. Malheureusement cela ce ne concerne pas &#8212; encore &#8212; les sourds, personne n'a donn&#233; l'alerte sur leur situation particuli&#232;re.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bruno intervient &#224; sa fa&#231;on, provocation teint&#233;e d'humour ou bien de l'humour avec un parfum de provocation. &#171; Les entendants ont le regard obnubil&#233; par l'oreille des sourds &#187;. Ses deux mains encadrent l'oreille. &#171; Que les sourds courent le risque d'une contamination ils n'arrivent pas &#224; le croire, car l'id&#233;e qu'ils aient une vie sexuelle... &#187;. Ses deux mains se mettent au niveau de son sexe et provoquent les rires des sourds. &lt;br class='autobr' /&gt;
Le responsable rougit l&#233;g&#232;rement et conclut : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; L'&#233;pid&#233;mie progresse et les traitements efficaces ne sont qu'un espoir. Pr&#233;parons tout de suite un programme de pr&#233;vention et d'acc&#232;s aux soins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond propose que des soignants signeurs, dont moi, participent &#224; la prochaine r&#233;union. Deux sourds s'y opposent violemment. &#171; Les entendants vont encore passer devant nous &#187;. Un sociologue de mon universit&#233; me rapporte que dans les &#233;meutes des noirs am&#233;ricains, les premi&#232;res personnes attaqu&#233;es &#233;taient parfois les plus proches de la communaut&#233; noire, des &#233;ducateurs, des professeurs qui les aidaient. Un classique dans les r&#233;voltes des groupes discrimin&#233;s, un peu de recul sociologique aide &#224; prendre de la distance avec certaines attaques !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hormis les deux sourds, les autres pr&#233;f&#232;rent la participation de professionnels amis. Le jour venu se tient la rencontre improbable entre les jeunes en jeans, bouillonnant de col&#232;re et le responsable du minist&#232;re, au costume bien coup&#233;, courtois en toutes circonstances. Les protestations des sourds fusent, s'embrouillent. Un fonctionnaire prend la parole. &#171; J'ai beaucoup de respect pour la souffrance des sourds &#187;. Raymond me jette un regard qui signifie : attendons la suite ! &#171; Aucun grand nom de la m&#233;decine n'a pris la plume pour nous alerter sur vos difficult&#233;s particuli&#232;res. Aucun directeur d'h&#244;pital n'en fait &#233;tat &#187;. Les t&#233;moignages de sourds isol&#233;s, mal soign&#233;s, anecdotes sans importance de personnes sans cr&#233;dibilit&#233; ne remplacent pas les experts officiels de la surdit&#233;, devenus subitement muets.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant la pause je retrouve le fonctionnaire qui r&#233;clamait des &#171; preuves &#187; sur les difficult&#233;s d'acc&#232;s aux soins. Il me parle de la &#171; violence &#187; des militants sourds, argumentaire habituel des m&#233;decins de l'oreille. Son insistance m'&#233;tonne. Les faits sont ridiculement t&#233;nus, pour conqu&#233;rir leur libert&#233; les sourds ne grillent pas de Bastille et ne lancent pas des pav&#233;s. Ce haut fonctionnaire ne reproduit pas uniquement des &#233;l&#233;ments de langage, il a un fond de sinc&#233;rit&#233;, fait d'une peur r&#233;elle. &lt;br class='autobr' /&gt;
Terreur face &#224; des personnes qui ne peuvent &#234;tre l'&#233;cho de sa parole ? Angoisse d'une expression corporelle incompr&#233;hensible ? Le sociologue dit que la surdit&#233; provoque des r&#233;actions archa&#239;ques. Si ce n'est pas cela que vit le fonctionnaire du minist&#232;re, on n'en est pas loin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;union reprend, de plus en plus houleuse, confuse. Brutalement, le responsable qui pr&#233;side se d&#233;compose, sans raison apparente. L'assembl&#233;e se termine dans la frustration. Le soir, rendez-vous de la bande chez Raymond, son deux pi&#232;ces pauvre en meubles et riche en humidit&#233; dont la situation au centre de Paris l'a d&#233;sign&#233; comme quartier g&#233;n&#233;ral. &#8211; Pourquoi le fonctionnaire a-t-il p&#226;li ? Qui parlait &#224; ce moment-l&#224; ? Raymond se tourne vers moi. &#8211; Toi, qui disais que lorsque tu annonces &#224; un sourd qu'il est s&#233;ropositif, dans la m&#234;me consultation, tu lui apprends l'existence du sida. Le haut responsable a saisi l'enjeu, bien avant nous. La relation m&#233;decin malade n'est plus seule en cause, elle &#233;claire la responsabilit&#233; de l'&#201;tat. La s&#233;curit&#233; sanitaire doit s'&#233;tendre &#224; toute la population, y compris aux petites minorit&#233;s marginales, dont les sourds. La mise en place d'une consultation officielle en langue des signes devient &#224; l'ordre du jour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;but janvier. Une permanence m&#233;dico-sociale exp&#233;rimentale voit le jour. La modestie des moyens contraste avec son retentissement. Les patients viennent de tous horizons, inform&#233;s par le tam-tam sourd. Sans cesse l'&#233;moi surgit, &#224; la vue d'un homme de cinquante ans boulevers&#233; car pour la premi&#232;re fois il consulte un m&#233;decin sans interm&#233;diaire ou d'une femme de quarante ans qui b&#233;n&#233;ficie de son premier examen gyn&#233;cologique. De nouveaux sourds entrent en sc&#232;ne, plus exp&#233;riment&#233;s. Jusque-l&#224; observateurs, ils regardaient avec sympathie, mais &#224; distance les actions des jeunes activistes. Ils ont la cinquantaine et leur premi&#232;re col&#232;re date du R&#233;veil Sourd. Ils saisissent cette possibilit&#233; inesp&#233;r&#233;e d'un acc&#232;s aux soins. Ils organisent la salle d'attente, l&#224; o&#249; les murmures des petits gestes, m&#234;me &#224; plusieurs m&#232;tres, sont des cris compr&#233;hensibles par chaque personne pr&#233;sente. Ils imposent le respect de la confidentialit&#233; en expliquant aux consultants de ne pas demander &#224; celui que l'on croise le motif de sa consultation. Ceux qui se fr&#233;quentent depuis l'enfance ne changent pas spontan&#233;ment de comportement.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; l'inverse, l'&#233;tonnement teint&#233; de fiert&#233; de voir la langue des signes pratiqu&#233;e par des &#171; blouses blanches &#187; se convertit en quelques mouvements de main, en exigence d'avoir, &#224; tout moment, un interpr&#232;te ou un soignant bilingue &#224; sa disposition. Un nouveau droit, consid&#233;r&#233; comme un acquis normal, marque une victoire, et une responsabilit&#233;. Raymond endosse cette derni&#232;re et &#224; quelques-uns nous devenons des n&#233;gociateurs financiers. Les responsables administratifs nous demandent d'&#233;valuer la fr&#233;quentation future de la consultation et ses besoins. Sur quoi nous baser ? La probl&#233;matique, cruciale en elle-m&#234;me, n&#233;cessite-t-elle de gonfler les chiffres pour donner plus de poids &#224; notre argumentation ? Denis s'y serait oppos&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En priorit&#233; dignit&#233;, dignit&#233; encore, dignit&#233; toujours. Nous nous sentons ignorants avec la sensation de manquer du s&#233;rieux que donne l'alignement de petits chiffres solides suivi du signe rassurant du pourcentage. Par peur du ridicule, j'avance, un peu honteusement, un chiffre deux fois sup&#233;rieur &#224; celui envisag&#233; dans notre &#233;valuation interne : deux cents personnes dans les prochaines ann&#233;es. Cinq ans apr&#232;s, deux mille sont venues consulter. Une bonne le&#231;on que cette sous-estimation. Ceux qui ont des motivations g&#233;n&#233;reuses ont tendance &#224; int&#233;grer les arguments adverses et r&#233;duisent leurs revendications. Les sourds forment une population si mal connue que m&#234;me eux et leurs proches ne savent pas quantifier leurs besoins. Pour les &#233;valuer correctement, il faut commencer &#224; les satisfaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond devient moins pr&#233;sent dans mes notes. En raison d'ennui de logement. Une nuit il est r&#233;veill&#233; en sursaut, une masse de pl&#226;tre et de gravats s'est effondr&#233;e sur lui. Sans lumi&#232;re il sort de son appartement &#224; t&#226;tons. Il se trouve nez &#224; nez avec les lampes de voisins &#233;berlu&#233;s, car ils &#233;taient persuad&#233;s que personne ne restait dans l'appartement. Qui aurait pu ne pas r&#233;agir aux coups des pompiers sur sa porte ?! Une fuite d'eau deux &#233;tages plus hauts s'est r&#233;pandue, minant les pl&#226;tres, coupant l'&#233;lectricit&#233;. Un sourd en fermant les yeux d&#233;branche son meilleur syst&#232;me de s&#233;curit&#233; et selon l'expression consacr&#233;e, il dort sur ses deux oreilles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'immeuble d&#233;j&#224; &#224; la limite de la salubrit&#233;, d&#233;finitivement mur&#233;, Raymond d&#233;m&#233;nage en banlieue. Finis nos rendez-vous au restaurant, finies les r&#233;unions dans son appartement. Le nombre de participants avait commenc&#233; &#224; baisser, l'implication professionnelle de ceux qui animent la permanence devenue trop envahissante pour un groupe de b&#233;n&#233;voles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une controverse ram&#232;ne Raymond dans l'action. Traditionnellement, seuls les entendant deviennent professionnels. Refusant de briser la dynamique qui pousse la porte de l'h&#244;pital, une assistante sociale magnifique de d&#233;termination et les autres entendants du groupe refusent d'&#234;tre salari&#233;s sans le recrutement d'un sourd. Jusqu'&#224; cette date, &#224; l'h&#244;pital, aucun sourd ne peut exercer un emploi de soignant en contact avec le public. Une d&#233;rogation minist&#233;rielle n&#233;cessaire sera accord&#233;e et le poste cr&#233;&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment oublier ce lundi matin ? Les trois premiers membres de l'&#233;quipe et quelques sourds, dont Raymond, &#233;mus, attendent la nouvelle salari&#233;e, la premi&#232;re sourde affect&#233;e officiellement &#224; l'acc&#232;s aux soins. Appel du m&#233;decin de travail : &#8211; Je ne peux pas signer le certificat d'aptitude, car cette personne est atteinte de surdit&#233;. &#8211; Cette personne comp&#233;tente pour le poste doit &#234;tre embauch&#233;e parce qu'elle est sourde. Dialogue de sourds entre entendants. Comment faire prendre conscience, en quelques secondes, au m&#233;decin du travail de la facilit&#233; de dire la sant&#233; en signes puisque le personnel privil&#233;gie lui-m&#234;me cette langue, pour penser et s'exprimer ? Derni&#232;re mobilisation, derniers efforts de conviction aupr&#232;s du cabinet du ministre, du directeur de l'h&#244;pital, de la m&#233;decine du travail. Les verrous pr&#233;sents &#224; chaque &#233;tape, jusqu'&#224; l'ultime instant, ont c&#233;d&#233;, une porte s'entreb&#226;ille.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le ciel nocturne d'Amazonie scintille d'&#233;toiles qui tracent le labyrinthe des galaxies. Je cherche l'endormissement. Mes pores s'&#233;largissent, mais ils n'ont rien &#224; absorber. Aucun souffle d'air ne m'apaise dans cette nuit chaude et humide. J'&#233;coute mon corps. Les contractions involontaires d'un muscle, les battements d'une veine, je ferme les yeux. Peine perdue, la chaleur est insupportable. Je pr&#233;f&#232;re me relever et achever le r&#233;cit. Avec l'ouverture de la consultation parisienne, se met en place un groupe de recherche d'une douzaine de personnes. La recherche pr&#233;sente l'originalit&#233; d'avoir ses entretiens de recherche effectu&#233;s par des enqu&#234;teurs sourds. Les conclusions retenues trois ans plus tard par la ministre d&#233;finiront les principes de fonctionnement des unit&#233;s qui vont &#233;clore dans toute la France. Une d&#233;marche citoyenne devient une politique r&#233;glementaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le groupe initial se dissout doucement en m&#234;me temps que l'ambiance survolt&#233;e du mouvement sida. Des traitements efficaces surviennent enfin. L'espoir pour de nombreux s&#233;ropositifs de voir le nouveau mill&#233;naire se profile. Nos vies prennent des cours diff&#233;rents. L'acc&#232;s aux soins qui s'enracine accapare tout mon temps. Le travail soignant s'intensifie, se diversifie, se r&#233;glemente. De nouveaux m&#233;tiers attirent motivations et ambitions. Des financements entra&#238;nent des rivalit&#233;s, et quelques profiteurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond travaille toujours &#224; l'imprimerie. Il &#233;tudie et lit sans rel&#226;che, dans l'ambition de devenir soignant. Apr&#232;s l'enseignement de la langue des signes, l'Histoire, Raymond aborde d&#233;sormais le domaine de la sant&#233;, de la m&#234;me mani&#232;re absolue. Il avance marche &#224; marche et ne se disperse pas dans diverses directions. Le sprint de l'ouverture d'une consultation pilote s'ach&#232;ve mais se prolonge en un marathon interminable afin d'&#233;viter que les financements obtenus ne soient pas d&#233;tourn&#233;s et que les postes cr&#233;&#233;s soient r&#233;ellement pourvus, curieusement ceux d&#233;di&#233;s aux professionnels sourds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment pr&#233;server notre &#233;nergie initiale ? Mon amiti&#233; avec Raymond devient un bon antidote contre l'usure. Bien s&#251;r je le soutiens dans ses &#233;tudes de biologie ou de th&#233;rapeutique et surtout nous commentons ses d&#233;couvertes du milieu hospitalier. D&#232;s les premiers stages de sa formation, des phrases comme &#171; le patient au centre de l'h&#244;pital &#187; alors que dans les r&#233;unions d'&#233;quipe, les imp&#233;ratifs &#233;conomiques monopolisent les ordres du jour lui donnent une assez bonne d&#233;finition de ce que l'on nomme le double langage. Nous &#233;voquons l'h&#233;ritage de Denis, ses maximes &#171; la langue c'est le pouvoir &#187; ou &#171; Dans toute probl&#233;matique, chercher qui a le pouvoir &#187; s'appliquent &#224; ce que nous voyons se d&#233;rouler.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avant la cr&#233;ation de la consultation pilote, le droit formel au recours &#224; un interpr&#232;te n'&#233;tait pas utilis&#233;. Les soignants refusaient la pr&#233;sence d'une tierce personne et pr&#233;f&#233;raient rester dans le confort de leur langue. Maintenant les consultants viennent dans le service, g&#233;n&#233;ralement de loin. Ils savent que la langue des signes y est en usage tous les jours et qu'ils auront le choix de la langue en consultation. Le pouvoir du choix.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En racontant notre histoire, il me saute aux yeux que les vies professionnelle et personnelle se sont confondues. Beaucoup trop. La lassitude s'installait et lorsque Raymond me propose d'aller d&#233;couvrir sa for&#234;t, son oncle, ses amis en Amazonie, je suis ravi d'une pause. La prise de recul de l'&#233;criture, celle des fragments de la jeunesse de Beno&#238;t, de l'enfance de Raymond, de notre histoire commune, de son parcours de volontaire de Aides &#224; soignant signeur, me motive. Je l'ach&#232;ve en Guyane le dernier jour du s&#233;jour et je me promets de tenir un journal d&#232;s que l'occasion se pr&#233;sentera pour continuer l'histoire de mon ami.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Denis </title>
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		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;Cinqui&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; Une chapelle, des b&#226;timents anciens, des cours pav&#233;es alternent avec l'architecture contemporaine. Une vraie ville, cet h&#244;pital. Nous suivons scrupuleusement la ligne jaune trac&#233;e au sol qui devrait nous emmener dans le service o&#249; Denis s&#233;journe. Raymond commente le monde hospitalier, l'odeur particuli&#232;re, m&#233;lange d'eau de toilette et de d&#233;sinfectant, le blanc envahissant des murs aux blouses. Dans un long couloir, des (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Cinqui&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Une chapelle, des b&#226;timents anciens, des cours pav&#233;es alternent avec l'architecture contemporaine. Une vraie ville, cet h&#244;pital. Nous suivons scrupuleusement la ligne jaune trac&#233;e au sol qui devrait nous emmener dans le service o&#249; Denis s&#233;journe. &lt;br class='autobr' /&gt;
Raymond commente le monde hospitalier, l'odeur particuli&#232;re, m&#233;lange d'eau de toilette et de d&#233;sinfectant, le blanc envahissant des murs aux blouses. Dans un long couloir, des ampoules rouges rappellent que derri&#232;re ces portes, des malades doivent s'impatienter. Le va-et-vient des infirmi&#232;res, de jeunes m&#233;decins le st&#233;thoscope autour du cou. On entrevoit des salles de soins ou des malades allong&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous comptons. Chambre 42. Alors que je m'appr&#234;te &#224; frapper &#224; la porte, Raymond me sourit. Denis n'entendra pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il nous attend assis dans son fauteuil, une perfusion au bras, un livre sur les genoux. Nous nous installons. Denis cherche une conversation loin des murs de l'h&#244;pital. Raymond raconte la for&#234;t, les fleuves, son oncle. &#192; son tour, Denis d&#233;peint sa vie. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je ne me suis pas construit en attrapant du poisson ou d&#233;terrant des racines, mais en menant trois combats diff&#233;rents. Le premier adolescent, pour faire accepter ma surdit&#233; apr&#232;s le vol de mon enfance. La culpabilit&#233; de ma m&#232;re, d'avoir donn&#233; naissance au seul sourd connu dans les lign&#233;es paternelles et maternelles, la paralysait face &#224; l'id&#233;ologie de mon p&#232;re. Lui, il embo&#238;tait le pas &#224; Graham Bell qui au nom du bien des sourds s'employait &#224; les &#233;liminer. Mon deuxi&#232;me combat, adulte, pour affirmer mon homosexualit&#233;. J'avais d&#233;j&#224; remarqu&#233; la fr&#233;quence, en France, de l'homosexualit&#233; chez les sourds comme chez les sourdes. Certains artistes os&#232;rent l'afficher publiquement apr&#232;s le R&#233;veil des ann&#233;es 70. Le th&#233;&#226;tre, constituant le fer de lance de la communaut&#233;, des homosexuels se retrouv&#232;rent aux avant-postes. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Le troisi&#232;me combat je le livre tous les jours. Le sida nous foudroie, nous sommes parmi les premiers contamin&#233;s alors que le deuxi&#232;me combat se poursuit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Hier, mon p&#232;re est venu avec ma s&#339;ur. Quinze ans sans le voir. Il m'avait chass&#233; de la maison &#224; dix-huit ans. D&#233;j&#224;, il ne supportait pas que je fr&#233;quente le milieu signeur. La rupture devint compl&#232;te vers vingt-cinq ans quand il a su mon homosexualit&#233;. Sourd et homo, vous comprenez, c'est trop. Et se tournant vers Raymond. &#171; Un rejet raciste, tu l'as subi, toi aussi concr&#232;tement, pour la couleur de ta peau ? &#187;. Raymond&lt;br class='autobr' /&gt;
r&#233;pond, il n'a pas connu de refus franc et direct mais il a senti des attitudes plus sournoises. Il nous joue une mise en situation. On le laisse attendre des heures dans des salles crasseuses et sans joie, au bon vouloir d'employ&#233;s muets. Il en arrive &#224; se demander si le fait d'&#234;tre sourd et noir n'y contribue pas... un peu. Il ne lit pas sur les l&#232;vres &#171; Va-t'en le n&#232;gre ! &#187;, mais il a l'impression que certains le pensent tr&#232;s fort ! Il conclut dans un grand sourire. &#171; Les sourds sont paranos, c'est bien connu &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Denis poursuit la plaisanterie. &#8211; La parano c'est &#224; cause du manque de cellules cili&#233;es de la cochl&#233;e. D'ailleurs un entendant, s'il ne comprend pas la langue utilis&#233;e autour de lui, n'a pas tendance &#224; le devenir, m&#234;me un petit peu. C'est bien connu ! Plus s&#233;rieusement, les sourds r&#233;agissent comme la population g&#233;n&#233;rale. Vous avez vu au rassemblement du m&#233;tro, leur comportement ? &#171; Le sida vient des entendants ! &#187; Toujours le rejet de l'autre. Le racisme rena&#238;t en permanence, des banquiers aux marginaux. Et, je le suppose dans tous les pays et tous les continents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est humain ! Raymond exprime &#224; son tour, sous son calme habituel, une conviction profonde. &#8211; L'humanit&#233; entrera dans l'Histoire, lorsqu'elle sera unifi&#233;e et que l'id&#233;e de race n'effleurera plus personne. Au stade pr&#233;historique dans lequel nous vivons, les hommes ne savent pas encore surmonter les peurs n&#233;es de la diff&#233;rence. Comment faire pour d&#233;passer le racisme ? Les belles paroles ne suffisent pas. Le &#171; tous fr&#232;res &#187; donne bonne conscience et n'a pas grande efficacit&#233;. Chacun doit trouver son compte dans la rencontre avec un autrui diff&#233;rent. Les sourds ont int&#233;r&#234;t &#224; au plus vite des moyens de protection. Les d&#233;fenseurs les plus acharn&#233;s de la langue des signes doivent multiplier les contacts avec des acteurs de la sant&#233; m&#234;me s'ils sont des entendants qui ne comprennent rien &#224; la cause sourde. Denis, nous devons te remercier de ton intervention &#224; la r&#233;union dans le m&#233;tro. Les associations contre le sida conduisent une lutte formidable et nous devons les aider, eux, ces combattants de notre &#233;poque.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Oui, ils donnent du courage, mais je ne fais pas office de meneur h&#233;ro&#239;que. L'autre soir, j'ai voulu provoquer une prise de conscience. Dans ma vie priv&#233;e, je ne me conduis pas en militant intransigeant, je compose, je me tais. Denis est &#233;mu. Au bout de plusieurs secondes, ses mains se l&#232;vent. Lui qui a des gestes secs, un peu saccad&#233;s, se met &#224; signer lentement. Il est &#233;mu. &#8211; Mon p&#232;re adh&#232;re au Front National. Vous, les connaissez, vous, concr&#232;tement, les membres de ce parti ? Ils exacerbent les rejets, les haines de l'&#233;tranger. S'ils prennent un quelconque pouvoir, ils feront le vide de tout ce qui ne leur ob&#233;it pas. Mon p&#232;re se conduit en fanatique totalitaire, comme les autres mais hier, j'ai vu pour la premi&#232;re fois une f&#234;lure. Denis s'arr&#234;te et reprend, il cherche ses signes. &#171; Rejeter son seul fils, une attitude gu&#232;re tenable. Dans la chambre, nous avons crois&#233; longuement nos regards, des larmes ont brouill&#233; le mien. En partant, il m'a embrass&#233;, je n'avais aucun souvenir qu'un jour il m'a embrass&#233; &#187;. Nous restons silencieux. Je ne vois plus le blanc des murs et ne ressens plus l'odeur de l'h&#244;pital. L'&#233;motion a pris le contr&#244;le de toutes mes perceptions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La porte s'ouvre sur une infirmi&#232;re qui apporte les m&#233;dicaments. Denis s'&#233;tonne, car il ne re&#231;oit pas de traitement &#224; cette heure-l&#224;. L'infirmi&#232;re lui lance une phrase et ressort, press&#233;e. &#8211; Sur sa bouche j'ai cru discerner que le m&#233;decin me l'avait dit ce matin. &#8211; Oui. Elle a dit cela. &#8211; Le m&#233;decin je ne comprends pas ce qu'il dit. C'est ma faute, je suis sourd ! &#8211; Tous les patients se plaignent du jargon m&#233;dical qui ne sert qu'&#224; prot&#233;ger les m&#233;decins. &#8211; Je ne sais pas dans quelles circonstances les soignants v&#233;rifient la bonne compr&#233;hension des entendants. Pour moi ils s'en soucient uniquement quand ils ne peuvent pas pratiquer un acte technique comme ils le souhaiteraient. Ce matin le manipulateur radio ignorait comment me pr&#233;venir du moment o&#249; je devais bloquer ma respiration. Pour une fois, la communication constitua une pr&#233;occupation. Dans toutes les autres situations, mon information, personne ne s'en soucie. Je suis oblig&#233; d'attendre le soir la venue d'une copine interpr&#232;te pour conna&#238;tre mes soins. Alors le reste, les explications sur le m&#233;canisme des maladies, les complications possibles, les diff&#233;rentes th&#233;rapeutiques envisageables se chronicisent en chim&#232;re. &#8211; Dans ce service de pointe, une comp&#233;tence existe pour les pathologies graves. Tu pourrais y trouver de l'aide. &#8211; Il y a des psychologues, des groupes de parole pour une partie des hospitalis&#233;s. Parler de la vie, de la douleur j'aimerais bien, moi aussi. Encore une belle illusion, l'h&#244;pital ne se pr&#233;occupe pas de ceux qui communiquent autrement. Avec les professionnels, je ne peux pas. Avec ma famille, je ne peux pas. Avec ma maladie seulement, le t&#234;te-&#224;-t&#234;te est possible.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond loue une chambre assez minable dans un des immeubles v&#233;tustes de plus en plus rares du centre de la capitale. Dans le coin-cuisine, il a d&#233;pos&#233; une caisse de l&#233;gumes et racines divers d'origine &#233;quatoriale pour confectionner ses repas. Il vit seul. Il a parfois des relations avec une sourde ou une jeune interpr&#232;te. Il ne s'en cache pas, mais il ne con&#231;oit ces relations affectives que passag&#232;res. Cela ne donne pas lieu &#224; de longues discussions, d'ailleurs nous sommes emport&#233;s dans une activit&#233; fr&#233;n&#233;tique qui accapare toute notre &#233;nergie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Denis a provoqu&#233; une secousse qui se propage et incite Raymond &#224; s'engager totalement dans la lutte contre l'&#233;pid&#233;mie. Pendant plusieurs mois, je l'accompagne d'une r&#233;union &#224; l'autre, d'un groupe &#224; l'autre. Nous croisons les m&#234;mes personnes, dont notre copain camerounais Albert. Ce dernier, h&#233;t&#233;rosexuel, milite activement &#224; Act-Up une association qui proclame la &#171; fiert&#233; homosexuelle &#187;. Les modes d'action spectaculaires de ces militants l'attirent. Ils parcourent les rues, envahissent les estrades, se r&#233;clamant des minorit&#233;s discrimin&#233;es. Le sigle de Act-Up, un triangle, &#233;tablit une filiation entre la barbarie nazie anti-homosexuel et l'indiff&#233;rence actuelle du pouvoir politique devant leurs morts. Le symbole est brutal. Le triangle appara&#238;t dans des publications sourdes. Parmi ceux qui se rassemblent dans le combat contre les discriminations, les chemins pour les abolir divergent. Albert favorise la d&#233;fense identitaire, que le drapeau soit s&#233;ropositif, sourd ou homosexuel. Raymond refuse toute mobilisation dans un cadre identitaire rigide et permanent. &#192; chacun la libert&#233; de privil&#233;gier ou non une appartenance identitaire et, s'il la revendique, de choisir le moment propice o&#249; il le fait. Il pr&#233;f&#232;re s'engager &#224; Aides dans le soutien concret &#224; la vie des personnes contamin&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'adh&#232;re &#224; la d&#233;marche de mon ami. J'en comprends les raisons &#224; la relecture de mon carnet &#224; pr&#233;tention sociologique. Il rapporte les plans et les d&#233;monstrations, qui s&#233;duisaient et accaparaient les d&#233;bats, ils sont rest&#233;s des bavardages. L'important, je le ressentais confus&#233;ment d&#233;j&#224; &#224; l'&#233;poque, mais je le notais &#224; peine, au d&#233;tour d'une phrase, cach&#233; derri&#232;re un d&#233;tail, l'important se passe en silence. Denis m'en a entrouvert la porte quelques instants. Sa pudeur ne voulait pas que l'on s'attarde sur son intimit&#233;, cela n'a pas donn&#233; lieu &#224; des mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond me l'a fait toucher du doigt dans la for&#234;t amazonienne. Si je tente de le r&#233;sumer, la phrase devient emphatique, mais essayons malgr&#233; tout. Devant la violence de la b&#234;tise ou de la nature, la fraternit&#233; humaine, muette, transmet une &#233;nergie vitale. L'important a l'air de r&#233;sider dans ces parages.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, sans pouvoir en expliquer les raisons &#224; ce moment-l&#224;, je continue en confiance avec Raymond. Il organise sa premi&#232;re initiative publique, un d&#233;bat devant une assembl&#233;e modeste. Je note la premi&#232;re protestation. &#8211; Je suis all&#233; &#224; une conf&#233;rence. L'interpr&#232;te traduisait un m&#233;decin. On n'a pas compris grand-chose. Une injustice pour les interpr&#232;tes. Passerelle entre les deux mondes, tenus professionnellement &#224; ne pas sortir des intentions et des propos de ceux qu'ils traduisent, ils ne sont pas responsables de l'aveuglement de m&#233;decins incapables de voir l'incompr&#233;hension de leur public.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Les conf&#233;rences de Bruno claires et de plus amusantes. Bruno, fondateur du groupe est pr&#233;sent. Grand, avec de larges gestes &#233;l&#233;gants il signe : &#8211; Dans l'association, je me retrouve souvent seul au milieu des entendants et, malgr&#233; cela, toujours &#224; l'aise dans mon identit&#233; de sourd signeur. Car un m&#234;me objectif nous unit. Raymond sourit, en harmonie avec cette attitude qui au lieu de se recroqueviller dans l'entre-soi, s'affirme positivement dans une lutte commune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une personne devant moi se l&#232;ve, il h&#233;site et se d&#233;cide &#224; rejoindre l'estrade. Il aurait pr&#233;f&#233;r&#233; s'exprimer depuis sa chaise. Les n&#233;cessit&#233;s d'une prise de parole visuelle, compr&#233;hensible par tous, obligent &#224; s'exposer face &#224; toute une l'assembl&#233;e. &#8211; Je suis s&#233;ropositif. Si je consulte un m&#233;decin seul, je ne comprends rien. Si je consulte avec ma m&#232;re, comme je le faisais avant, elle comprend ce que je n'ai pas envie qu'elle sache. Donc je ne consulte pas. Une injustice invisible. Cette in&#233;galit&#233; face &#224; la maladie devient le d&#233;tonateur de la r&#233;volte des jeunes. Personne ne la d&#233;non&#231;ait publiquement jusque-l&#224;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La confidentialit&#233;, obstacle des sourds s&#233;ropositifs aux soins, j'en recueille la preuve moi-m&#234;me dans la tourn&#233;e d'information des institutions que j'entreprends. La direction de la premi&#232;re &#233;cole contact&#233;e refuse qu'un volontaire sourd m'accompagne, ni m&#234;me que j'utilise quelques signes. Malgr&#233; ces conditions stupides, je m'y rends. &#192; la fin de la s&#233;ance, un adolescent me prend &#224; part. &#8211; Ma s&#233;ropositivit&#233;, je n'en ai parl&#233; &#224; personne. Qu'est-ce que je peux faire ? La rumeur qu'un m&#233;decin s'occupant du sida conna&#238;t &#8212; un peu &#8212; les signes circule. Dans la consultation que j'effectue dans un h&#244;pital &#233;loign&#233; de Paris se pr&#233;sente un sourd parisien. Puis un deuxi&#232;me, un troisi&#232;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;tat de Denis se d&#233;grade brutalement. Ses yeux atteints. Il ne lit plus sur les l&#232;vres et la langue des signes doit s'adapter, plus lente. Bient&#244;t, trop fatigu&#233; il pr&#233;f&#232;re poser une main sur chaque avant-bras de son interlocuteur pour suivre les signes. Le contact entre les amis va se maintenir jusqu'&#224; la fin. Il touche les mains de Raymond, il lui parle. Puis les miennes. &#8211; La langue des signes &#224; l'h&#244;pital, enfin la vie possible pour nous. J'ai espoir. Un souffle est transmis. Ma main le re&#231;oit et le garde en m&#233;moire.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le sida, une maladie d'entendants ?</title>
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		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;Quatri&#232;me &#233;pisode du livre de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; Dans le brouhaha de la fin de r&#233;union, j'&#233;change quelques signes avec Raymond et nous convenons de nous revoir. Pour nous contacter, nous avons le fax de son restaurant ou le minitel de son copain Albert. Moi j'ai les deux &#224; la maison. Le premier message de Raymond me laisse pantois. Mardi apporter quelques mets et quelques boissons pour &#233;viter notre faim. J'en d&#233;duis que Raymond s'inspire d'expressions tir&#233;es de livres sans (&#8230;)&lt;/p&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Quatri&#232;me &#233;pisode du livre de Jean Dagron &#034;la voix du fleuve&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Dans le brouhaha de la fin de r&#233;union, j'&#233;change quelques signes avec Raymond et nous convenons de nous revoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour nous contacter, nous avons le fax de son restaurant ou le minitel de son copain Albert. Moi j'ai les deux &#224; la maison. Le premier message de Raymond me laisse pantois. Mardi apporter quelques mets et quelques boissons pour &#233;viter notre faim. J'en d&#233;duis que Raymond s'inspire d'expressions tir&#233;es de livres sans savoir leur utilisation ordinaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous retrouvons dans le minuscule appartement d'Albert, dans une banlieue le long de la Marne. L'ameublement sommaire, sur une &#233;tag&#232;re quelques livres, des ouvrages de linguistique, Albert participe &#224; un groupe de travail de l'Universit&#233; de Saint-Denis. Il veut obtenir un dipl&#244;me de professeur de langue des signes et il donne d&#233;j&#224; des cours dans une association. Raymond et lui se passionnent de linguistique. Je suis tr&#232;s loin de leur niveau, j'en ai la confirmation quand j'exprime ma surprise de l'&#233;criture ampoul&#233;e de Raymond. Que ce soit la peur de vexer ou mon bas niveau de signeur ou bien le m&#233;lange des deux, le r&#233;sultat est catastrophique. J'ai conscience que personne ne me comprend, je multiplie les signes anarchiquement, &#224; en perdre le souffle. Dans la r&#233;ponse d'Albert, je ne reconnais pas ma question mais un cours de syntaxe. Sur mon carnet j'&#233;cris malentendus !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; En langue des signes m'explique Albert on indique la dur&#233;e sur une ligne du temps dans l'espace. En fran&#231;ais le temps repose sur la conjugaison des verbes dont j'ai bien du mal &#224; m&#233;moriser les tables. Cela demeure abstrait et en cas de doute, je laisse le verbe &#224; l'infinitif et indique le temps par des : demain ou apr&#232;s ou.. Raymond lui aussi se heurte &#224; ces diff&#233;rences entre les deux langues. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Quand deux actions se succ&#232;dent, la langue des signes suit une logique temporelle. Exemple : (petit d&#233;jeuner) (fini) (nous) (se promener). Un sourd doit faire un effort pour comprendre le fran&#231;ais. Lisez cette phrase. Raymond &#233;crit nous irons nous promener apr&#232;s le petit d&#233;jeuner. La langue des signes respecte la chronologie sous peine de confusion. Le fran&#231;ais, lui, prend ses aises avec le monde concret.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ces comparaisons me stimulent. J'imagine les langues comme des filets jet&#233;s sur le monde, le r&#233;el qu'elles d&#233;crivent d&#233;pend de la taille des mailles. Une logique visuelle fait signer (la table) (dessus) (les fleurs). Dans la vie, chacun prend en compte la force de gravit&#233; et ne va pas bousculer la table pour &#233;viter de renverser les fleurs. Quand on dessine, on commence par la table. Mais le fran&#231;ais &#233;crit peut mettre les objets en apesanteur en les pla&#231;ant en d&#233;but de phrase sans avoir pr&#233;cis&#233; leur support. Les fleurs sont sur la table. Avec de tels professeurs, chaque le&#231;on donne l'impression de gagner &#8212; un peu &#8212; en intelligence. En signant, je prends en moins d'une ann&#233;e d'autres habitudes syntaxiques. Je place correctement le contenant avant le contenu (la bo&#238;te) (la chaussure) (dedans) ou bien ce qui se voit en premier (l'arbre) puis (le gar&#231;on) au lieu de le gar&#231;on est derri&#232;re l'arbre du fran&#231;ais. Je n'ai pas le courage de redire mon &#233;tonnement &#224; la lecture des phrases litt&#233;raires de Raymond pour la prise de rendez-vous. La peur de vexer g&#234;ne la franchise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond, bien loin de mes pudeurs, requiert mon avis sur la formulation des lettres qu'il adresse aux administrations ou aux employeurs. Heureusement, dans la correspondance avec ses amis, il continue &#224; laisser libre cours &#224; la cr&#233;ation lexicale suscit&#233;e par ses lectures. Quel r&#233;gal de lire : Je suis en retard comme la tortue, mais j'y arriverai en d&#233;passant le li&#232;vre pour un rendez-vous le soir &#224; l'heure o&#249; le chien devient loup avant un repas o&#249; il va sentir l'aspect gourmand de la tarte. Durant cette p&#233;riode, mes carnets, reflets des pr&#233;occupations de Raymond, s'apparentent &#224; un trait&#233; de grammaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En compagnie d'autres jeunes, il s'investit dans l'enseignement de la langue des signes, un enseignement qui sort des limbes. Raymond sourit et est facilement abordable, mais discuter de ce qui n'a d'existence que dans la parole, pendant la seule dur&#233;e de la conversation, ne l'int&#233;resse pas. En r&#233;sum&#233;, il n'aime pas le bavardage. Peu disert sur sa vie personnelle, il est intarissable sur le sujet en cours d'exploration &#224; ce moment-l&#224;. Malgr&#233; tout, pendant nos sorties communes, sa vision du monde transpara&#238;t et son influence se retrouve dans mon carnet, comme en t&#233;moignent les pages, sur ce soir de printemps 91, o&#249; Raymond et moi, nous descendons la rue Mouffetard pour nous rendre &#224; une r&#233;union silencieuse. La rigueur du recueil sociologique dispara&#238;t au profit du plaisir d'&#233;crire des tranches de vie. L'air doux incite les serveurs &#224; ouvrir les v&#233;randas. Ils disposent des assiettes blanches sur des nappes blanches ou bien des serviettes blanches pr&#232;s des assiettes blanches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bient&#244;t des gens s'attableront et se r&#233;galeront de cette viande qui r&#233;pugne &#224; Raymond. Il me raconte ses d&#233;convenues gastronomiques. La viande cuite &#171; &#224; point &#187; ou &#171; saignante &#187;, il ne peut pas en avaler une bouch&#233;e. Dans les restaurants &#224; kebab dont ses copains raffolent, il n'y prend qu'une portion de frites. Dans les pizzerias il surveille qu'on ne rajoute pas au dernier moment un &#339;uf &#224; peine cuit. Les viandes il ne les aime que longuement mijot&#233;es. Les poissons lui manquent. Nous croisons des filles voil&#233;es dont les robes recouvrent jusqu'aux chevilles. Ces codes vestimentaires surprennent Raymond qui vient d'un pays de libert&#233; des corps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce rassemblement, le premier sur le sida organis&#233; par des sourds, se tient dans le m&#233;tro, il emploie en totalit&#233; des explications visuelles, en langue des signes et en images. Les modes de contamination sont d&#233;taill&#233;s, les agents infectieux distingu&#233;s, bact&#233;ries dont on se d&#233;barrasse par des m&#233;dicaments, virus qui ne vivent pas vraiment et dont on ne peut qu'entraver la r&#233;plication. Raymond demande si l'&#233;laboration des traitements progresse. Chaque gain dans la lutte contre les virus demeure fragile, car leurs copies varient de fa&#231;on infime et restaurent la dangerosit&#233;. Raymond est concentr&#233;. Derri&#232;re nous, d'autres moins attentifs, rient, chahutent, se bousculent. Un des animateurs les interpelle pour qu'ils se calment. Un gars, qui se croit malin, r&#233;plique en haussant les &#233;paules. &#171; Le sida, une maladie d'entendant &#187;. C'est tout ce qu'il sait du sida, c'est &#224; dire rien. L'animateur se d&#233;couvre dans une annonce stup&#233;fiante. &#8211; Je suis s&#233;ropositif.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un coup de tonnerre. Les gestes restent en suspens. Une maladie touche les sourds et, angoisse suppl&#233;mentaire, elle est invisible. &#8211; Cela peut arriver &#224; chacun d'entre vous. Vous savez comme on l'attrape ? Vous vous prot&#233;gez ? Personne ne reprend. Les gens se regardent de travers, soup&#231;onneux. Qui est la brebis galeuse ? Celui-ci avec ses boutons sur le visage ? Celui-l&#224; qui collectionne les copines ? Brutalement, l'air devient irrespirable. Cette r&#233;union fera date dans l'histoire des sourds franciliens. Raymond et moi-m&#234;me nous revenons compl&#232;tement admiratifs du courage de ce sourd avec la volont&#233; de faire sa connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La semaine suivante, au restaurant le d&#238;ner se termine. Je m'assieds au milieu des buveurs install&#233;s au comptoir pour attendre Raymond qui vient chercher les derniers verres sales. Le patron articule : &#171; Tu veux un petit travail ? &#187; Et saisissant le bras d'un client, il le pr&#233;sente &#224; Raymond, Mario patron d'une entreprise d'impression et de routage. L'absence de salari&#233;s l'alarme, il doit faire face &#224; une livraison impr&#233;vue de plusieurs brochures &#224; exp&#233;dier. Il propose un contrat de trois jours. Le lendemain dans ses locaux, Mario s'active et s'inqui&#232;te. Lors d'une pr&#233;c&#233;dente livraison, le chargement mal &#233;quilibr&#233; s'&#233;tait renvers&#233;. Raymond a la consigne de peu charger le chariot ou bien de le peser en cas de doute. Le deuxi&#232;me jour Raymond grimpe sur l'engin. En une demi-heure il le conduit comme s'il l'avait toujours conduit. Arrive le camion de livres et pendant que Mario remplit les papiers du livreur, Raymond charge les palettes, beaucoup plus que ne le veut la consigne. S&#251;r de lui, il montre par gestes que les vibrations du chariot le renseignent imm&#233;diatement si le poids est correct ou pas. Pendant deux jours, sous l'&#339;il vigilant de Mario, &#224; la fin du troisi&#232;me jour, celui-ci l&#232;ve le pouce en lui souriant &#171; Super &#187;. Il est conquis. La semaine suivante Raymond est engag&#233; &#224; plein temps &#224; l'imprimerie avec un salaire r&#233;gulier et d&#233;clar&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le restaurant est devenu notre lieu de rendez-vous, pour de longues conversations. Un certain degr&#233; d'intimit&#233; s'instaure entre nous, mais &#224; la mani&#232;re de Raymond, il se livre peu et me pousse aux confidences. &#192; la diff&#233;rence des autres sourds qui ne m'interrogent que sur mes liens avec la surdit&#233;, Raymond le fait sur l'ensemble de ma vie, avec une entr&#233;e en mati&#232;re particuli&#232;re : un homme est ce qu'il a r&#234;v&#233; dans sa jeunesse ! Quels &#233;taient tes r&#234;ves ? J'ai quarante ans. Quel futur d&#233;sirais-je &#224; vingt ans ? Les g&#233;n&#233;rations, comme des vagues qui reviennent, charrient leurs propres th&#232;mes selon le go&#251;t de l'&#233;poque. Certaines douces ne provoquent pas de gros remous, d'autres plus fortes, d&#233;rangent ceux qui, pr&#233;occup&#233;s de leur place au soleil, attendent qu'elle passe. La vague de ma g&#233;n&#233;ration, dominant toutes les vagues du XXe si&#232;cle pr&#233;tendait changer le monde, repr&#233;sentait une jeunesse en r&#233;volte, et a reflu&#233; en d&#233;fense de l'&#201;tat de droit. Les suivantes respecteraient davantage les valeurs boursi&#232;res !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Histoire passionne Raymond. Nous en faisons notre th&#232;me privil&#233;gi&#233; une ann&#233;e enti&#232;re en nous dotant d'un grand cahier commun pour noter les dates, les noms, faire des graphiques, laisser des r&#233;sum&#233;s. Nous d&#233;butons par le si&#232;cle des Lumi&#232;res o&#249; les belles id&#233;es de libert&#233;, d'&#233;galit&#233; &#233;mergent dans un &#233;lan dont les sourds ne sont pas exclus. L'Abb&#233; de l'&#201;p&#233;e qui fonde la premi&#232;re &#233;cole qui enseigne en langue des signes, le berger Jean Massieu qui va devenir le premier professeur sourd, la R&#233;volution fran&#231;aise. Puis 1848 et la Commune de Paris, ce si&#232;cle d'intellectuels sourds o&#249; Berthier fait des discours en signes &#224; l'Acad&#233;mie fran&#231;aise et Laurent Clerc part aux &#201;tats-Unis, pionnier de ce qui va devenir l'Universit&#233; Gallaudet qui formera des milliers d'&#233;tudiants sourds. Le sinistre congr&#232;s de Milan de 1880 o&#249; des sp&#233;cialistes, tous entendants, proclament &#171; la primaut&#233; de la parole &#187; et censurent la langue des signes pour &#171; la r&#233;demption des sourds &#187;. Il s'ensuit le bannissement des professeurs sourds, ce qui entra&#238;ne la perte de mod&#232;le positif pour des g&#233;n&#233;rations condamn&#233;es &#224; la mis&#232;re intellectuelle impos&#233;e et au retour de l'invisibilit&#233;. La boucherie de la guerre 14-18, les gr&#232;ves de 36, je partage avec lui le r&#233;cit de la guerre d'Espagne et la R&#233;sistance de mon p&#232;re et son cousin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La curiosit&#233; de Raymond m'interroge sur les relations avec mon p&#232;re. Je r&#233;ponds de mani&#232;re g&#233;n&#233;rale. &#8211; La r&#233;volte, dans les ann&#233;es 70, se dirigeait contre nos p&#232;res. Le conflit ne pouvait pas, en France, sombrer dans la violence extr&#234;me, car ceux qui commandaient avaient &#233;t&#233; soit gaullistes soit communistes dans les ann&#233;es 40, un pass&#233; honorable ! On pouvait juste leur reprocher de ne pas avoir laiss&#233; l'Alg&#233;rie et les colonies &#224; leur ind&#233;pendance d&#232;s la fin de la guerre. &#8211; Les occupations d'usines en 68, les manifs contre la guerre au Vietnam, je comprends. Mais qu'avez-vous fait contre la r&#233;pression au Cameroun ? Et la situation en Guyane qu'en connais-tu ? &#8211;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rien, mis &#224; part la lecture d'un livre sur la d&#233;portation de Dreyfus au bagne. Les yeux de Raymond brillent. Il conna&#238;t bien l'endroit. Les &#238;les au large de Kourou au centre de la Guyane L'&#233;clat de ses yeux persiste &#224; l'&#233;vocation de l'histoire de l'Am&#233;rique du Sud. Dans les ann&#233;es 70, la r&#233;pression ne se r&#233;duisait pas &#224; quelques coups de matraque ou brimades au boulot comme en France mais en prison, tortures et assassinats. Raymond est concentr&#233;. Le pass&#233; de son continent, personne ne le lui a enseign&#233;. Une partie de son identit&#233; ignor&#233;e, cach&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un soir Albert, d&#238;ne avec nous et retrace le R&#233;veil Sourd des ann&#233;es 70 en France. Los d'un congr&#232;s, les sourds, au destin tout trac&#233; menuisiers, couturi&#232;res, coiffeuses d&#233;couvrent des Am&#233;ricains m&#233;decins, avocats, professeurs. La flamme de l'&#233;mancipation traverse &#224; nouveau l'Atlantique, mais dans l'autre sens. Des militants prennent le droit de parler, m&#234;me pour dire ce qui peut se r&#233;v&#233;ler des b&#234;tises, non par des &#171; mimiques &#187; comme on leur disait, mais dans ce qui est, m&#234;me s'ils l'ignoraient jusque-l&#224;, une langue. Ils ne veulent plus entendre &#171; tu es sourd. Ce n'est pas possible &#187;. Ils veulent essayer, par eux-m&#234;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous dessinons sur notre cahier commun l'arbre du &#171; vivre ensemble &#187;. Les racines venant de Guyane ou d'Alg&#233;rie alimentent le tronc comme les miennes issues de banlieue, celle de l'histoire des manuels scolaires se m&#234;le &#224; ce qu'en ont vu les sourds, l'Histoire des sourds s'entrecroise avec l'Histoire g&#233;n&#233;rale. La multiplicit&#233; des racines nourrit la magnificence de l'arbre. Raymond fait un signe, une s&#233;rie de brefs coups de son poing droit sur l'index gauche dress&#233; verticalement, simulant un combat. Le signe (Militant). &#8211; Le combat actuel, des gens le m&#232;nent, comme Denis, celui qui a remu&#233; le petit monde des sourds en annon&#231;ant publiquement sa s&#233;ropositivit&#233;. Il est sorti de sa discr&#233;tion avec la volont&#233; que les jeunes s'impliquent contre l'&#233;pid&#233;mie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond me trace le portrait de Denis, com&#233;dien connu dans le monde des sourds, grand lecteur d'ouvrages fran&#231;ais et anglais. Il a r&#233;v&#233;l&#233; certaines pratiques m&#233;dicales, comme de jeter &#224; un sourd sur un bout de papier vous &#234;tes s&#233;ropositif. Ce qui provoque une catastrophe, les sourds comprennent positif comme optimiste, b&#233;n&#233;fique. &#192; l'inverse le signe cr&#233;&#233; par les sourds (un-papillon-qui-p&#233;n&#232;tre-dans le-corps), accompagn&#233; de grimaces, ne fait planer aucun doute. La personne a attrap&#233; une saloperie. Ce signe Denis l'avait employ&#233; lors de la fameuse r&#233;union pour que tous les sourds prennent conscience de la r&#233;alit&#233; de la maladie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre cahier accueille deux nouveaux dessins. Une balance avec d'un c&#244;t&#233;, un m&#233;decin qui parle et de l'autre, un consultant t&#234;te basse, les joues creus&#233;es. Sous les deux personnages, le plateau du m&#233;decin descend &#224; son maximum et le plateau du sourd s'&#233;l&#232;ve &#224; la limite de la hauteur possible. Une rencontre nettement asym&#233;trique. Le deuxi&#232;me dessin, le malade se redresse. On sent son regard direct, les yeux dans les yeux. Les deux plateaux se sont rejoints, &#224; hauteurs &#233;gales. Ce que Raymond &#233;crit dessous me surprend comme une gifle. Dix ans plus tard, j'en appr&#233;cie encore la pertinence. Seule la dignit&#233; permet de nous faire comprendre.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Raymond &#224; Paris</title>
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		<dc:date>2017-05-03T08:24:21Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;troisi&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron : &#034;la voix du fleuve&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; Je quitte Benoit et le centre-ville, sur la route je louvoie pour &#233;viter les flaques. La terre est gorg&#233;e d'eau, les foss&#233;s sont pleins. Je parviens au point d'arriv&#233;e du p&#234;cheur, un estuaire. Le fleuve teinte en brun l'oc&#233;an dans un gigantesque m&#233;lange de liquides et de remous inqui&#233;tants. De la plage, on distingue la bande verte de la mangrove, des bancs de vase, les pal&#233;tuviers qui accrochent les doigts de leurs racines (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;troisi&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron : &#034;la voix du fleuve&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Je quitte Benoit et le centre-ville, sur la route je louvoie pour &#233;viter les flaques. La terre est gorg&#233;e d'eau, les foss&#233;s sont pleins. Je parviens au point d'arriv&#233;e du p&#234;cheur, un estuaire. Le fleuve teinte en brun l'oc&#233;an dans un gigantesque m&#233;lange de liquides et de remous inqui&#233;tants. De la plage, on distingue la bande verte de la mangrove, des bancs de vase, les pal&#233;tuviers qui accrochent les doigts de leurs racines dans l'eau saum&#226;tre. En bord de terre, des hommes aux torses nus tranchent les feuillages avec des sabres d'abattis. Ils d&#233;gagent les abords d'une cabane aux murs de bois noircis sous un toit de t&#244;le rouill&#233;e. Ce matin, ils ont pos&#233; une porte l&#233;g&#232;re et ce soir une famille s'y installera. Ils feront la cuisine au feu de bois et se laveront dans la cuve pr&#234;te &#224; recueillir l'eau de pluie, &#224; l'ext&#233;rieur de la maison. Les p&#234;cheurs profitent de la mar&#233;e montante qui inverse le courant. La pirogue accoste et Raymond pr&#233;pare son plat de poissons pr&#233;f&#233;r&#233;. Pendant la cuisson, j'&#233;voque la surdit&#233; de Beno&#238;t. La r&#233;ponse de Raymond suscite une cr&#233;ation visuelle o&#249; les organes corporels deviennent des sc&#232;nes de th&#233;&#226;tre o&#249; se d&#233;m&#232;nent des acteurs improbables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Beno&#238;t se sentait coupable d'avoir cach&#233; la croissance de sa surdit&#233;. &#8211; L'index et le majeur de la main droite qui ont sign&#233; &#171; surdit&#233; &#187; se recroquevillent et vont se loger virtuellement dans la gorge &#8212; la surdit&#233;, prisonni&#232;re au niveau du larynx, criait &#224; tel point que la cochl&#233;e en a &#233;t&#233; irr&#233;m&#233;diablement d&#233;truite. Beno&#238;t n'entendait plus rien. Les neurones auditifs hors d'usage, l'implant a fait irruption et a envoy&#233; de l'&#233;lectricit&#233; sur d'autres axones. Des synapses se sont connect&#233;es dans tous les sens. Il percevait &#224; nouveau, mais que des sons caboss&#233;s. Pendant la r&#233;&#233;ducation, un ouvrier s'installait dans son cerveau pour marteler des syllabes dont certaines deviendraient d&#233;chiffrables. Pour se reposer, Beno&#238;t a cherch&#233; ailleurs, dans les mains, dans le geste, dans les yeux, la phrase de son interlocuteur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Suspension de la discussion, le fumet d&#233;gag&#233; par la cuisson des poissons annonce un repas succulent. Les moustiques nous rejoignent, leur heure a sonn&#233; et l'occasion d'&#233;prouver plusieurs strat&#233;gies pour s'en d&#233;fendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je rapporte ce que Beno&#238;t m'a appris sur cette guerre m&#233;connue et qui n'a pas donn&#233; lieu &#224; une grande mobilisation contre ses atrocit&#233;s. &#171; Les protestations s'interposent rarement entre les coups et les victimes, uniquement une question de chance si on en r&#233;chappe &#187;. Raymond lucide refuse la na&#239;vet&#233; tout comme le r&#244;le de victime. Pourtant victime, il en est une. Il subit les cons&#233;quences d'une trag&#233;die dont j'apprendrai les circonstances, le lendemain, de la bouche d'un ancien fonctionnaire lillois.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;S&#233;par&#233; de sa femme, ce dernier vit sa retraite dans sa for&#234;t natale. Contrairement aux autres voisins qui me tiennent poliment &#224; distance, il aime discuter avec moi, sa ma&#238;trise du fran&#231;ais le permet. Il conna&#238;t les secrets du village dont celui terrible de l'histoire de la m&#232;re de Raymond. Lors de l'attaque au Surinam, c'est dans ses bras que sa petite fille meurt atteinte d'une balle. La jeune femme continua &#224; courir et &#224; porter son enfant morte pendant toute la journ&#233;e et toute la nuit. Des blessures psychiques que rien ne pouvait soigner. &#192; bout de forces, elle a demand&#233; &#224; l'oncle d'emmener son fils en ville. Elle s'est suicid&#233;e dans sa maison. Pour les Njukas, le suicide, inconcevable, emp&#234;che le d&#233;funt et peut-&#234;tre ses proches de trouver une place parmi les anc&#234;tres. Le chef du village craignait que le malheur s'&#233;tende &#224; toute la communaut&#233;. L'embarras du capitaine, les dissimulations de l'oncle, cela devient plus clair. Press&#233; de questions, l'oncle a menti de nouveau et a racont&#233; une histoire plausible en raison de la banalit&#233; des difficult&#233;s de soins dans la for&#234;t.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Raymond porte en h&#233;ritage les morts d'une guerre et les souffrances des rescap&#233;s. Il fut un des premiers r&#233;fugi&#233;s que la France appela PPDS (Personnes Provisoirement D&#233;plac&#233;es du Surinam). Il obtint un statut, de nombreux autres furent contraints &#224; la clandestinit&#233;. Lors du retour de la paix au Surinam, ils virent leurs cabanes incendi&#233;es, le manioc &#233;cras&#233; au bulldozer pour les forcer &#224; retraverser le fleuve. &#192; quinze ans, mon ami a &#233;prouv&#233; une guerre o&#249; ceux qui s'affrontent ne d&#233;veloppent pas d'arguments de l&#233;gitimisation et ont comme seuls objectifs les pillages et les actes de banditisme. Moi, &#224; cet &#226;ge, je vivais mai 68 o&#249; la f&#234;te l'emportait sur les coups de matraque, o&#249; les enjeux de la guerre au Vietnam paraissaient clairs. Il y avait un &#171; bon c&#244;t&#233; &#187; comme dans la lecture de la Seconde Guerre mondiale. Seul mon grand-p&#232;re parlait diff&#233;remment, on savait bien qu'il n'y avait rien de juste dans la guerre qu'il a subie &#224; Verdun, rien d'autre que l'absurde et l'inutile. Il ne racontait rien d'h&#233;ro&#239;que au mieux de la d&#233;brouillardise dans une boucherie insens&#233;e. Aucune trace de guerre &#171; juste &#187; &#233;galement dans celle de Raymond, mais un drame qui repose les m&#234;mes questions, fondamentales depuis la Deuxi&#232;me Guerre mondiale. Comment un homme peut-il se comporter ainsi avec d'autres personnes ? Comment comprendre que d'un h&#233;licopt&#232;re on tire sur une femme et son enfant ? Comment les rescap&#233;s pourront-ils vivre avec ce fardeau ? Ma repr&#233;sentation de la guerre change, elle va s'ancrer dans mon cerveau, surplombant les explications sur les raisons, les objectifs et les r&#233;sultats des conflits, sous forme d'une image. Celle d'un rocher &#233;norme qui s'abat brutalement, et si, par hasard, on lui &#233;chappe, on reste abasourdi, &#233;clabouss&#233; du sang des personnes &#233;cras&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je dois surmonter l'&#233;motion et apprendre &#224; Raymond le suicide de sa m&#232;re. J'ex&#233;cute cette obligation avec s&#233;rieux et concision. Il r&#233;fl&#233;chit longuement avant de s'exprimer. Les non-dits et m&#234;me le mensonge, il s'en doutait. Ce qui est toujours difficile &#224; dire est devenu, dans son cas, impossible &#224; dire. Le suicide est tabou, mais tout le village savait, sauf lui. Une partie de la vie communautaire a &#233;t&#233; inaccessible, par exemple l'histoire des Ndjukas venus d'Afrique, leur culture de r&#233;sistance contre l'esclavage, pourtant cela constituait une des bases de l'&#233;ducation des jeunes. On le tenait &#224; l'&#233;cart, en raison de sa surdit&#233; ? Un obstacle que personne ne veut affronter. La r&#233;v&#233;lation, aujourd'hui, le blesse encore, profond&#233;ment, un mensonge de cet oncle, sa principale famille. &#8211; Ton oncle n'a pas pu te parler. Le suicide cl&#244;t les l&#232;vres. Il n'a pas su parler &#224; un sourd, franchir la barri&#232;re de la langue. Malgr&#233; tout, &#224; l'&#233;vidence, il t'a montr&#233; un chemin. Il t'a appris les modes de vie de la for&#234;t et cela compte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s une pause, il signe lentement. &#8211; Mon oncle est coinc&#233; entre les traditions et son incapacit&#233; &#224; m'en parler. Mais l'exp&#233;rience de son grand-p&#232;re et de son p&#232;re, il me l'a transmise, je la poss&#232;de. Elle est mienne. Pour trouver sa place dans cette nature violente, il faut du temps. Plus que le temps d'une vie. Un homme est fort de sa force propre, mais aussi de celle de ses anc&#234;tres. Nous nous accordons si profond&#233;ment alors que nos opinions se sont forg&#233;es sur des parcours si &#233;loign&#233;s. Jeune, l&#224; d'o&#249; on a notre origine, tout para&#238;t normal, avant de se heurter &#224; la diversit&#233; du monde.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur notre route des personnes pr&#233;cieuses tendent un miroir pour percevoir qui l'on est r&#233;ellement. Raymond a eu ce r&#244;le r&#233;v&#233;lateur, quel bel objectif de l'&#233;crire. Ce travail d'&#233;criture j'ai la pr&#233;tention de l'entreprendre, d'abord en rapportant ce s&#233;jour en Guyane, ensuite le r&#233;cit du parcours de mon ami, du moins les jalons dont j'ai eu connaissance. Je vais devoir fouiller ma m&#233;moire et &#233;couter des t&#233;moins.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;1992 Paris Raymond arrive &#224; Paris au d&#233;but des ann&#233;es 90. Notre rencontre ne surviendra que l'ann&#233;e suivante. Ses premiers pas dans la capitale, il me les a racont&#233;s. Il a 20 ans. Un cousin Ndjuka, habitant de la banlieue, l'accueille. Il est log&#233;, mais pour le reste la vie n'est plus collective comme en Guyane. Chacun court &#224; ses affaires, Raymond se d&#233;brouille seul. La nuit, il r&#234;ve de son grand fleuve, le jour, il cherche &#224; se diriger parmi la multitude. Tout se r&#233;v&#232;le &#233;trange, il d&#233;couvre les escaliers m&#233;caniques o&#249; les passants montent sans h&#233;siter. &#192; sa premi&#232;re tentative, m&#233;fiant, il saute d'un bond disproportionn&#233; sur le plancher immobile. Il aurait voulu que ses camarades guyanais partagent cette d&#233;couverte. La froideur des habitants l'&#233;tonne, plus encore que celle du climat. Les gens sont camoufl&#233;s, les corps dissimul&#233;s sous des v&#234;tements, les visages s'effacent derri&#232;re un masque d'indiff&#233;rence. Au bout d'un mois d'exp&#233;rimentation du m&#233;tro, il se rep&#232;re dans Paris. Sur un plan il lit &#171; Institut National des Jeunes Sourds &#187;, rue Saint-Jacques. Il r&#244;de dans le quartier et observe &#224; distance plusieurs groupes de gamins qui signent si vivement qu'il peine &#224; comprendre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quatre sourds un peu plus &#226;g&#233;s se dirigent vers un caf&#233;. D'autres adultes les rejoignent et s'installent en terrasse. Raymond les regarde, plant&#233; sur le trottoir d'en face. Un des attabl&#233;s, un noir r&#226;bl&#233; l'a rep&#233;r&#233;. Il lui lance un signe &#171; Sourd ? &#187; Raymond hoche la t&#234;te. &#171; D'o&#249; viens-tu ? &#187;. Raymond fait un geste qui ressemble &#224; un pagne. Le sourd du caf&#233; &#233;pelle G.U.Y.A. N.E. &#171; Rejoins-nous ! &#187;. Le groupe bavarde toute la soir&#233;e, des histoires banales avec de multiples d&#233;tails sans int&#233;r&#234;t. Souvent priv&#233;s de communication, les sourds ont faim de ces conversations sans fin. Raymond est diff&#233;rent, il vit dans le silence de sa fronti&#232;re invisible, sans grandes frustrations et sans besoin de bavardage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Son esprit, il va le nourrir les mois suivants, en se faisant un vrai copain. Albert, celui qui l'a invit&#233; au caf&#233;, p&#233;tille d'id&#233;es et d'anecdotes singuli&#232;res. Originaire de l'Ouest camerounais, b&#233;b&#233; lors de la mort de ses parents, recueilli et &#233;lev&#233; par sa grand-m&#232;re, une m&#233;ningite le rend sourd tout jeune enfant. &#192; l'&#226;ge de quinze ans, sa s&#339;ur a&#238;n&#233;e le fait venir &#224; Paris o&#249; il suit un enseignement. Il se d&#233;brouille en fran&#231;ais oral. Il conna&#238;t aussi l'asl &#8212; langue des signes am&#233;ricaine &#8212;, le Bamil&#233;k&#233; et un peu d'anglais. Il explique tout cela en lsf &#8212; langue des signes fran&#231;aise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec son exp&#233;rience, ses trouvailles linguistiques, Albert ouvre des horizons inconnus &#224; Raymond. &#192; la m&#234;me &#233;poque, par l'entremise d'un ami guyanais de son cousin, il trouve le moyen d'assurer sa subsistance. Il r&#233;cure la vaisselle d'un restaurant, deux fois par semaine, les jours de repos du plongeur. Appr&#233;ci&#233; pour son s&#233;rieux, il fait son chemin pas &#224; pas. Il arrive &#224; verser un petit loyer &#224; son cousin, il assiste &#224; des cours de fran&#231;ais &#233;crit et de sciences.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis quelques mois j'osais fr&#233;quenter les milieux sourds. La curiosit&#233; l'emportait sur mon niveau de signoteur. En ce d&#233;but des ann&#233;es 90, une nouvelle g&#233;n&#233;ration, en &#233;bullition, m'attirait comme un aimant. Ceux que ma formation de m&#233;decin classait comme atteints d'une pathologie grave entra&#238;nant des probl&#232;mes majeurs de communication se r&#233;v&#233;laient des champions lors de r&#233;unions-d&#233;bats. Anim&#233;s d'une soif d'&#233;changes difficile &#224; &#233;tancher, ils multipliaient les rencontres dans le m&#233;tro, les caf&#233;s. Raymond et moi, nous nous sommes connus &#224; un rassemblement silencieux. Ce soir-l&#224; un m&#233;lange de noirs, de blancs, de m&#233;tis, d'Asiatiques. Raymond retrouve la m&#234;me palette de couleurs qu'en Guyane. Il me le dira plus tard en parodiant Ray Charles, musicien noir et aveugle. &#8211; Heureusement en France, je ne me suis pas seul noir au milieu de blancs. Ce serait une situation p&#233;nible bien que la solitude peut &#234;tre pire...&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais pu &#234;tre sourd. Dans la salle, j'en reconnais certains et constate, une nouvelle fois, le brassage social, quelques enfants des beaux quartiers dont une fille brune arriv&#233;e en patins &#224; roulettes, quelques &#233;trangers, des banlieusards qui vivent de petits boulots et d'allocations, une poign&#233;e d'entendants. Cette ann&#233;e-l&#224;, je prenais du recul avec la m&#233;decine que j'avais pratiqu&#233;e pendant quinze ans. Le sch&#233;ma fondateur de la consultation auquel on m'avait form&#233; : signes cliniques-diagnostic-traitement ne fonctionnait plus, boulevers&#233; par l'&#233;pid&#233;mie du sida. Les signes cliniques, le diagnostic une &#233;vidence et notre impuissance th&#233;rapeutique manifeste. R&#233;fl&#233;chir &#224; une m&#233;decine d'accompagnement, savoir parler de sexualit&#233;, de vie, de mort, m'imposait un cursus en sciences sociales. L&#224;, j'ai re&#231;u une formation aux enqu&#234;tes sociologiques o&#249; on me recommanda d'&#233;crire sur un carnet mes p&#233;r&#233;grinations dans les milieux sourds. Je notais tout. Ce soir-l&#224;, certains tr&#233;pignent d'exposer leur histoire personnelle. Ces t&#233;moignages, que je d&#233;couvrais, allaient devenir un th&#232;me r&#233;current, mille fois racont&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une enfance solitaire dans un milieu entendant, envahie par la peine des parents. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Je faisais tout pour leur faire plaisir, des efforts pour articuler des mots que je n'entendais pas, guettant un p&#226;le sourire ou la d&#233;ception. &#8211; Ma m&#232;re me parlait bien en face comme lui conseillait les &#233;ducateurs, sans les gestes comme lui ordonnaient les m&#233;decins. Elle m'emmenait aux s&#233;ances d'orthophonie. Elle reprenait toutes les le&#231;ons. Je me rendais bien compte de ses efforts, mais lui reprochais quand m&#234;me son ent&#234;tement &#224; me faire r&#233;p&#233;ter, jusqu'&#224; ce que j'oralise correctement. L'assembl&#233;e fr&#233;mit comme si chacun revivait ses souffrances, ses d&#233;faites. &#8211; Quand j'avais faim, je devais articuler &#171; je-veux-du-pain &#187;. Regardez le signe (pain) facile &#224; voir, facile &#224; faire !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur mon carnet, pour l'intervention suivante, j'ai &#233;crit : repr&#233;sentation th&#233;&#226;trale, suivant l'impression que m'a donn&#233;e l'orateur. Depuis j'ai maintes fois assist&#233; &#224; ces sc&#232;nes visuelles que cr&#233;ent les discours en langue des signes. Ce jour-l&#224;, dans le cadre d'une consultation m&#233;dicale dessin&#233;e par ses mains, l'orateur devient un professionnel de la surdit&#233;, suintant d'hypocrisie, qui essaie de convaincre une m&#232;re. Un jeune sourd, l'orateur joue son propre r&#244;le, les regarde. Il ne supporte pas la s&#233;duction que d&#233;ploie le professionnel pour parler de &#171; il &#187;. Autour de moi, les spectateurs s'agitent. Ils revivent, des ann&#233;es plus tard, leur frustration quand ils n'&#233;taient qu'une troisi&#232;me personne. L'emploi de ce &#171; il &#187; qui rend transparent. &#8211; Un moment, j'ai agripp&#233; maman &#171; Que dit-il ? &#187; Elle &#233;tait d&#233;sempar&#233;e. Je ne lui en veux plus, mais pourquoi m'a-t-elle r&#233;pondu : &#171; pas grave, je t'expliquerai plus tard. &#187; Je me suis lev&#233; et j'ai claqu&#233; la porte, le plus fort possible, dans le but de leur faire exploser les tympans. Je ressens encore les vibrations ! La salle rugit de plaisir. Les actes de r&#233;volte, ils en ont parfois r&#233;alis&#233; et toujours r&#234;v&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parmi les participants, une femme d'&#226;ge m&#251;r signe calmement : &#8211; Moi j'oralise. Ni ma famille ni aucun entendant ne m'avaient inform&#233;e de la communaut&#233; sourde. Quand j'ai d&#233;couvert son existence, si j'avais &#233;t&#233; un chat, j'aurais eu tout le temps les poils dress&#233;s sur la t&#234;te. Pendant toute une p&#233;riode, j'ai refus&#233; de parler avec la bouche. Tant pis pour ceux de mes proches qui n'avaient jamais fait l'effort d'apprendre la langue des signes ! Maintenant je suis calme. J'ai compris que le propre du sourd est le sale des r&#233;parateurs de l'ou&#239;e. Je sais qui je suis. Je trouve du plaisir &#224; parler le fran&#231;ais, mais quand, moi, je le d&#233;cide. L'agitation reprend, chacun veut raconter les s&#233;ances d'audiom&#233;trie, les audiogrammes placard&#233;s sur les murs de la classe qui les divisent en sourds moyens, s&#233;v&#232;res, ou profonds.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une petite rousse attire l'attention. &#8211; On va classer les entendants. Celui qui ne bouge pas un petit doigt pour communiquer sera un entendant profond. Celui qui r&#233;serve les signes &#224; ceux qui n'arrivent pas &#224; parler ou aux singes, un entendant comme un... Elle &#233;pelle &#171; P.O.T. &#187;. &#201;clats de rire. La plupart des sourds ont appris les gestes en cachette en go&#251;tant le bonheur de retourner les propos stupides. &#8211; Seule avec mes parents, on communiquait plut&#244;t bien que mal. Mais les repas de famille&#8230; l'horreur ! Au d&#233;but on fait un peu attention &#224; toi puis on t'oublie rapidement. Je faisais des efforts d&#233;sesp&#233;r&#233;s pour deviner qui parlait. Elle fait un grand geste panoramique, deux doigts comme un radar qui s'arr&#234;te sur les l&#232;vres de l'assembl&#233;e. &#8211; Le pire, les histoires dr&#244;les. Tu t'accroches, tu t'accroches et&#8230; paf, &#224; la fin, la chute t'&#233;chappe. Tous rient et toi, tu restes seule dans ta bulle, humili&#233;e. &#201;trang&#232;re au milieu de ta famille. Maintenant je me rattrape. Je ne fr&#233;quente les f&#234;tes que si d'autres sourds y participent. &#192; l'adolescence, quand j'ai appris les signes, j'&#233;tais maladroite et sur la d&#233;fensive. Petite, j'avais fait tellement d'efforts. Apprendre de nouveau une langue, un sacrifice trop lourd. Je suis tomb&#233;e amoureuse d'un prof de signes et dans l'impossibilit&#233; de r&#233;sister &#224; la sensualit&#233; de ses gestes ! Je ne suis pas arriv&#233;e &#224; le s&#233;duire, mais mon inhibition corporelle s'est &#233;vanouie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un gars s'avance, grand mince aux larges &#233;paules. On ne remarque pas le volume de ses muscles, mais la vitalit&#233; qui explose &#224; chaque mouvement. Il alterne s&#233;rieux et sourire chaleureux. Son &#233;loquence bien structur&#233;e, ses signes clairs me d&#233;tendent. Pas d'implicite, pas de gestes pr&#233;cipit&#233;s qui rendent incompr&#233;hensibles des pans du discours. Pour la premi&#232;re fois, Raymond prend la parole en public. Je tente de transposer une harangue en trois D sur la lin&#233;arit&#233; du papier. Ses mains dessinent un sac virtuel, il y range une &#233;num&#233;ration de souffrances &#8211; Les manques, les peines, les vexations, les regards m&#233;prisants... Il l&#232;ve le sac puis d'un brusque mouvement en d&#233;verse le contenu sur sa t&#234;te.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Non, cela ne se passe pas du tout ainsi. Le malheur nous tombe du ciel, mais s'il parvient &#224; nous envahir totalement, si la tristesse gagne le combat, c'est que soi-m&#234;me, on manque de confiance dans la vie. Nous, et nul autre, sommes responsables de nos souffrances. Accepter ce que nous sommes conditionne nos progr&#232;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Chacun vient de partager son exp&#233;rience personnelle, diff&#233;rente, mais en m&#234;me temps similaire. Le &#171; Je &#187;, qui ne fait que se regarder, est un soupir. L'orateur signe en se recroquevillant, la face empreinte d'une profonde tristesse. &#8211; En partageant nos faiblesses, tous ensemble, nous sommes un vent qui souffle vers l'avenir. Ma traduction grandiloquente r&#233;fl&#233;chit le torse redress&#233;, le visage souriant, le regard qui porte loin accompagnant des gestes qu'un m&#233;lange de souplesse et de solidit&#233; rend explicites. Cette &#233;loquence doit &#233;branler m&#234;me les plus meurtris, ceux qui ont la conviction d'&#234;tre seuls &#224; tant souffrir, car des sensations circulent dans la petite foule. Les souffles, les corps de mes voisins se d&#233;tendent, au rythme de la puissance &#233;motionnelle de la langue des signes. Un &#233;moi transporte l'assembl&#233;e, avec la certitude que cela fait du bien &#224; chacun. Moi-m&#234;me, entendant, je me sens gagn&#233; par l'euphorie de cet instant magique. Je ne sais ce qui m'impressionne le plus, peut-&#234;tre la force qui &#233;mane de cette prise de conscience collective.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>du village &#224; Cayenne</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



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&lt;p&gt;deuxi&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron : &#034;La voix du fleuve&#034; &lt;br class='autobr' /&gt; L'oncle &#233;voque maintenant l'adolescence de son neveu. &#8211; Quand tu es venu d&#233;finitivement en Guyane, tu habitais dans la petite pi&#232;ce que j'ai &#224; c&#244;t&#233; de mon atelier. Tu voulais vivre &#224; proximit&#233; de sourds. La guerre d&#233;butait... L'oncle s'interrompt. &lt;br class='autobr' /&gt;
Cette guerre, Raymond m'en avait appris l'existence tout &#224; fait par hasard huit ans auparavant, alors que nous longions un h&#244;pital parisien. Un h&#233;licopt&#232;re, amenant un bless&#233;, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;deuxi&#232;me &#233;pisode du roman de Jean Dagron : &#034;La voix du fleuve&#034;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;L'oncle &#233;voque maintenant l'adolescence de son neveu.&lt;br class='autobr' /&gt; &#8211; Quand tu es venu d&#233;finitivement en Guyane, tu habitais dans la petite pi&#232;ce que j'ai &#224; c&#244;t&#233; de mon atelier. Tu voulais vivre &#224; proximit&#233; de sourds. La guerre d&#233;butait... L'oncle s'interrompt.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette guerre, Raymond m'en avait appris l'existence tout &#224; fait par hasard huit ans auparavant, alors que nous longions un h&#244;pital parisien. Un h&#233;licopt&#232;re, amenant un bless&#233;, nous a survol&#233;, &#224; quelques m&#232;tres de nos t&#234;tes. Mon ami s'est tellement crisp&#233; que je lui en ai demand&#233; la raison. &#192; l'&#233;poque, je ma&#238;trisais d&#233;j&#224; suffisamment la langue des signes pour comprendre la confidence qu'il m'a livr&#233;e, d'un seul coup.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Un h&#233;licopt&#232;re de l'arm&#233;e a survol&#233; notre carbet au Surinam et s'est pos&#233; &#224; proximit&#233;. J'ai vu de loin des soldats arriver. Maman m'a press&#233; de me r&#233;fugier, sans l'attendre, sous les arbres. Elle-m&#234;me portait ma s&#339;ur. Un homme, qui courait pr&#232;s de nous, est tomb&#233;. Je n'ai pas compris pourquoi. Je n'avais pas entendu les coups de feu. Dans la panique, je ne retrouvai pas maman. Deux jours plus tard, elle a rejoint, seule, notre groupe de fugitifs. M&#233;tamorphos&#233;e, pour la d&#233;crire, Raymond devint sa m&#232;re. L&#232;vres serr&#233;es, les yeux enfonc&#233;s, elle ouvre et ferme la bouche comme si elle ne parvenait plus &#224; articuler. Elle s'&#233;touffe brusquement dans une quinte qui ressemble &#224; un sanglot. Du village, l'un des premiers ras&#233;s par l'arm&#233;e, il ne restait rien, des fant&#244;mes de maisons carbonis&#233;es. Les soldats avaient fusill&#233; ceux qui ne s'&#233;taient pas enfuis, dont ma petite s&#339;ur et un oncle. Nous avons trouv&#233; refuge dans la for&#234;t. Puis nous nous sommes install&#233;s d&#233;finitivement en Guyane. La subite fragilit&#233; de celui qui m'&#233;tait toujours apparu comme une force tranquille me sid&#233;ra. Lui si discret sur ses sentiments, il pr&#233;f&#233;ra dire sa peur, que rien n'&#233;gale que de la taire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Les Ndjuka qui ont v&#233;cu cette &#233;poque tremblent encore au passage d'un h&#233;licopt&#232;re. La menace directe des balles je ne la connaissais pas, je ne pus rien lui dire face &#224; la force de ses souvenirs, des gestes aussi ac&#233;r&#233;s que des couteaux. Hier soir face &#224; l'oncle, il s'est crisp&#233; cette fois encore &#224; l'&#233;vocation des massacres. Il a abandonn&#233; les quelques mots qu'il utilise avec son parent, il pr&#233;f&#232;re signer maintenant pour s'adresser &#224; lui et me demande de le traduire. Sa gestuelle a perdu de sa s&#233;r&#233;nit&#233;. Il s'interroge, des doutes &#224; lever que j'essaie de transposer en mots.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; &#192; la mort de maman, le capitaine ne semblait pas &#224; l'aise. Il n'avait pas la dignit&#233; rituelle des c&#233;r&#233;monies de la communaut&#233;. Je n'ai pas compris tout ce qui s'&#233;tait pass&#233;. L'oncle se tait. Cherche-t-il ses mots ou est-il g&#234;n&#233; ? Il se tourne vers moi. &#171; Capitaine, on nomme ainsi le chef dans nos villages. &#187; Puis il nous raconte l'&#233;pisode qui date d'une quinzaine d'ann&#233;es. D'un regard, Raymond m'invite &#224; reprendre en signes les mots de l'oncle. Il veut la certitude de tout comprendre. &#8211; Depuis quelques mois, vous &#233;tiez r&#233;fugi&#233;s et tu &#233;tais en ville avec moi. Ma s&#339;ur, au village, a subi une grosse crise de paludisme. Elle est rest&#233;e couch&#233;e. Les voisins la croyaient au travail sur l'abattis. Ils ne se sont rendu compte de la fi&#232;vre et de sa gravit&#233; que le soir. Ils l'ont soign&#233;e avec des plantes. Le lendemain, aucun infirmier ne travaillait au centre de sant&#233; et donc pas de m&#233;dicament disponible. Son &#233;tat a empir&#233;. Quand elle a re&#231;u des soins, c'&#233;tait trop tard. La col&#232;re a gagn&#233; le capitaine. L'histoire de l'oncle ne m'&#233;tonne pas. Raymond m'a rapport&#233; de nombreux drames similaires d'absence de soins dans les villages de la for&#234;t. Je ne comprends pas pourquoi mon ami reste fig&#233;, un masque d'immobilit&#233; sur le visage. Une barri&#232;re inattendue semble dress&#233;e entre les deux hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Apr&#232;s l'enterrement, reprend l'oncle, tu es parti vivre &#224; Cayenne. Tu avais dans les seize ans. Tu &#233;tudiais &#224; l'&#233;cole des sourds. Le soir tu logeais dans une famille. Au d&#233;but chez des gens qui ne faisaient &#231;a que pour l'argent, ensuite les parents de ton copain cr&#233;ole t'ont bien trait&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'oncle a racont&#233; toute la nuit. Les traditions que Raymond a connues ont &#233;volu&#233;. Si les capitaines continuent &#224; r&#233;gler les probl&#232;mes de la communaut&#233;, les oncles maternels ne sont plus responsables de l'&#233;ducation des enfants. Les filles, trop pr&#233;coces d'apr&#232;s l'oncle, font les c&#233;r&#233;monies de dons du pagne plus jeunes. Certaines ont m&#234;me, avant l'&#226;ge de quinze ans, des enfants que les grands-m&#232;res maternelles vont &#233;lever. Un changement inqui&#232;te l'oncle, la perte du principe &#233;l&#233;mentaire de la vie au village, l'autarcie. Auparavant, on organisait tout pour y parvenir. Dans cette for&#234;t &#224; la luxuriance manifeste, le sol n'en demeure pas moins pauvre, les insectes voraces. Les anciens estimaient que le nombre d'habitants ne devait pas exc&#233;der une centaine de personnes dans un village qu'il fallait, de plus, souvent d&#233;placer. Ainsi chacun mangeait &#224; sa faim, s'appuyant sur les seules ressources de la communaut&#233;. Sont arriv&#233;es les allocations, de l'argent distribu&#233; sans travailler. La guerre au Surinam bouleversa davantage le fragile &#233;quilibre dans lequel vivaient les noirs marrons. Des milliers d'entre eux sont all&#233;s s'entasser en ville. Impossible d'ouvrir des abattis, d'assurer sa subsistance. Les mentalit&#233;s ont &#233;volu&#233; rapidement et de nouveaux d&#233;sirs sont apparus, poss&#233;der ce que l'on voit &#224; la t&#233;l&#233;vision ou en ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les bouleversements, l'oncle en fournit un exemple. Des cousins ont un gar&#231;on n&#233; sourd qui a aujourd'hui cinq ans, toute la famille vit gr&#226;ce &#224; l'allocation &#171; enfant handicap&#233; &#187;. Raymond, lui, n'a pas b&#233;n&#233;fici&#233; de cette aide. D'apr&#232;s l'oncle, d'une fa&#231;on c'est une chance. Il est autonome et Raymond l'est devenu. Ce dernier ne commente pas les opinions de son parent. Il ne conna&#238;t pas bien d'ailleurs les &#233;volutions d'un pays o&#249; il ne vit plus. Ce qui lui importe ce soir ce sont les souvenirs de son enfance. Qui les a sinon ceux qui &#233;taient adultes &#224; l'&#233;poque en particulier cet homme qui lui a servi, enfant, de p&#232;re puis, adolescent, &#224; la fois de p&#232;re et de m&#232;re. Pourtant il pr&#233;f&#232;re maintenant taire ses questions. La tension se dissipe et l'harmonie progressivement se restaure entre les deux hommes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce matin le malaise brutalement entrevu m'intrigue. J'aurais bien aim&#233; en savoir plus, mais quand j'interroge mon ami sur cette guerre m&#233;connue, il &#233;lude la question et me propose de partir p&#234;cher. Je l'accompagnerai vers Cayenne mais je pr&#233;f&#232;re me rendre &#224; un rassemblement de sourds. &#192; l'arriv&#233;e sur la plage, nous d&#233;pla&#231;ons la barque jusqu'&#224; ce que Raymond puisse gagner la mer &#224; la rame. Je le regarde s'&#233;loigner. Assis les mains sur le sable, je veux parler avec mon corps. Je pousse si fort les yeux dans son dos qu'il se retourne et me fait signe. Un hasard ? Je ne sais pas, mais j'ai r&#233;ussi et cela me r&#233;jouit. Lui m'envoie son large sourire. Je regarde l'embarcation dispara&#238;tre. Je cherche maintenant &#224; sentir les vibrations de la terre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le toucher a n&#233;cessit&#233; un apprentissage. Avec la pression &#224; la fois douce et nette sur l'&#233;paule que les sourds exercent pour avertir de leur pr&#233;sence, ils m'ont donn&#233; mes premi&#232;res le&#231;ons. J'ai observ&#233; comment, avec l'enveloppe rassurante de leurs bras, ils calment un enfant en larmes. Petit &#224; petit, je deviens r&#233;ceptif au toucher le plus imperceptible. Pour un citadin comme moi, l'&#233;coute corporelle de la nature requiert encore une formation. Dans la randonn&#233;e de plusieurs jours que nous venons d'achever en for&#234;t, Raymond, en expert, r&#233;v&#233;la les ressources de l'&#233;piderme. Avec ses exp&#233;riences du monde concentr&#233;es &#224; la surface de son corps, son habilet&#233; manuelle fait merveille pour d&#233;nicher les racines du repas, p&#234;cher le poisson, juger du bon endroit pour le hamac, allumer un feu avec du bois humide taill&#233; en b&#251;chettes. Je quitte la plage pour gagner le centre-ville de Cayenne.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La petite route o&#249; je m'engage traverse une for&#234;t qui semble d&#233;serte. Pourtant des dizaines de maisons ill&#233;gales sont dissimul&#233;es, r&#233;v&#233;l&#233;es par des batteries de bo&#238;tes aux lettres en bordure de chemin. La v&#233;g&#233;tation exub&#233;rante s'accroche sur les minuscules cabanes en bois, grimpe sur les fils &#233;lectriques. L'habitat devient plus dense. Des jeunes, en groupe, tiennent les murs des &#233;piceries chinoises, une cannette de bi&#232;re &#224; la main. Des scooters circulent, chevauch&#233;s de trois ou quatre passagers sans casques. L'air br&#251;lant de la chauss&#233;e vibre au passage de la sonorisation surpuissante de certaines voitures. Le restaurant, au centre-ville, se remplit d&#233;j&#224; de sourds. Ils arrivent en grappes. Les avant-bras volent. Des rires. Un quadrag&#233;naire bien en chair me sourit. C'est Beno&#238;t, l'ami d'adolescence de Raymond, un cr&#233;ole, un des descendants des colonies fran&#231;aises, que l'abolition de 1848 a lib&#233;r&#233; de l'esclavage.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ils occupent aujourd'hui la plupart des postes de responsabilit&#233;s. Les peuples noirs marrons diff&#232;rent par leurs langues, leur histoire. Enfuis des plantations de la Guyane n&#233;erlandaise, ils se retranch&#232;rent dans la for&#234;t, pr&#233;servant leur tradition africaine. Les propri&#233;taires n&#233;erlandais leur men&#232;rent, en vain, plusieurs guerres pour finir par conc&#233;der un trait&#233; de paix. Les noirs marrons pour l'essentiel rest&#232;rent &#224; l'int&#233;rieur des terres, loin des villes du littoral. Ces derni&#232;res ann&#233;es, leur influence grandit en Guyane, &#224; commencer par leur poids d&#233;mographique. D&#233;sormais ils sont majoritaires dans le Maroni.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Beno&#238;t se r&#233;jouit quand je me pr&#233;sente de la part de Raymond. &#171; Ah ! L'ami qui m'a sorti du gouffre ! &#187; Avant qu'il m'en apprenne davantage, des sourds nous s&#233;parent. Ils placent les chaises en rond, une disposition circulaire pr&#233;alable au confort visuel. Le soleil s'infiltre &#224; travers les planches &#224; clairevoie de la varangue et enduit de chaleur les participants, cr&#233;oles, br&#233;siliens, noirs marrons, un Mhong, un blanc qui travaille &#224; la poste. Je me retrouve &#224; c&#244;t&#233; d'un petit groupe d'Am&#233;rindiens. Ils se f&#233;licitent, heureux de bavarder. L'un deux, petit et si maigre qu'il semble n'avoir que les os et la peau, signe un index repr&#233;sentant une personne isol&#233;e dans la ville. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Dans la ville (je fais le signe de deux mains se frappant &#224; la verticale comme si deux fois cinq individus se rencontraient) on se fr&#233;quente, dans la for&#234;t il n'y a personne. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; En ville, me r&#233;pond le petit am&#233;rindien, je vis au milieu d'une foule d'inconnus, je ne suis rien, ils ne sont rien. En for&#234;t quand je croise une personne elle peut se r&#233;v&#233;ler un ami, ou un danger, mais cette personne existe et pour elle, j'existe. Je m'imagine une reconnaissance humaine particuli&#232;re s'avancer bras dessus, bras dessous avec la solitude. Les Am&#233;rindiens se mettent &#224; signer sur la vie en for&#234;t. Leurs descriptions gestuelles rejoignent les propos de l'oncle de Raymond. Eux jeunes, lui t&#233;moin de la longue course des ann&#233;es. Ils partagent la m&#234;me conviction, le m&#234;me respect profond de la nature. &#171; La for&#234;t, nous en sommes les locataires, pas les propri&#233;taires &#187;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'observe Beno&#238;t qui, de l'autre c&#244;t&#233; du cercle des chaises, parle avec aisance au serveur. J'intercepte son regard et signe &#224; distance. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Tu parles comme un entendant ! Souriant, il me propose de m'asseoir &#224; ses c&#244;t&#233;s. Il me raconte sa perte totale d'audition survenue &#224; l'adolescence, ses parents qui organisent, &#224; son insu, son op&#233;ration en France, sa panique, ses questions sans r&#233;ponse. Il se retrouve implant&#233;. Les s&#233;ances &#233;puisantes pour apprendre &#224; entendre autrement commencent ainsi que le travail d'une voix dont il ne ma&#238;trise plus l'intensit&#233;. Cela ne restaure pas une audition suffisante, alors pour apprendre un code gestuel qui compl&#232;te la lecture labiale on l'adresse &#224; un &#233;tablissement sp&#233;cialis&#233;. L'histoire de Beno&#238;t, semblable &#224; celle de nombreux sourds, renvoie &#224; ce cercle de l'impuissance, o&#249; l'on d&#233;cide &#224; la place de l'int&#233;ress&#233;, qui se met &#224; tourner en rond en recherche d'identit&#233;. Comment &#233;chapper &#224; cette boucle sans espoir, monter en selle et p&#233;daler vers le futur ? &#192; l'&#233;cole des sourds, Beno&#238;t, en perdition, ne se m&#233;lange pas avec les autres &#233;l&#232;ves qui le jugent arrogant et cancanent sur lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#171; Raymond m'a introduit dans la communaut&#233; &#187;. La droiture de mon ami, je la connais. Tout ce qui divise les sourds l'agace. Rien de surprenant &#224; ce qu'il ait d&#233;coinc&#233; la situation, &#224; sa fa&#231;on. Beno&#238;t d&#233;crit la rencontre, alors qu'il se h&#226;te pour sa s&#233;ance d'orthophonie, il passe &#224; c&#244;t&#233; de deux sourds. Il heurte un sac dont le contenu se r&#233;pand. Il grommelle des excuses. Un des sourds lui signe quelque chose qu'il ne comprend pas. Le sourd oralise &#171; tu ne sais pas signer ? &#187; Beno&#238;t est surpris. Pas d'agression, peut-&#234;tre m&#234;me de la bienveillance. Le sourd &#233;tend sa main gauche ouverte devant lui, paume vers le ciel. Il invite Beno&#238;t &#224; l'imiter. Alors, tous les deux de leur main droite froissent la paume gauche, d'un mouvement de droite &#224; gauche. Beno&#238;t devine une formule de politesse. &#171; Pardon &#187; confirme le sourd. Ils se sourient. Pour la premi&#232;re fois, Beno&#238;t rentre en relation avec un sourd. Il a eu de la chance, son premier interlocuteur sait se mettre au niveau d'une personne en difficult&#233;. Raymond, les mois suivants, lui enseigne des signes, lui donne des photocopies pour les m&#233;moriser.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il me raconte la patience constante de Raymond face &#224; lui qui monologue sans cesse son histoire, sans &#233;couter. Ses parents acceptent, en plus de l'orthophonie, sa scolarisation &#224; plein temps dans l'&#233;cole des sourds. Les professeurs qualifient son niveau de &#171; bon &#187;, peut-&#234;tre en raison de son reste d'oralisation. En classe, Beno&#238;t ne peut suivre les cours &#224; cause de l'encha&#238;nement trop rapide des signes. Il reprend tout avec Raymond et graduellement incorpore une langue visuelle. Ils deviennent ins&#233;parables. Beno&#238;t a pris conscience de ce qu'avaient fui Raymond et sa m&#232;re, la guerre qui se poursuit, sanglante. D'autres villages br&#251;lent, des femmes, enfants, hommes tu&#233;s. Il accompagne Raymond qui avait des cousins dans le premier camp de r&#233;fugi&#233;s install&#233; en urgence sur l'a&#233;roport de Saint-Laurent. L'afflux continue, celui de dix mille personnes auxquelles la France refuse de donner le statut de r&#233;fugi&#233;s. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Heureusement, l'oncle s'&#233;tait d&#233;men&#233; pour que Raymond ait des papiers.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De ce c&#244;t&#233;-l&#224;, &#231;a allait, mais sa famille d'accueil, l'horreur, des gens que seul l'argent int&#233;ressait. Il dormait dans un taudis et avait &#224; peine de quoi manger. Mon p&#232;re avait v&#233;cu l'exode en France. Il n'acceptait pas la d&#233;tresse des enfants errants. Mes parents l'ont recueilli &#224; la maison. Ils sont g&#233;n&#233;reux mais ils &#233;taient ravis aussi que je sourie de nouveau et que je sorte de ma solitude. Ils ont eu raison tant je b&#233;n&#233;ficiais d'une p&#233;riode joyeuse. Des heures de confidences et doucement je me suis ouvert aux autres, en comprenant combien chacun ressent diff&#233;remment, m&#234;me un manque d'audition. Quand je lui ai demand&#233; s'il d&#233;sirait un implant cochl&#233;aire, il m'a r&#233;pondu que non, qu'il se sentait entier. Pour lui sourd depuis sa naissance, la musique, les oiseaux ce n'est pas une perte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Brutalement une averse violente s'abat sur le quartier. Saison des pluies oblige. Les trombes d'eau interrompent les conversations. Chacun se met &#224; l'abri dans la salle du restaurant. Leur surdit&#233; commune, ils l'habitent diff&#233;remment. Je sais que le chant des oiseaux ne manque pas &#224; Raymond. Les oiseaux, m&#234;me s'il ne les a jamais entendus chanter, il en conna&#238;t mieux que Beno&#238;t, leurs vols, leurs couleurs, le cou tendu ou l'envergure de leurs ailes. Il les associe &#224; la cr&#233;ation de l'humanit&#233; dans le mythe am&#233;rindien qu'il aime raconter. O&#249; un oiseau marin plonge dans l'oc&#233;an et en rapporte l'argile qui donnera son origine &#224; la terre. Beno&#238;t et Raymond devaient former un tandem bien improbable. Beno&#238;t, portant son mal-&#234;tre au milieu d'une famille ais&#233;e. Raymond, une enfance confront&#233;e au survivre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Une demi-heure plus tard, l'eau s'arr&#234;te. Pluie ou pas, l'air reste lourd, la peau toujours moite et la transpiration qui ruisselle dans le dos. &lt;br class='autobr' /&gt;
&#8211; Maintenant, j'aime signer. Cela me repose. Ma femme, malentendante, parle bien, t&#233;l&#233;phone. L'implant m'a co&#251;t&#233; d'&#233;normes efforts, pour qu'un phon&#232;me corresponde au son que j'entends. Je le branche lors de rendez-vous individuels avec un entendant dans un endroit calme. Dans les r&#233;unions, je pr&#233;f&#232;re la langue des signes.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>La for&#234;t octobre 2002</title>
		<link>https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/article/la-foret-octobre-2002</link>
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		<dc:date>2017-04-02T17:30:56Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;premier &#233;pisode du roman de Jean Dagron : La voix du fleuve L'auteur arrive avec son ami Raymond dans le village de son enfance &lt;br class='autobr' /&gt; Le grand fleuve &#224; l'aube. Depuis dix ans, Raymond ne l'a plus contempl&#233;. Le lever du jour sur l'eau en mouvement, il m'en a tellement parl&#233;. Sous mes yeux, la masse liquide luit sous les reflets de la lune qui d&#233;cline. Du miroir du courant na&#238;t le gris fragile du jour, relev&#233; &#224; l'horizon de la touche rose de l'aurore. Les contours des arbres, que le vent balance (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;premier &#233;pisode du roman de Jean Dagron : La voix du fleuve&lt;br class='autobr' /&gt;
L'auteur arrive avec son ami Raymond dans le village de son enfance&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Le grand fleuve &#224; l'aube. Depuis dix ans, Raymond ne l'a plus contempl&#233;. Le lever du jour sur l'eau en mouvement, il m'en a tellement parl&#233;. Sous mes yeux, la masse liquide luit sous les reflets de la lune qui d&#233;cline. Du miroir du courant na&#238;t le gris fragile du jour, relev&#233; &#224; l'horizon de la touche rose de l'aurore. Les contours des arbres, que le vent balance lentement, apparaissent de plus en plus proches. L'air rafra&#238;chi et le parfum de l'eau caressent le visage alors que le corps reste mouill&#233; dans le hamac. Les moustiques infestent les abords des maisons. Les singes se r&#233;fugient dans les frondaisons. Tout est pr&#234;t dans ce moment solennel o&#249; la terre attend que la clart&#233; envahisse le ciel. Un bref instant, le soleil montre sa bordure rouge avant d'&#233;merger et de jeter ses rayons. Ils vont prendre possession de la journ&#233;e. Encore quelques minutes, et le fleuve se d&#233;barrassera des nappes de brouillard.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'imagine Raymond, enfant, par l'odeur des mangues qui envahit l'espace et par la vue de ce d&#233;cor au bord de l'eau. Deux sens me suffisent pour d&#233;placer mon corps dans son enfance. Souvent, dans les r&#234;veries qui m'habitent, depuis que je fr&#233;quente les sourds, je n'emploie plus l'audition. Le village, o&#249; Raymond a s&#233;journ&#233; &#224; plusieurs reprises jusqu'&#224; l'adolescence s'est &#233;vanoui, repris par la gigantesque mar&#233;e v&#233;g&#233;tale. Sans cons&#233;quences majeures dans ce territoire d'Am&#233;rique du Sud, on peut se demander ce qu'il resterait de la France si disparaissaient les cit&#233;s, les ch&#226;teaux et les ponts ? On a reconstruit un hameau, &#224; l'identique, le long du cours d'eau, entour&#233; de cultures et ceint par les bois, et bien s&#251;r, hors de port&#233;e des influences mal&#233;fiques que seuls les habitants connaissent. Je me repr&#233;sente Raymond balbutiant ses premiers pas entre le carbet de la cuisine collective et celui o&#249; il dormait au c&#244;t&#233; de sa m&#232;re. Les carbets, constructions habituelles, des troncs minces ou de simples branches charpentent la structure, des feuilles de palmier en guise de couverture et des lianes lient le tout. Le toit est tr&#232;s pentu, &#224; hauteur d'homme et seul le dortoir est pourvu de murs, une tradition, dit-on, venue d'Afrique, comme ce vase en c&#233;ramique empli de plantes, &#224; l'entr&#233;e. Sa m&#232;re ou l'une des femmes du clan fauchait l'espace deux fois par semaine &#224; la machette, Raymond le fit lui-m&#234;me d&#232;s qu'il en eut la force. Les cases convergeaient vers l'habitation de l'a&#239;eule. Le village d'hier, comparable &#224; celui d'aujourd'hui, l&#233;g&#232;rement sur&#233;lev&#233;, au-dessus du niveau qu'atteignent les hautes eaux &#224; la saison des pluies. Des roches plates s'&#233;talent sur le rivage envas&#233;, on y lave le linge, les corps, les ustensiles de cuisine, on y nettoie les poissons, la literie, le gibier. Raymond y plongeait avec d'autres, puis solitaire d&#232;s qu'il a su l'essentiel, les passes dangereuses o&#249; le courant pouvait l'emporter.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enfant, les seules limites de ce village sans barri&#232;res et sans routes r&#233;sidaient dans la force de ses jambes. Il regardait les hommes tailler l'ang&#233;lique pour les pirogues. Il parcourait, &#224; proximit&#233; des maisons, les abattis o&#249; le manioc est cultiv&#233;, son horizon ? La canop&#233;e, cette vo&#251;te, perc&#233;e de part en part d'arbres gigantesques. Quelques ann&#233;es plus tard, il marcherait dans l'inconnu, contournant les f&#251;ts des troncs parfois transform&#233;s en forteresse par les volutes de contreforts. La v&#233;g&#233;tation basse se d&#233;veloppe difficilement sous l'ombrage et le regard se porte loin dans le sous-bois, alors, levant tr&#232;s haut la t&#234;te, il distinguait &#224; peine le ciel et rien de la vie de la canop&#233;e. Minuscule dans l'immensit&#233;, l'enfant scrutait le brouhaha de la nature, il identifia le rythme propre &#224; chaque arbre, certains se d&#233;nudant tandis que d'autres se couvrent d'un &#233;pais feuillage dense, une pluie v&#233;g&#233;tale continue que chaque esp&#232;ce entretient &#224; son tour. Il avait ses pr&#233;f&#233;rences. L'orange de la fleur de balisier au milieu de ses feuilles vertes qui se marie avec le tapis brun des feuilles mortes et les autres nuances, infinies, de verts et certains jours le tableau qui se compl&#232;te de l'&#233;vaporation ajoutant des effets de &#171; for&#234;t &#224; nuages &#187;. La faune &#233;tait invisible et pour Raymond que le craquement des bois ne renseigne pas, &#233;galement inaudible. &#192; la chasse il accompagnait les adultes et cr&#233;ait des rep&#232;res visuels pour garder le chemin de retour. La p&#234;che, il l'a vite pratiqu&#233;e seul et il fournissait r&#233;guli&#232;rement la communaut&#233; en poissons.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes arriv&#233;s hier. Une succession d'images d&#233;filent, d&#233;crivant un pays inhabituel. Apr&#232;s l'a&#233;roport, les quatre heures de voyage empruntent l'unique acc&#232;s bitum&#233;, parall&#232;le &#224; l'oc&#233;an, qui traverse la Guyane. L'estuaire franchi au d&#233;part de Cayenne, des champs, de longues &#233;tendues de broussaille, la for&#234;t &#233;paisse et continue avant le pont sur le fleuve Kourou puis passage d'un barrage, fronti&#232;re interne dans le territoire Guyanais. Les gendarmes contr&#244;lent les v&#233;hicules &#224; l'entr&#233;e d'un petit bourg o&#249; nous faisons une pause, le temps pour moi de d&#233;couvrir les maisons cr&#233;oles, des cultivateurs M'homgs qui vendent leurs l&#233;gumes et rappel que le territoire fut une vaste prison, l'&#233;glise d&#233;cor&#233;e par un ancien bagnard. Encore une heure de voiture, la route, tunnel ombrag&#233; traverse la jungle envahissante puis s'ouvre &#224; l'arriv&#233;e pr&#232;s du grand fleuve. Enfin le d&#233;barcad&#232;re, une petite foule s'agite pour d&#233;charger essence, viandes ou riz venant plus ou moins l&#233;galement d'Albina, la premi&#232;re ville du Surinam que l'on aper&#231;oit sur l'autre rive. Le soleil tape dur. Nous mettons nos bagages dans de grands barils blancs aux couvercles rouges. Puis la pirogue remonte le cours d'eau. Elle file quelques dizaines de minutes avant que le conducteur ne braque brutalement et acc&#233;l&#232;re entre des piquets qui &#233;mergent de l'eau, pour &#233;chouer le bateau sur le sable. L'oncle de Raymond nous accueille, un vieil homme, ensemble de n&#339;uds durs et secs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il est Ndjuka, l'un des peuples appel&#233;s noirs marrons, en r&#233;f&#233;rence &#224; leur r&#233;sistance acharn&#233;e, durant des d&#233;cennies, contre l'esclavage. Le lien solide entre les deux hommes m'appara&#238;t dans l'instant. Lors de ses ann&#233;es d'&#233;loignement sur le continent europ&#233;en, le neveu envoyait une lettre par mois. L'oncle se les faisait lire par un voisin puis dictait deux ou trois phrases en guise de r&#233;ponse. Le temps de leurs retrouvailles n'en finit pas. Raymond se presse, semblable &#224; l'homme assoiff&#233; qui cherche de l'eau. En les observant, j'ai r&#233;alis&#233; ce que mon ami lui devait. Cet homme l'a &#233;lev&#233;, sans volont&#233; de possession, avec le d&#233;sir de transmettre un &#233;lan de vie. On le devine encore dans ce corps mobilis&#233; tout entier pour le dialogue. Il confie l'&#233;change au regard, il s'assure en permanence de la bonne compr&#233;hension, et au contact de la peau, il effleure de la main pour avertir ou ponctuer son discours. Ce souci de l'autre, je l'avais d&#233;j&#224; remarqu&#233; dans la gestuelle de mon compagnon. Empreinte du silence de celui qui, n'entendant pas, &#233;vite de produire un bruit qu'il ne mesure pas. La vue et le mouvement du neveu entrent en &#233;cho &#224; la vue et au toucher du patriarche. Un dialogue aux paroles rares.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La case de l'oncle se situe le long de la muraille d'eau verte de la jungle, le chemin pour y acc&#233;der, une succession d'orni&#232;res et de creux form&#233;s par les averses. Assis sous la petite varangue je me laisse bercer par le discours du vieil homme qui coule sans fin comme une source dont on vient de lever le barrage qui l'a retenu trop longtemps. &#8211; Lorsque ton p&#232;re a rencontr&#233; ta m&#232;re, ma s&#339;ur, celle-ci avait d&#233;j&#224; re&#231;u le don du pagne. Elle pouvait cultiver son propre abattis, diff&#233;rent de celui de ta grand-m&#232;re, et aussi choisir ses relations sexuelles puisqu'elle d&#233;passait les dix-huit ans. La grossesse de ma s&#339;ur connue, je suis all&#233; trouver ton p&#232;re, pour l'inciter au mariage. Les ann&#233;es suivantes, il a renouvel&#233; l'abattis. Il n'a rien fourni d'autre &#224; ta m&#232;re, ni lit ni ustensiles de cuisine, pas m&#234;me le minimum : sel, savon et huile pour la lampe, exig&#233;s par la tradition. Un jour il est parti sur la Tapanahony construire des pirogues. Nous n'avons plus jamais eu de ses nouvelles. &#192; partir de ce moment, le r&#244;le traditionnel des oncles maternels dans l'&#233;ducation des enfants, je l'ai particuli&#232;rement investi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tous les ans, je d&#233;frichais un nouvel abattis pour ma femme en Guyane et un autre pour ma s&#339;ur dans son village du Surinam. Je les fertilisais avec les cendres du br&#251;lage de la v&#233;g&#233;tation et elles y cultivaient le manioc et le transformaient en couac ou en cassave. Les enfants appartiennent aux femmes. Ta m&#232;re t'a nourri. Rapidement, elle s'est adapt&#233;e &#224; une situation &#233;trange : de dos, tu ne r&#233;agissais pas &#224; son appel et plus tard, aucun mot ne sortait de ta bouche. Instinctivement, elle pointait tous les objets, sans crier fort pour les nommer. Elle te montrait, sans plus de discours, les gestes pour cuisiner et pour p&#234;cher. Raymond hoche la t&#234;te. Il se souvient. Sa m&#232;re palliait les manques, toujours vigilante et complice, sans qu'aucune parole ne f&#251;t &#233;chang&#233;e. Cet enfant insolite par son regard fixe, son sourire inattendu, d&#233;sar&#231;onnait aussi l'oncle. Il avait &#171; l'impression que... &#187; Il cherche ses mots avant de d&#233;crire, par un geste, une bulle autour de lui.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#192; mon tour, je hoche la t&#234;te. Cette myst&#233;rieuse fronti&#232;re invisible trac&#233;e autour du corps, faite de verre transparent, je la sais infranchissable pour ceux qui ne s'expriment qu'avec les sons. Je laisse les deux hommes rentrer dans la case pr&#233;parer le repas. Un l&#233;ger mouvement d'air lutte contre la chaleur dense et humide. J'ai remarqu&#233; les mains de l'oncle. Larges, aux doigts &#233;pais, couverts de nombreuses cicatrices, le genre de mains qui me fascinent depuis mon enfance. Immanquablement, je pense &#224; celles d'un de mes cousins. Il les agitait autour de son visage en marchant de long en large dans la cuisine de la ferme familiale. &#8211; Regarde-les. Elles ont cinq doigts. Ton grand-p&#232;re et ceux de sa g&#233;n&#233;ration ont tous perdu des doigts, un ou deux. Les miennes, tu les vois intactes et tu sais pourquoi ? Les patrons ont install&#233; des protections sur les machines. Non qu'ils soient devenus brusquement g&#233;n&#233;reux. C'est l'augmentation des indemnit&#233;s qu'ils devaient verser en cas d'accident de travail qui les a incit&#233;s &#224; investir dans la pr&#233;vention. Ses mains m'impressionnaient, elles ont grav&#233; le contenu du discours dans un repli de mon cerveau d'enfant. Un &#233;pisode que j'avais d&#233;j&#224; rapport&#233; &#224; Raymond qui lui m'avait confi&#233; en retour des &#233;v&#232;nements marquants de son pass&#233;. Ils me reviennent &#224; l'esprit lors de cette soir&#233;e amazonienne. Par exemple, la d&#233;couverte d'un interdit. Une fois par mois, durant deux &#224; trois jours, sa m&#232;re ne s'asseyait pas &#224; table pour manger, mais &#224; terre ou sur une petite chaise. Elle ne pr&#233;parait plus le repas pour tout le monde et ne dormait plus dans son hamac. Elle se retirait dans un carbet r&#233;serv&#233; aux femmes, le temps des r&#232;gles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les quelques phrases de l'oncle, les confidences de Raymond, la d&#233;couverte de ce territoire, petit &#224; petit l'enfance de mon ami se dessine. Pour les noirs marrons, le fleuve ne constitue pas une fronti&#232;re et leur pirogue les m&#232;ne d'un c&#244;t&#233; &#224; l'autre. L&#224; un champ, l&#224; une &#233;picerie, Surinam ou Guyane peu importe, c'est le pays du Maroni. Vers l'&#226;ge de sept ans, Raymond a s&#233;journ&#233; dix-huit mois dans le village maintenant disparu de l'oncle sur la rive guyanaise, tout proche de l'endroit o&#249; nous sommes. Il fr&#233;quentait l'&#233;cole &#224; une demi-heure de pirogue de leur carbet. Il &#233;tudiait, isol&#233;, ne comprenant ni le ma&#238;tre, ni les conversations des autres enfants, il manipulait les lettres et apprit &#224; les assembler en mots. Il v&#233;rifiait et contr&#244;lait dans les livres d'images, seul, puis avec le professeur. Cette attitude r&#233;aliste, une fois adulte, il l'a maintenue et th&#233;oris&#233;e. Mesurer les impossibilit&#233;s et en tirer les cons&#233;quences. Dans le cas de l'&#233;cole, faire semblant de comprendre ne servait &#224; rien sinon &#224; perdre temps et dignit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s le d&#238;ner, l'oncle poursuit son monologue. &#8211; J'&#233;tais &#233;tonn&#233; de tes progr&#232;s en lecture, moi je n'ai jamais r&#233;ussi &#224; lire. Je t'ai montr&#233; un livre et t'ai demand&#233; comment faire. Je me souviens encore de ta r&#233;ponse. Tu m'as souri. Tu as articul&#233; avec ta dr&#244;le de petite voix. &#171; Un mot c'est... &#187;. Tu as attrap&#233; un bout de bois mort. &#171; Pas&#8230; &#187;. Tu m'as d&#233;sign&#233; un arbre puis une cabane. En &#233;coutant le vieil homme, j'en d&#233;duis que les morceaux de bois, mati&#232;res inertes, sans racines, on les assemble. Les mots, on en fait de m&#234;me. Appara&#238;t alors une maison que l'on habite ou un &#233;crit que l'on comprend. &#8211; L'instituteur admirait ta rapidit&#233; &#224; saisir la signification d'un texte et s'interrogeait sur ta fermeture aux jeux de mots ou aux phrases &#224; plusieurs sens. Raymond m'avait expliqu&#233; que les pages, il n'en avait pas manqu&#233; : l'&#233;tendue du fleuve, les pierres plates, les nuages blancs. Les signes, il les lisait dans le dessin des racines courant sur le sol, le mouvement des arbres ou l'empreinte des insectes. Les rochers, la v&#233;g&#233;tation, il les reliait en un tout. Quand lui &#224; son tour voulait &#233;tablir une signification, il l'&#233;crivait en donnant de l'&#233;clat aux fl&#232;ches de pierre, aux plantes, aux rouleaux d'&#233;corces, qu'il fa&#231;onnait longuement. Il proc&#233;da de la m&#234;me mani&#232;re, &#224; l'&#233;cole, en d&#233;cryptant les pages. Les nouveaux signes, ces traces sur la feuille de papier, il les associait, des allusions se d&#233;voilaient et des univers se r&#233;v&#233;laient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Tu &#233;tais secret et malgr&#233; tout tu t'int&#233;grais sans effort. Au village am&#233;rindien proche de l'&#233;cole, chez l'un, chez l'autre, tu tirais des fl&#232;ches, participais aux danses, aux f&#234;tes. Le premier blanc, tu l'as vu lors d'un deuxi&#232;me s&#233;jour de six mois chez moi. Tu avais dans les dix ans. Tu t'es cach&#233; puis tu es venu m'avertir. Deux familles s'&#233;taient install&#233;es. Tu as observ&#233; leur nourriture, leur comportement. Rapidement, leurs enfants ont jou&#233; avec ceux du village. Ils comparaient leurs couleurs de peau. Les Am&#233;rindiens ont appris aux blancs &#224; danser et &#224; colorier les corps. Les blancs leur ont donn&#233; des v&#234;tements. Auparavant, tu n'en portais pas souvent. Jusqu'&#224; l'&#226;ge de dix ans, tu ne connaissais que la for&#234;t. Quand tu m'as accompagn&#233; &#224; la ville pour m'aider dans mon travail de menuisier, les maisons, surtout celles &#224; &#233;tages, t'ont m&#233;dus&#233;. Lors de ce s&#233;jour, tu as rencontr&#233; une femme sourde qui avait deux enfants, dont un sourd de ton &#226;ge. Je ne t'avais jamais vu aussi heureux. Tu t'en souviens sans aucun doute !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8211; Ma deuxi&#232;me naissance. J'ai appris &#224; signer en trois mois. &#8211; Oui tu r&#233;clamais toujours de retourner chez eux. Raymond m'avait racont&#233; le r&#244;le de cette femme qui lui avait fait prendre conscience qu'il &#233;tait sourd. Plusieurs apr&#232;s-midis par semaine des parents lui confiaient leurs enfants en &#233;change d'un peu de nourriture. Quand un petit arrivait, habitu&#233; &#224; rester &#224; l'&#233;cart dans son entourage entendant, le regard fuyant, elle l'appelait &#224; la fa&#231;on sourde puis il devait appeler de la m&#234;me mani&#232;re un autre enfant. Dans cette &#233;cole officieuse, cette personne simple sans formation a sorti plusieurs enfants de leur isolement et Raymond y v&#233;cut des moments merveilleux. L'oncle &#233;voque maintenant l'adolescence de son neveu.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;prochain &#233;pisode dans quinze jours...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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		<title>La voix du fleuve, un roman de Jean Dagron</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Jean Dagron</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Raymond et ses amis, du milieu de la for&#234;t amazonienne et camerounaise, des quartiers parisiens et marseillais vivent la r&#233;volte des sourds des ann&#233;es 90, la cr&#233;ation de la premi&#232;re consultation en langue des signes &#224; l'h&#244;pital parisien de la Salp&#234;tri&#232;re, une Marseillaise en langue des signes, une mission au Cameroun, la lecture de Albert Camus, l'objectif des fabricants d'implants, l'opposition aux sourds djihadistes, les concerts m&#234;lant musique et signes.. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous d&#233;couvrons les difficult&#233;s (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-voix-du-fleuve/" rel="directory"&gt;LA VOIX DU FLEUVE&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Raymond et ses amis, du milieu de la for&#234;t amazonienne et camerounaise, des quartiers parisiens et marseillais vivent la r&#233;volte des sourds des ann&#233;es 90, la cr&#233;ation de la premi&#232;re consultation en langue des signes &#224; l'h&#244;pital parisien de la Salp&#234;tri&#232;re, une Marseillaise en langue des signes, une mission au Cameroun, la lecture de Albert Camus, l'objectif des fabricants d'implants, l'opposition aux sourds djihadistes, les concerts m&#234;lant musique et signes.. &lt;br class='autobr' /&gt;
Nous d&#233;couvrons les difficult&#233;s de mettre les mouvements d'une langue visuelle dans la lin&#233;arit&#233; du fran&#231;ais et que le monde &#233;trange de la petite minorit&#233; silencieuse est celui de tous, per&#231;us par d'autres sens.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_1193 spip_document spip_documents spip_document_file spip_documents_right spip_document_right spip_document_avec_legende' data-legende-len=&#034;43&#034; data-legende-lenx=&#034;x&#034;
&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt;
&lt;a href='https://www.outilsdusoin.fr/IMG/pdf/la_voix_du_fleuve_info.pdf' class=&#034; spip_doc_lien&#034; title='PDF - 225.7 kio' type=&#034;application/pdf&#034;&gt;&lt;img src='https://www.outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L64xH64/pdf-b8aed.svg?1728350184' width='64' height='64' alt='' /&gt;&lt;/a&gt;
&lt;figcaption class='spip_doc_legende'&gt; &lt;div class='spip_doc_titre '&gt;&lt;strong&gt;pr&#233;sentation du livre &#034;la voix du fleuve&#034;
&lt;/strong&gt;&lt;/div&gt; &lt;/figcaption&gt;&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Livre num&#233;rique 4 euros &lt;br class='autobr' /&gt;
sur : La voix du fleuve - Editions du crilence &lt;br class='autobr' /&gt;
&lt;a href=&#034;http://www.editions-du-crilence.org/fr/36-la-voix-du-fleuve&#034; class=&#034;spip_url spip_out auto&#034; rel=&#034;nofollow external&#034;&gt;http://www.editions-du-crilence.org/fr/36-la-voix-du-fleuve&lt;/a&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;bient&#244;t en feuilleton dans cette rubrique&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
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