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	<title>Les outils du soin</title>
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		<title>Les outils du soin</title>
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		<title>Photographies, pour une fin </title>
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		<dc:date>2016-02-03T02:48:50Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Avec ce dernier texte prend fin la saga du Comptoir. Celle-ci aura accompagn&#233;, tout au long de son cheminement, une autre saga, all&#233;e de la conception de ce site, en Mars 2015, &#224; son neuvi&#232;me mois : un temps court, mais bien occup&#233;, &#224; constater le foisonnement qu'il en est advenu, au terme de cette gestation. Ce qui n'a pas emp&#234;ch&#233; mes camarades d'&#233;quip&#233;e de distraire de leur temps pr&#233;cieux, pour me t&#233;moigner de leur indulgente bienveillance dans l'accueil chaleureux qu'ils ont r&#233;serv&#233; &#224; ces (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_chapo'&gt;&lt;p&gt;Avec ce dernier texte prend fin la saga du Comptoir.&lt;br class='autobr' /&gt;
Celle-ci aura accompagn&#233;, tout au long de son cheminement, une autre saga, all&#233;e de la conception de ce site, en Mars 2015, &#224; son neuvi&#232;me mois : un temps court, mais bien occup&#233;, &#224; constater le foisonnement qu'il en est advenu, au terme de cette gestation.&lt;br class='autobr' /&gt;
Ce qui n'a pas emp&#234;ch&#233; mes camarades d'&#233;quip&#233;e de distraire de leur temps pr&#233;cieux, pour me t&#233;moigner de leur indulgente bienveillance dans l'accueil chaleureux qu'ils ont r&#233;serv&#233; &#224; ces pastilles exotiques surgies d'un temps lointain.&lt;br class='autobr' /&gt;
Qu'ils en soient ici remerci&#233;s.&lt;br class='autobr' /&gt;
Si, en plus, nos visiteurs en auront tir&#233; eux aussi quelque plaisir, ce sera du bonheur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Bonne route aux Outils du soin.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LE P&#200;RE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Peu avant la fin tragique de son cr&#233;ateur, l'&#233;volution des m&#339;urs aidant, les affaires du Comptoir Philanthropique du Levant, que dirigeait mon p&#232;re, se mirent &#224; p&#233;ricliter. Cela se fit par touches insensibles : le ph&#233;nom&#232;ne fut masqu&#233;, dans ses d&#233;buts, par les succ&#232;s enregistr&#233;s depuis qu'il avait compris l'effet b&#233;n&#233;fique de la pr&#233;sence du stagiaire grec, qui ne manquait plus d&#233;sormais de l'accompagner dans ses tourn&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La r&#233;putation de ce dernier avait franchi les montagnes les plus recul&#233;es, y compris au plus profond des repaires des fi&#232;res tribus du Nord et de l'Est du pays, dont les hommes ne se seraient pas tenus pour tels, s'ils ne s'&#233;taient d&#233;plac&#233;s sur les marchepieds des voitures qui bondissaient &#224; travers les lacets de ces montagnes sauvages, tout en laissant, n&#233;gligemment, d&#233;passer de dessous leurs vestes, la crosse de leurs pistolets pass&#233;s dans des ceintures bourr&#233;es de cartouches, et o&#249; se cultivaient, sans la moindre crainte d'un Etat d'autant plus ridicule qu'il recrutait ses ministres, notamment ceux de l'arm&#233;e et de la S&#233;curit&#233; int&#233;rieure parmi les repr&#233;sentants des m&#234;mes tribus, les plus verdoyants champs hallucinog&#232;nes de l'Orient tout entier.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'&#233;change parfaitement codifi&#233; auquel proc&#233;dait d&#233;sormais mon p&#232;re : les femmes de tous ces villages g&#233;n&#233;reusement prodigu&#233;es par les p&#232;res, fr&#232;res, maris au stagiaire grec, en contrepartie des produits du Comptoir Philanthropique du Levant, dont la gratuit&#233; devenait ainsi acceptable par ces populations frustes mais pourvues d'un sens inn&#233; du potlach, cet &#233;change s'&#233;tait d&#233;velopp&#233; en un incendie, laissant derri&#232;re lui allum&#233;es les flammes de passions amoureuses trop longtemps contenues : d&#233;sormais, la montagne resplendissait de couleurs autrefois inconnues, les torrents chuchotaient des secrets malicieux, les hommes retrouvaient les chemins parcourus des trouv&#232;res anciens&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;H&#233;las, c'&#233;tait oublier que le cours de la pr&#233;tendue civilisation s'&#233;coule dans un sens, que les poires tomb&#233;es ne regrimpent pas aux arbres. La Cit&#233; s'&#233;tait insensiblement mise &#224; d&#233;vorer ses enfants venus de ces lointaines et pauvres montagnes, et ceux dont elle n'avait pas voulu, le port s'en &#233;tait empar&#233;, pour les recracher au-del&#224; des mers, l&#224; d'o&#249; leur existence s'&#233;tait r&#233;duite, dans les villages abandonn&#233;s de leur population m&#226;le, &#224; de rares enveloppes aux timbres exotiques, contenant des lettres dont la calligraphie, de plus en plus h&#233;sitante au fil des ann&#233;es, ne servirait bient&#244;t plus que de canal aux larmes mal essuy&#233;es de m&#232;res, dont le c&#339;ur finirait par ressembler &#224; une mince enveloppe, tout enti&#232;re lov&#233;e autour d'un &#233;pieu qui les ferait un jour mourir, &#233;touff&#233;es par l'acier meurtrier de l'absence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mani&#232;re similaire, le Comptoir Philanthropique du Levant ne pouvait faire face &#224; la concurrence des produits payants, qui submergeaient &#224; pr&#233;sent la Cit&#233;. La civilisation urbaine n'avait que faire de bienfaiteurs. Elle r&#233;clamait d&#233;sormais son lot de banquiers, assureurs et autres chevaliers d'industrie. Le &#171; Tu ne vendras plus &#187; &#8211; alpha et om&#233;ga &#8211; des tables de la Loi du Comptoir, s'en trouva d&#233;mon&#233;tis&#233;. Mon p&#232;re le comprit. Ce fut sa grandeur de saisir, que sur le th&#233;&#226;tre de sa vie, il avait donn&#233; le meilleur de sa repr&#233;sentation et qu'il lui fallait se m&#233;nager une sortie, qui f&#251;t digne de l'entreprise qu'il avait b&#226;tie au service de sa Cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bien ant&#233;rieurement &#224; la &#171; solution finale &#187; confi&#233;e &#224; Judith, le stagiaire grec se trouva ainsi investi, par ses soins, de la mission de photographier l'environnement de nos activit&#233;s : mon p&#232;re avait d&#233;cid&#233; de r&#233;aliser un mus&#233;e et d'en faire le don ultime &#224; cette Cit&#233;, qu'il avait tant aim&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LE STAGIAIRE GREC&lt;/h2&gt;&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;1&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Ma premi&#232;re photo a &#233;t&#233; pour A&#239;da. Sur le coup des huit heures du soir, je suis all&#233; au bordel. A&#239;da est ma copine. Elle est noire comme la fum&#233;e des bateaux qui grincent sur leurs ancres, dans le port, enti&#232;rement &#224; leur impatience de quitter cette Cit&#233;, qui les emprisonne le long de ses quais tout poisseux de ses immondes trafics. Comme eux, elle aussi aimerait fuir, quitter le r&#233;duit sordide o&#249; l'enferme sa patronne, apr&#232;s les heures d'abattage que celle-ci a extorqu&#233;es de son pauvre corps supplici&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tout l'argent de poche que me donne ma s&#339;ur pour ma semaine, je l'utilise &#224; acheter des heures de libert&#233; pour A&#239;da : sa patronne ne peut rien lui reprocher, je paie rubis sur l'ongle. Nous ne faisons pas l'amour, A&#239;da et moi. Nous parlons pendant des heures. Elle me dit les falaises de son pays, les greniers &#224; mil perch&#233;s sur les escarpements, les morts enterr&#233;s dans les maisons de troglodytes, les sources jaillissant au milieu des rochers, dans lesquelles elle puise, dans des calebasses, l'eau qu'elle donne &#224; boire aux verts champs d'oignons. Je lui dis, &#224; mon tour, les &#238;les o&#249; je me suis trouv&#233; intern&#233;, les miradors, les chiens, les coups, mais aussi l'ivresse de la Lib&#233;ration, les rues de Salonique, les soirs o&#249; les tavernes brillent de la lueur de leurs milliers de bougies et retentissent du choc des assiettes bris&#233;es par les danseurs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je prends soin de capturer, au centre de mon objectif, l'essence de son rire de petite fille, tout heureuse des heures que nous venons de passer ensemble. Je la quitte, en pressant doucement un doigt silencieux sur ses l&#232;vres, s&#251;r de la force de mon au revoir. En descendant, j'insiste pour prendre une photo de la m&#232;re maquerelle, trop heureuse de me faire cadeau de ses traits obsc&#232;nes, et qui me fait promettre un agrandissement, pour son salon d'apparat.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;2&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Dans la rue, je h&#232;le un conducteur de mulets : il ne servirait &#224; rien, pour ce que j'ai &#224; faire, d'arr&#234;ter l'un des bruyants &#034;Service&#034; Mercedes, qui vrombissent &#224; tombeau ouvert, en zigzaguant entre les tramways verts. Il va me falloir affronter les chemins caillouteux et incandescents des montagnes proches, les lacets en forme de ba&#239;onnette qui me submergeront, &#224; plus soif, de leur naus&#233;e vertigineuse, avant d'enfin parvenir sur les places poussi&#233;reuses de ces nids d'aigle, que j'ai si souvent arpent&#233;es avec mon patron, l&#224; o&#249; m'attendent mes brunes amies, aux hanches larges, celles dont la peau du ventre, du dos, des &#233;paules, est aussi lisse que l'eau, &#224; la surface du verre qu'elles ont pr&#233;par&#233; pour moi, quand la soif envahit d&#233;licieusement nos corps apais&#233;s.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cette fois ci, au moment o&#249; je parviens sur la place des villages, je n'apporte plus les produits du Comptoir Philanthropique du Levant. Les hommes sont inquiets, ils sentent qu'un &#233;v&#233;nement exceptionnel se pr&#233;pare et cela ne leur dit rien de bon. Mais j'ai amen&#233; avec moi, en plus de mon fid&#232;le Leica, un Polaro&#239;d. A chacun, scrupuleusement, j'offre son portrait, rectifiant ici une fi&#232;re moustache, l&#224; la crosse d'un revolver, pass&#233; dans la ceinture. Puis vient le temps de m'isoler avec les femmes. A deux mains, je prends des visages contre lesquels je presse mon front, des chevelures qui me noient de leurs encens, des seins qui me ferment la bouche de leur douceur. Le Leica cr&#233;pite sans arr&#234;t. Sous les paupi&#232;res lourdes et magnifiques, des yeux de charbon s'embuent. Une plainte, parfois, roule &#224; la surface de nos corps d&#233;sunis et tombe dans la ruelle. Je quitte le village, dans le silence accompagnateur des nouvelles de deuil.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;3&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;De retour dans la Cit&#233;, je fais un p&#232;lerinage au port, dont les eaux m'ont si souvent englouti, sous la pouss&#233;e de mon patron, lors de l'arriv&#233;e des Marathon que je conduisais. Je fixe sur la pellicule les &#233;tapes de la course, au cours desquelles de valeureux repr&#233;sentants des quartiers ont perdu la vie, lynch&#233;s par leurs concitoyens, furieux de leurs d&#233;faillances. Qui, d&#233;sormais, prendra sur sa t&#234;te les immondes p&#233;ch&#233;s de la Cit&#233; ?&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;4&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je me rends enfin au Comptoir Philanthropique du Levant, o&#249; je fais visite aux bureaux du deuxi&#232;me &#233;tage, maintenant &#224; peu pr&#232;s d&#233;sert&#233;s. Le fr&#232;re de mon patron est encore l&#224;, fid&#232;le au poste. Il n'a d'ailleurs pas le choix, attach&#233;, comme mon patron l'a laiss&#233;, &#224; sa lourde machine &#224; calculer. D'avoir trop courtis&#233; sa belle-s&#339;ur, sous les auvents, &#224; l'heure o&#249; les soleils mettent le feu aux chairs qui fr&#233;missent, ne lui a rien valu. Je fixe, tout de m&#234;me, l'image du prisonnier sur la pellicule, sans savoir si elle sera du go&#251;t de mon patron.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;5&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Je termine ma tourn&#233;e par la mezzanine o&#249;, le visage soustrait aux clients du Comptoir, nous confectionnions les produits subtils et myst&#233;rieux, absents des &#233;tag&#232;res &#224; leur disposition, au rez-de-chauss&#233;e. Hector, le pr&#233;parateur, a pris sa retraite. Seul officie, en silence, le fils du patron, stagiaire comme moi.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'ai photographi&#233; pour lui les premi&#232;res pages de la Chartreuse, objet de tant de nos &#233;changes passionn&#233;s. Sur notre &#233;chiquier abandonn&#233;, mon Roi s'est lanc&#233; dans un colloque insolite avec sa Reine &#224; l'ardeur belliqueuse envol&#233;e. Mon objectif s'attarde sur le front de mon jeune condisciple et, sous la lave en fusion de l'adolescent qu'il est encore, &#224; ce moment, fixe les contours d'amours qu'il ne conna&#238;t encore pas.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je lui remets les pellicules, rentre chez ma s&#339;ur. Demain, le bateau m'emm&#232;nera loin, tr&#232;s loin, l'interm&#232;de est termin&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;LE FILS&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec m'a remis ses rouleaux. Pourquoi moi ? Pourquoi ce don si lourd, tellement douloureux, &#224; pr&#233;sent que je demeure seul survivant de tant de protagonistes ?&lt;br class='autobr' /&gt;
L'homme aux cheveux blanchis que je suis devenu feuillette craintivement le papier jauni des &#233;preuves. Incr&#233;dule, je contemple, les uns apr&#232;s les autres, les visages f&#233;minins qu'ont rev&#234;tus les villages parcourus par mon ami. Quel est ce myst&#232;re, cette confusion qui envahit mon esprit, ces traits si familiers du pays de ma m&#233;moire, que faites-vous dans ces villages du pays de mon enfance ? Myst&#232;re des amours, myst&#232;re des abandons, myst&#232;re des remords, myst&#232;re des jouissances, quel est ce d&#233;voilement, quelle est cette alchimie utilis&#233;e par la stagiaire grec, pour vous confondre les unes dans les autres ? Pr&#233;monition, c&#233;l&#233;bration, avertissement, dernier d&#233;lire de lit d'h&#244;pital ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je ne le saurai plus. Sur les traces du P&#232;re disparu, de l'ami parti, de mes amours envol&#233;es, j'ai traqu&#233; l'ombre du premier, le visage de l'autre, les traits des derni&#232;res dans les quartiers chauds, d'Ath&#232;nes &#224; Salonique. Frapp&#233; aux portes des bouges enfum&#233;s, des palais licencieux, des officines productrices d'encens et de sulfureux et po&#233;tiques libelles, les clubs de joueurs d'&#233;checs, les clubs de pens&#233;e, les clubs ferm&#233;s, les marchands de sommeil, les marchands de mensonges, les marchands du Temple et, enfin, les philanthropes (j'aurais d&#251; commencer par eux !). Mes agents lanc&#233;s &#224; leurs trousses ne sont jamais revenus. J'ai donc recrut&#233; d'autres agents, que j'ai mis &#224; la poursuite de mes agents, puis encore d'autres agents &#224; la poursuite des autres agents, &#224; la poursuite&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et voil&#224;, un soir de tristesse, rue Ermou, au bar d&#233;glingu&#233; des Compagnons d'Ulysse, tu es venue. Tu as pris ma main, fatigu&#233;e d'avoir tant trac&#233; de chim&#232;res sur le bord de tes paupi&#232;res : &#171; &lt;i&gt;Viens, m'as-tu dit, tu as bien travaill&#233;&lt;/i&gt; &#187;&lt;br class='autobr' /&gt;
Je me suis p&#233;niblement mis debout, m'aidant du bastingage de la table. Nous &#233;tions en d&#233;cembre, le brouillard r&#233;gnait sur la ville. Le crachin s'insinuait, il faisait nuit et froid dehors. J'ai frissonn&#233;, de ma main libre relev&#233; le col de mon manteau, gard&#233; l'autre dans la tienne. Sur le seuil, je me suis retourn&#233;. Il faisait chaud &#224; l'int&#233;rieur, l'agent survivant fixait, prostr&#233;, l'Ouzo qu'il n'avait pas touch&#233;. Sur le seuil, j'ai une derni&#232;re fois h&#233;sit&#233;. Tu as press&#233; ma main. Nous sommes sortis. Dehors, il gelait, &#224; pr&#233;sent.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Tu t'es serr&#233;e contre moi. J'ai pris ton visage entre mes mains, noy&#233; mes yeux dans les tiens.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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	</item>
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		<title>Judith</title>
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		<dc:date>2016-01-06T05:40:55Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Tous les trois ans, le Vendredi soir pr&#233;c&#233;dant la f&#234;te des Tentes, Judith, notre h&#244;tesse d'accueil, interrompt ses je&#251;nes et quitte le sac qui lui tient habituellement lieu de v&#234;tement. Elle abandonne son meuble forteresse du rez-de-chauss&#233;e, et gagne les bureaux, situ&#233;s au deuxi&#232;me &#233;tage, du Comptoir Philanthropique du Levant, que dirige mon p&#232;re. Nous sommes alors chass&#233;s, le stagiaire grec et moi-m&#234;me, de la pi&#232;ce qui h&#233;berge nos manipulations alchimiques, qu'elle convertit, pour la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tous les trois ans, le Vendredi soir pr&#233;c&#233;dant la f&#234;te des Tentes, Judith, notre h&#244;tesse d'accueil, interrompt ses je&#251;nes et quitte le sac qui lui tient habituellement lieu de v&#234;tement. Elle abandonne son meuble forteresse du rez-de-chauss&#233;e, et gagne les bureaux, situ&#233;s au deuxi&#232;me &#233;tage, du Comptoir Philanthropique du Levant, que dirige mon p&#232;re. Nous sommes alors chass&#233;s, le stagiaire grec et moi-m&#234;me, de la pi&#232;ce qui h&#233;berge nos manipulations alchimiques, qu'elle convertit, pour la circonstance, en sa salle de bains. Le stagiaire grec en profite pour r&#233;viser ses verbes irr&#233;guliers, cependant que les commis, mon oncle et moi, disputons, en une &#226;pre et silencieuse bataille, le droit de disposer de la meilleure perspective sur notre na&#239;ade improvis&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon oncle est g&#234;n&#233; par sa cha&#238;ne qui le maintient riv&#233; &#224; sa lourde machine &#224; calculer, &#224; laquelle mon p&#232;re l'a attach&#233;, en punition d'avoir trop courtis&#233; ma m&#232;re. Ce boulet qu'il porte, quand il se d&#233;place, sous son bras gauche repli&#233;, fait qu'il a difficilement acc&#232;s aux fentes les plus larges, situ&#233;es &#224; la partie sup&#233;rieure de la porte. Quant aux commis, leur vue meul&#233;e, au fil des ans, &#224; la pierre de leurs grimoires - dont les apostilles &#224; l'encre sympathique exigent de surcro&#238;t une attention d&#233;mesur&#233;e -, en fait des concurrents peu redoutables. Je sors donc, en g&#233;n&#233;ral, vainqueur de ces joutes, dont l'enjeu orgasmique r&#233;side dans l'&#233;merveillement indicible qu'&#233;veille immanquablement, dans notre petite troupe, le spectacle de notre Suzanne au bain.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le sac d&#233;pouill&#233;, Judith &#233;merge, comme Dieu l'a faite, lisse dans sa nudit&#233; blanche, ponctu&#233;e des trois cavernes noires qui me fascinent. Mais, plus que tout, m'enivre son profil, quand elle se courbe pour recueillir, dans la cornue qui lui sert de cuvette, l'eau dont elle s'asperge. La boule qui se forme dans ma gorge rev&#234;t la forme parfaite de ses globes laiteux, sur lesquels ruisselle en pluie l'eau bienfaisante, saoul&#233;e au passage par cette caresse. Mes yeux s'&#233;meuvent du doux bombement de son ventre, de la chute de ses reins, du pied qu'elle masse pos&#233;ment, de ses doigts agiles, du triangle myst&#233;rieux qui boit &#224; son &#233;ponge.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du talon, je mart&#232;le au hasard les mains, les jambes, les t&#234;tes importunes qui, autour de moi, g&#233;missent pour avoir leur part de bonheur. La porte que j'&#233;crase, &#224; pr&#233;sent, de tout mon poids, peut, si son bois complice tend son ou&#239;e attentive, entendre le hennissement qui me secoue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith semble sourde, superbement indiff&#233;rente &#224; ce vacarme. Elle d&#233;pose pr&#233;cautionneusement, au lobe de ses oreilles et &#224; l'or&#233;e des cavernes noires, les gouttes d'un parfum guerrier, o&#249; l'opopanax m&#233;diterran&#233;en le dispute &#224; l'ambre gris des oc&#233;ans, et qui vient soudainement br&#251;ler nos yeux, en franchissant, par effraction, les fentes indiscr&#232;tes que nous avons viol&#233;es. La punition est douce et nos regards chantent, par leurs larmes hypocrites, notre feinte contrition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La s&#233;ance de maquillage qui fait suite est cause de furieux horions, au sein de notre licencieuse assembl&#233;e. Nous convenons d'un tour de quart, dont l'enjeu est le contr&#244;le de l'axe des fentes de la porte les plus appropri&#233;es. A l'un le fond de teint, &#224; l'autre la peinture des cils, au troisi&#232;me les l&#232;vres rougies, aux suivants le vernis des doigts des mains et, &#244; d&#233;lice supr&#234;me, des orteils.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith est pr&#234;te et c'est alors la course. Chacun regagne, dans l'attente de la porte qui s'ouvre, sa place d&#233;sign&#233;e. Dans un rituel pieusement renouvel&#233; dont ni elle ni nous n'aurons &#233;t&#233; dupes, Judith passe en revue, &#224; la sortie de son bain, les troupes du Comptoir Philanthropique du Levant. profond&#233;ment absorb&#233;es, qui par le d&#233;chiffrement de ses grimoires ou par la tenue d'une fallacieuse comptabilit&#233; ou, qui encore, par la l&#233;vigation, dans les matras ad&#233;quats, de poudres multicolores arrach&#233;es aux moufles incandescents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit, entre-temps, a parachev&#233; sa victoire sur les &#233;clats meurtriers du couvercle flamboyant qui tient lieu de ciel &#224; notre Cit&#233;, pantelante des coups qui l'ont perc&#233;e sans discontinuer, quatorze heures durant. Judith, qui a rev&#234;tu son collier de perles fines, referm&#233;, autour de ses poignets savamment d&#233;nud&#233;s, l'or de ses cinq bracelets, enserr&#233; sa cheville gauche d'une fine cha&#238;ne d'argent d'Agad&#232;s, peut maintenant, par&#233;e de tous ses feux, p&#233;n&#233;trer dans la septi&#232;me et derni&#232;re pi&#232;ce du Comptoir Philanthropique du Levant, celle consacr&#233;e aux exp&#233;ditions.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle pr&#233;l&#232;ve le colis &#233;tiquet&#233; &#224; son nom, entrepos&#233;, comme &#224; l'accoutum&#233;e, sur la troisi&#232;me &#233;tag&#232;re du meuble en vieil acajou &#224; droite, en dessous de la fen&#234;tre, afin d'en prot&#233;ger le bois pr&#233;cieux des rayons criminels. Munie de son paquet, elle se dirige vers le fond de la pi&#232;ce et soul&#232;ve une tenture poussi&#233;reuse, dont l'&#233;tat de v&#233;tust&#233; est con&#231;u pour n'attirer point l'attention du visiteur non averti. Comme on pourrait s'y attendre, une porte se r&#233;v&#232;le dont, chaque fois, je red&#233;couvre, en la suivant, avec &#233;merveillement l'existence.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith pose le pied dans le vide du deuxi&#232;me &#233;tage. La lune &#233;claire nos pas et les pierres qui roulent dans ce vide ne m'inqui&#232;tent pas outre mesure. Je parviens &#224; distinguer les buissons de cistes odorants, dont les taches sombres balisent notre chemin. Les aiguilles de pin, qui jonchent par endroits le sol, percent l'air de leurs odeurs de r&#233;sine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith poursuit son chemin sans marquer d'h&#233;sitation. De temps &#224; autre, un tramway vient couper notre route. Hector, le pr&#233;parateur du Comptoir Philanthropique du Levant, qui en est le wattman, nous reconna&#238;t &#224; la lumi&#232;re de ses lanternes et actionne joyeusement sa sonnette, avant de dispara&#238;tre, au d&#233;tour d'un ch&#234;ne-vert. Nous lui en somme reconnaissants, car le tintamarre qu'il fait &#233;loigne les serpents et met en fuite les brigands.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s une demi-heure de marche, nous arrivons en vue du camp. Mille lampes &#224; huile scintillent dans la nuit et l'on peut entendre le vacarme des cassettes sur les postes &#224; transistors. Avant d'y &#234;tre parvenus, des gardes en armes nous arr&#234;tent. Le fer de leurs lances brille si haut dans le ciel que, m&#234;me en &#233;carquillant les yeux, je ne le distingue plus des &#233;toiles. &#034;&lt;i&gt;Conduisez moi &#224; votre g&#233;n&#233;ral&lt;/i&gt;&#034;, commande, intr&#233;pide, Judith, dont j'ai maintenant peine &#224; reconna&#238;tre la douceur des intonations, dans cette voix imp&#233;rieuse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les soudards se consultent : ils h&#233;sitent, pris entre le d&#233;sir sauvage du viol qui danse en une rouge et d&#233;mente lueur dans leurs prunelles de drogu&#233;s et la crainte de commettre un impair, dont ils savent qu'il peut leur valoir le ch&#226;timent supr&#234;me. Judith s'impatiente et frappe du pied. Dompt&#233;s, ils s'inclinent en maugr&#233;ant. Deux d'entre eux nous feront escorte.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre petite troupe serpente, interminablement, entre les tentes qui bruissent du vacarme des disputes surgies entre ces brutes avin&#233;es. Des moutons entiers rissolent au-dessus de lits de braise, aliment&#233;s par de petits esclaves encha&#238;n&#233;s. Des gardes, au visage d&#233;figur&#233; par un rire bestial, que rehausse la lueur tremblante des lampes &#224; huile, tenues &#224; bout de bras, poussent dans les tentes des silhouettes voil&#233;es, que l'on peut voir, &#224; travers la toile translucide, culbut&#233;es sous les ovations, d&#232;s leur entr&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith poursuit sa route, impassible. Mais ce n'est qu'une apparence. Une peur immonde lui d&#233;vore les entrailles. Elle sait qu'elle est perdue si elle tr&#233;buche, si l'un de ses seins laiteux s'&#233;chappe de son v&#234;tement arachn&#233;en, si, ne f&#251;t-ce qu'une infime seconde, l'une de ces brutes respirait de pr&#232;s l'effluve magique issue de sa peau, moite de la marche prolong&#233;e. Elle reste &#224; la merci du plus petit caillou, qui pourrait rouler sous la sandale &#224; talon haut, dont elle a chauss&#233; son pied nu qui fascine les guerriers accroupis, tendus comme des arcs, &#224; l'aff&#251;t de sa cambrure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Elle respire longuement, &#224; fond, m&#233;nage le vide dans sa t&#234;te, malgr&#233; la temp&#234;te qui la d&#233;chire. Encore un moment, un tout petit moment &#224; tenir et elle sera sauve, dans ses bras. Elle voudrait g&#233;mir, crier par avance la chaleur de son ventre qui sera sien, tout &#224; l'heure, apr&#232;s ces trois ann&#233;es enti&#232;res de s&#233;paration, mais elle sait le danger. Un murmure, un son, une plainte et c'en est fait d'elle, elle sera &#233;cartel&#233;e, avant de toucher &#224; son but et nul n'en saura rien. Elle frissonne, se projetant, &#233;gorg&#233;e apr&#232;s le viol, jet&#233;e &#224; m&#234;me la pente du ravin, sa robe d&#233;chir&#233;e retrouss&#233;e sur son corps nu, obsc&#232;ne. Comme en chien, se dit-elle, tout bas, si bas qu'elle ne se souvient plus, l'instant d'apr&#232;s, l'avoir m&#234;me pens&#233;. Elle se revoit, petite, sur les sentiers de ce m&#234;me ravin, tant de fois parcouru, dont elle conna&#238;t par c&#339;ur les replis complices qui l'avertissent, vingt ans plus tard, de leurs dangers. Les yeux ferm&#233;s, elle joue &#224; en parcourir la topographie, se gaussant des gardes maladroits, dont les tr&#233;buchements contribuent &#224; asseoir sur eux son ascendant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sommes parvenus &#224; la tente d'apparat, orn&#233;e d'un H majestueux. L'eunuque Bagoas en sort, pour y inviter Judith. Je me glisse dans son ombre, m'appr&#234;tant &#224; retrouver Hector, dans l'habit du tyran, sans m'inqui&#233;ter de savoir comment a-t-il pu, abandonnant son tramway, nous y pr&#233;c&#233;der.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sur un divan recouvert de lourds tapis, &#224; travers les fum&#233;es m&#234;l&#233;es de l'encens et des lampes &#224; huile, je reconnais, adoss&#233; &#224; une tenture anatolienne, non pas Hector&#8230; mais mon p&#232;re ! Son cimier &#233;tincelant repose &#224; ses c&#244;t&#233;s et j'observe son pourpoint d&#233;fait. Une femme, fort peu v&#234;tue, est couch&#233;e sur ses genoux, je reconnais ma tante, occup&#233;e &#224; glisser entre ses l&#232;vres un quartier de past&#232;que.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En un &#233;clair, je fais le tour de l'exceptionnelle infamie de mon p&#232;re, dupant et leurrant tour &#224; tour son fr&#232;re et ma m&#232;re, pour s'approprier ma tante. Et voil&#224; qu'en plus, Judith&#8230; Je ne peux m'emp&#234;cher d'exulter, en pr&#233;sence d'une telle ma&#238;trise, dont je commence &#224; me demander si le spectacle n'&#233;tait pas destin&#233; &#224; mon &#233;dification.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith a p&#226;li sous l'insulte. Un &#226;cre flot de bile remonte dans sa gorge qui palpite. La souffrance, aveuglante et blanche, enserre ses tempes enfi&#233;vr&#233;es, oblit&#232;re ses yeux, ces m&#234;mes yeux qui refusent le spectacle indicible de la trahison qui s'&#233;tale dans les langueurs impudentes d'un festin impie, qui lui crie l'inanit&#233; de trois ann&#233;es de chastet&#233;, pass&#233;es &#224; se d&#233;fendre des assauts impudents de la meute des pr&#233;tendants, la force &#224; envelopper sa rivale d'un regard affreusement douloureux et l'interroger : dis-moi, qu'as-tu, oui, qu'as-tu que je n'aie re&#231;u, moi aussi, et peut-&#234;tre mieux que toi, en partage, serait-ce ce pied insolent au bout duquel tu balances ta sandale, rehauss&#233;e de cet or factice, ce ventre nu que ton v&#234;tement, d&#233;lib&#233;r&#233;ment entrouvert, laisse victorieusement saillir, ce sourire carnassier que tu jettes sur ma d&#233;faite, publiquement consomm&#233;e, n'ai-je pas tout ceci et bien mieux que toi &#224; offrir, le brasier de mes volupt&#233;s, la tendresse d'un c&#339;ur aimant, l'intelligence de mon esprit, &#224; quoi bon, comment comprendre l'incompr&#233;hensible, accepter l'inacceptable, mourir, ici m&#234;me, se coucher, surtout ne plus souffrir de te voir ainsi, mon amour, profaner le pain que nous avons partag&#233;, le vin bu dans une seule et m&#234;me coupe, l'oreiller qui nous a re&#231;us, telle une seule et m&#234;me t&#234;te, t&#233;moin attentif de la complicit&#233; de nos plus secr&#232;tes pens&#233;es, de nos &#233;mois les plus confiants, que faire, mon Dieu, &#233;clairez-moi, aidez-moi, non je ne veux pas mourir, pas comme &#231;a, pas dans ce ravin, comme une chienne, mon c&#339;ur, reprends-toi, rel&#232;ve-toi, bondis, ma main, tue, tue !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D'un ton qui, ne souffre pas de r&#233;plique, elle intime &#224; Bagoas l'ordre de faire &#233;vacuer la tente, afin de la laisser en t&#234;te &#224; t&#234;te avec mon p&#232;re. Subjugu&#233;e, l'assistance obtemp&#232;re, les gardes emmenant de force ma tante, dont la plainte d&#233;chirante me glace encore le sang des ann&#233;es plus tard.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_155 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_right spip_document_right'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L200xH260/judith_bernado_cavallino_1640_musee_stockholm_200x260-7c269.jpg?1729150779' width='200' height='260' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Rest&#233;e sans t&#233;moins, face &#224; mon p&#232;re, Judith d&#233;fait le colis, &#224; la confection duquel ce dernier a lui-m&#234;me proc&#233;d&#233;. Elle en sort le flacon de cristal, contenant le vin fatal, dont il sait qu'il lui faut s'enivrer. Il lui sourit, attentif et myst&#233;rieux. Avant de boire, il la renverse sur le divan pour, une derni&#232;re fois, conna&#238;tre ses nectars. Mais la nuit presse et Judith a beaucoup &#224; faire. Il boit, en fermant les yeux. Judith retire du colis l'arme qu'il y a d&#233;pos&#233;e, au Comptoir Philanthropique du Levant, aux c&#244;t&#233;s du flacon. D'une main fermement appliqu&#233;e sur ma nuque, elle me force &#224; regarder le sol, de l'autre, elle tranche la t&#234;te de mon p&#232;re, qui roule dans le sac imperm&#233;able, qu'elle a retir&#233; du colis.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous sortons, moi d'un pas mal assur&#233;, elle toujours de son allure de reine. Tout le monde s'&#233;carte autour d'elle. &#034;&lt;i&gt;Laissez le dormir jusqu'au jour&lt;/i&gt;&#034;, leur jette-t-elle et, d&#233;signant ma tante, &#034;&lt;i&gt;Qu'on la ram&#232;ne en ville&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cistes, sur le chemin du retour embaument toujours, de leur parfum subtil. Je n'ose interrompre Judith dans ses pens&#233;es, que je devine tumultueuses. Tout &#224; coup : &#034;&lt;i&gt;Je ne l'aurais fait, me dit-elle, s'il n'y avait eu ta tante&lt;/i&gt;&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais moi, je me demande s'il est au pouvoir de Judith de r&#233;crire l'histoire ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;div class='rss_ps'&gt;&lt;p&gt;&lt;i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;JUDITH : L'AMOUR A LA FOLIE
&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt; &lt;/i&gt;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;HOLOPHERNE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Toi, mon flacon incandescent&lt;br class='autobr' /&gt;
Aux carmines vapeurs d'encens,&lt;br class='autobr' /&gt;
Je bois le suc de tes vertiges,&lt;br class='autobr' /&gt;
J'offre mon sang que tu exiges&lt;br class='autobr' /&gt;
Au droit fil de tes bords coupants.&lt;br class='autobr' /&gt;
De mes p&#233;ch&#233;s je me repens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Du cours indiff&#233;rent d'une amn&#233;sique vie&lt;br class='autobr' /&gt;
Tu fais jaillir le sang d'une passion ravie !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;BAGOAS, CHEF DES EUNUQUES D'HOLOPHERNE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Qui e&#251;t dit, jamais e&#251;t pr&#233;vu&lt;br class='autobr' /&gt;
Que je sois pris au d&#233;pourvu !&lt;br class='autobr' /&gt;
&#212; deuil, &#244; jour sombre des cendres,&lt;br class='autobr' /&gt;
Funeste r&#234;ve de Cassandre,&lt;br class='autobr' /&gt;
O&#249; l'&#233;garement absolu&lt;br class='autobr' /&gt;
Sur lui jette son d&#233;volu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Oyez la triste fin de l'amoureuse vie&lt;br class='autobr' /&gt;
Du preux chevalier de qui l'&#226;me fut ravie !&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;OZIAS, CHEF DES H&#201;BREUX DE B&#201;THULIE&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;Du ciel l'inattendu cadeau&lt;br class='autobr' /&gt;
Est venu b&#233;nir mon credo.&lt;br class='autobr' /&gt;
De la passion, l'effet tragique&lt;br class='autobr' /&gt;
Enfreignant la loi mosa&#239;que,&lt;br class='autobr' /&gt;
Chez l'impie s&#232;me le chaos&lt;br class='autobr' /&gt;
Sus &#224; lui, crions haro !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Bienheureuse folie qui a tranch&#233; la vie&lt;br class='autobr' /&gt;
De l'insens&#233; pa&#239;en &#224; la mine ravie&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#8195;&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;AGRA, SERVANTE DE JUDITH&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A jamais l'amour &#224; l'horreur&lt;br class='autobr' /&gt;
Se marieront dans mon c&#339;ur.&lt;br class='autobr' /&gt;
Folie, en une ronde folle,&lt;br class='autobr' /&gt;
Volupt&#233; jaillie de sa ge&#244;le&lt;br class='autobr' /&gt;
De sang f&#233;condent des p&#233;cheurs&lt;br class='autobr' /&gt;
La sarabande du malheur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Supplions l'&#201;ternel, forgeron de nos vies,&lt;br class='autobr' /&gt;
Dans cette sombre nuit garde ma foi ravie.&lt;/p&gt;
&lt;h2 class=&#034;spip&#034;&gt;JUDITH&lt;/h2&gt;
&lt;p&gt;A ton extase, mon amour,&lt;br class='autobr' /&gt;
J'ai sacrifi&#233;, sans recours,&lt;br class='autobr' /&gt;
De tes jours ador&#233;s la suite&lt;br class='autobr' /&gt;
Pour du soir arr&#234;ter la fuite.&lt;br class='autobr' /&gt;
Et, seule &#224; pr&#233;sent, je parcours&lt;br class='autobr' /&gt;
De la folie l'arri&#232;re-cour.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit sur mon esprit chevauche de ma vie&lt;br class='autobr' /&gt;
Le coursier emball&#233; de ma raison ravie.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		</content:encoded>


		

	</item>
	<item xml:lang="fr">
		<title>Le rapt</title>
		<link>https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/article/le-rapt</link>
		<guid isPermaLink="true">https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/article/le-rapt</guid>
		<dc:date>2015-12-13T10:49:20Z</dc:date>
		<dc:format>text/html</dc:format>
		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



		<description>
&lt;p&gt;Apr&#232;s que son collaborateur, le stagiaire grec - dont j'avais &#233;t&#233;, en son temps, le condisciple -, se f&#251;t &#233;tabli en son propre pays, d'abord &#224; la t&#234;te du Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine, avant de fusionner son entreprise avec son homologue cr&#233;toise, mon p&#232;re, fondateur de la maison m&#232;re du Comptoir Philanthropique du Levant, eut l'id&#233;e de mettre &#224; profit la proximit&#233; cr&#233;&#233;e, autant par la g&#233;ographie que par l'esprit, qui, par dessus la M&#233;diterran&#233;e, r&#233;unissait notre peuple aux Hell&#232;nes (&#8230;)&lt;/p&gt;


-
&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Apr&#232;s que son collaborateur, le stagiaire grec - dont j'avais &#233;t&#233;, en son temps, le condisciple -, se f&#251;t &#233;tabli en son propre pays, d'abord &#224; la t&#234;te du Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine, avant de fusionner son entreprise avec son homologue cr&#233;toise, mon p&#232;re, fondateur de la maison m&#232;re du Comptoir Philanthropique du Levant, eut l'id&#233;e de mettre &#224; profit la proximit&#233; cr&#233;&#233;e, autant par la g&#233;ographie que par l'esprit, qui, par dessus la M&#233;diterran&#233;e, r&#233;unissait notre peuple aux Hell&#232;nes pour, une fois de plus, dispenser ses bienfaits &#224; notre pays.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comment, en effet, demeurer indiff&#233;rent &#224; la d&#233;tresse qui creusait de son amertume le c&#339;ur meurtri de tant de ces villages, blottis au creux de nos montagnes, d&#233;sert&#233;s par ces jeunes hommes partis, au fil des ann&#233;es, les uns apr&#232;s les autres, tels des danseurs s'esquivant sur la pointe des pieds, dans une minutieuse et sournoise chor&#233;graphie, et dont on ne savait trop si l'attrait irr&#233;sistible qu'ils &#233;prouvaient pour le grand port et ses bateaux pr&#233;dateurs &#233;tait &#224; mettre en rapport avec la n&#233;cessit&#233; de trouver, par del&#224; les mers, la maigre subsistance que leur refusait nos terres arides, ou plut&#244;t avec l'attrait de la distance mise, de la sorte, avec leur terre natale, distance qui leur permettrait enfin de se lib&#233;rer du poids insoutenable des familles endogames, et dont le poids (de la d&#233;tresse) &#233;crasait, chaque jour, un peu plus, la d&#233;marche des jeunes filles d&#233;laiss&#233;es, que l'on voyait subitement un jour se fl&#233;trir, avant qu'elles ne rev&#234;tissent, pour toujours, comme si cela e&#251;t &#233;t&#233; on ne peut plus naturel, prescrit de toute &#233;ternit&#233;, la robe de deuil d'un veuvage r&#233;sign&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re n'&#233;tait pas sans &#234;tre averti du d&#233;sespoir qui, progressivement, assombrissait nos montagnes, sinon &#224; quoi donc eussent servi les innombrables tourn&#233;es &#224; dos de mulet qu'il y avait entreprises, en compagnie, justement, du stagiaire grec, &#224; l'&#233;poque o&#249; celui-ci le secondait, et avait &#233;t&#233; son meilleur ambassadeur aupr&#232;s des m&#232;res des jeunes filles aujourd'hui abandonn&#233;es ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi, ne suis-je point surpris quand il me mande, au premier jour du printemps de chaque ann&#233;e, pour m'entretenir du m&#234;me souci. Comme &#224; chacune de ces entrevues, apr&#232;s avoir fait mine d'explorer l'ensemble des solutions les plus abracadabrantes, allant de l'interdiction faite aux bateaux pr&#233;dateurs d'accoster &#224; notre port, &#224; la prise en otage des m&#232;res des candidats &#224; l'&#233;migration, en guise de gage de fid&#233;lit&#233; &#224; leurs promises, nous tombons d'accord sur l'urgente n&#233;cessit&#233; de m'embarquer pour Heracleion, o&#249; m'attend mon ami, le stagiaire grec. Judith, notre h&#244;tesse d'accueil du Comptoir Philanthropique du Levant, m'accompagne, pour cette mission, qui lui fait troquer le sac qui lui tient habituellement lieu de v&#234;tement, contre un adorable ensemble de sport, de couleur blanche, dont l'&#233;chancrure g&#233;n&#233;reuse du chemisier, compl&#233;t&#233;e par la courte taille de la jupe pliss&#233;e, sont mesur&#233;es pour assurer l'heureux d&#233;roulement de notre entreprise.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous empruntons pour notre voyage, comme &#224; l'accoutum&#233;e, l'Achilleus, que mon ami, le Capitaine, d&#233;route en notre faveur, pour toucher la Cr&#232;te, avant Le Pir&#233;e. A bord, et pour une fois, je joue aux d&#233;s, &#224; armes &#233;gales avec lui, sa femme contre Judith. Le perdant doit servir, jour et nuit, de soutier aux chaudi&#232;res, attach&#233; pendant la travers&#233;e par une cha&#238;ne, &#224; sa pelle &#224; charbon, dans la salle des machines. En fait, nous trichons tous les deux, et le but v&#233;ritable est d'attirer &#224; notre table de jeu le plus grand nombre possible de couples de passagers. Immanquablement et par un malheureux hasard, le sort s'acharne contre eux. Il est habituel que nous recrutiions ainsi deux ou trois gogos, pour la salle des machines. Le Capitaine me verse discr&#232;tement une commission sur l'&#233;conomie en personnel ainsi faite et, de plus, nous varions nos plaisirs en suppl&#233;ant, dans la mesure de nos forces, aux maris d&#233;faillants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'arriv&#233;e &#224; Heracleion, je suis en g&#233;n&#233;ral plus &#233;puis&#233; que si j'avais pris de l'exercice, en salle des machines, mais, apr&#232;s tout, l'essentiel du travail &#224; faire sur l'&#238;le est du ressort de Judith, &#224; qui ces jours de travers&#233;e procurent un teint de reine, dont ne manque pas de lui faire compliment le stagiaire grec, toujours prompt &#224; faire assaut de formules ch&#226;ti&#233;es, tourn&#233;es dans un fran&#231;ais puis&#233; &#224; l'&#339;uvre du Conn&#233;table des Lettres lui-m&#234;me.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'heure n'est pas &#224; la bagatelle. Nous sommes conscients de l'immensit&#233; de la t&#226;che qui nous attend, accompagn&#233;e de son cort&#232;ge de fatigues et de m&#233;comptes. Le stagiaire grec nous fait part de ses dispositions : deux cars stationnent au pied des Comptoirs Philanthropiques de Mac&#233;doine et de Cr&#232;te R&#233;unis, dont l'un tire une remorque, abritant un vigoureux taureau, du blond le plus pur, et le second, un imposant chalut, soigneusement enroul&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Direction Haghios Nicolaos, que nous atteignons en d&#233;but d'apr&#232;s-midi. Dans la rade, un bateau de p&#234;che nous attend, dont les marins d&#233;crochent notre remorque, pour charger notre chalut. Le plus impressionnant, est la double haie de pr&#232;s de cent cinquante jeunes hommes, qui poussent des vivats, &#224; l'apparition de Judith, en frappant les vitres de notre car, &#224; coups redoubl&#233;s. Ce dernier oscille sous la pression de leur enthousiasme et je me prends &#224; redouter que le stagiaire grec n'ait trop bien fait les choses !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mes craintes s'av&#232;rent vaines. Judith parvient &#224; s'&#233;clipser par une porte de communication, adroitement m&#233;nag&#233;e entre le car et la remorque. Elle r&#233;appara&#238;t &#224; l'ext&#233;rieur, sur le dos du monstre, nouvelle Europe, dont les racines ph&#233;niciennes confirment la l&#233;gitimit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La b&#234;te est lib&#233;r&#233;e. Rendue nerveuse par le vacarme ambiant et flatt&#233;e de la main l&#233;g&#232;re mais ferme de sa cavali&#232;re, elle franchit d'un bond effrayant la double haie qui se courbe, avant d'entamer une course folle vers la mer. Les jeunes hommes, qui ont repris leurs esprits, se lancent imp&#233;tueusement &#224; sa poursuite, sans craindre l'injure des flots sal&#233;s, qui s'ouvrent &#224; leur courage d&#233;termin&#233;. Judith les excite de ses rires, en agitant &#224; bout de bras son chemisier, promesse de troph&#233;e pour le vainqueur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La meute, toute &#224; sa chasse, n'a pris garde, qu'entre-temps, notre chalutier s'est rapproch&#233;, dont le stagiaire grec dirige la man&#339;uvre. A son commandement, le chalut est jet&#233;. Vainement, les imprudents tentent d'&#233;chapper &#224; ses rets. Tels des poissons a&#233;riens, on les voit se lancer &#224; l'assaut de l'azur, dans l'espoir de franchir le barrage, mais c'est pour, &#233;puis&#233;s, mieux retomber en son pouvoir. Au commandement du stagiaire grec, les imprudents nageurs, emm&#234;l&#233;s dans les mailles, sont ramen&#233;s &#224; bord. Il n'en &#233;chappe aucun.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous nous affairons, mon compagnon et moi, &#224; neutraliser les jeunes hommes, rendus autant furieux qu'impuissants, par les liens dont ils sont charg&#233;s. Les &#233;lixirs du Comptoir Philanthropique du Levant, dont mon p&#232;re a pris soin de me munir, avant mon d&#233;part, font merveille pour procurer &#224; nos prisonniers un sommeil r&#233;parateur, dont nous profitons pour les immobiliser convenablement. Ils sont ramen&#233;s &#224; terre, o&#249; Judith-Europe les a pr&#233;c&#233;d&#233;s, et charg&#233;s dans les deux autocars, toujours endormis, par une &#233;quipe de brancardiers, appoint&#233;s par notre ami et tenus en r&#233;serve, dans l'attente de ce d&#233;nouement attendu. Nous ramenons cent trente huit prisonniers &#224; Herakleion, o&#249; l'Achilleus, de retour du Pir&#233;e et transform&#233; en navire-h&#244;pital, prend livraison du chargement, demeur&#233; sans connaissance.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Apr&#232;s avoir repris des forces, pendant la nuit, laissant les captifs &#224; la garde du Capitaine, nous repartons le lendemain, dans le m&#234;me &#233;quipage, &#224; R&#233;thymnon, o&#249; se d&#233;roule un sc&#233;nario identique. Le chargement est complet, au bout de la semaine, apr&#232;s &#234;tre pass&#233;s par La Can&#233;e, pour terminer &#224; notre port d'embarquement, Herakleion lui-m&#234;me. Nous appareillons, avec au total, cinq cent trente et un captifs &#224; bord.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec, sur la quai, nous fait de la main, de grands signes d'adieu. Il sait, qu'en d&#233;pit des apparences, il rend, conform&#233;ment &#224; sa vocation, le plus signal&#233; des services &#224; l'&#238;le, o&#249; se morfondent dans le c&#233;libat, d'innombrables jeunes hommes abandonn&#233;s au profit de myst&#233;rieux pr&#233;dateurs, par leurs compagnes aux noms pr&#233;destin&#233;s d'Ariane, Dana&#233;, L&#233;da, S&#233;m&#233;l&#233;, Daphn&#233;, Io, et m&#234;me, Europe.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A leur arriv&#233;e chez nous, c'est un jeu d'enfant, pour mon p&#232;re, d'organiser, &#224; l'occasion des f&#234;tes du renouveau, donn&#233;es par le Comptoir, l'enl&#232;vement dans les villages, des quelque cinq cent jeunes filles correspondantes - et consentantes -, dans une r&#233;&#233;dition syncr&#233;tique des &#233;v&#233;nements de Silo, au profit de nos jeunes Cr&#233;tois, transform&#233;s en d'autant de guerriers Benjaminites.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi se renouvelle, tous les ans, au d&#233;part du printemps, le double rapt bienfaiteur, qui fait de mon p&#232;re, avec la complicit&#233; de nos amis grecs, l'artisan de la renaissance de nos montagnes. Jusqu'ici, Judith-Europe, dans son r&#244;le de leurre, s'est montr&#233;e fid&#232;le &#224; mon Zeus de p&#232;re. Mais toujours, quand je la vois s'&#233;lancer, agripp&#233;e &#224; son taureau, dans la rade de Haghios Nicolaos, je ressens un pincement au c&#339;ur : si elle venait un jour, parmi ces ardents jeunes hommes, &#224; en choisir un, qui lui f&#238;t oublier son volage amant ph&#233;nicien, qu'adviendrait-il, de notre entreprise ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine</title>
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		<dc:date>2015-10-26T05:10:01Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Quand le stagiaire grec eut termin&#233; ses &#233;tudes de philanthropie, il se pr&#233;senta chez mon p&#232;re et requit sa b&#233;n&#233;diction. Une grande f&#234;te fut organis&#233;e pour comm&#233;morer dignement l'&#233;v&#233;nement. Le stagiaire grec avait servi au Comptoir Philanthropique du Levant cinq ann&#233;es durant : d'abord une ann&#233;e compl&#232;te, puis, pendant les quatre autres, il y passa l'ensemble de ses nuits, consacrant ses journ&#233;es aux cours th&#233;oriques de la Facult&#233; de Philanthropie. &lt;br class='autobr' /&gt;
Les passants attard&#233;s pouvaient ainsi (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand le stagiaire grec eut termin&#233; ses &#233;tudes de philanthropie, il se pr&#233;senta chez mon p&#232;re et requit sa b&#233;n&#233;diction. Une grande f&#234;te fut organis&#233;e pour comm&#233;morer dignement l'&#233;v&#233;nement. Le stagiaire grec avait servi au Comptoir Philanthropique du Levant cinq ann&#233;es durant : d'abord une ann&#233;e compl&#232;te, puis, pendant les quatre autres, il y passa l'ensemble de ses nuits, consacrant ses journ&#233;es aux cours th&#233;oriques de la Facult&#233; de Philanthropie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les passants attard&#233;s pouvaient ainsi contempler, de la rue, la lumi&#232;re de sa lampe d'&#233;tudiant, illuminant tour &#224; tour les fen&#234;tres des diff&#233;rents bureaux du Comptoir, sis au deuxi&#232;me &#233;tage de l'immeuble. La Cit&#233; pouvait s'endormir tranquille : gr&#226;ce au stagiaire grec, le Comptoir Philanthropique du Levant veillait sur ses angoisses. C'est &#224; cette occasion que le premier num&#233;ro vert avait &#233;t&#233; invent&#233;, gr&#226;ce auquel, du fait du don d'ubiquit&#233; qu'il avait re&#231;u en apanage, le stagiaire grec dispensait son &#233;coute consolatrice &#224; l'&#233;nonc&#233; des maux de nos insomniaques les plus rebelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Un fil invisible se nouait &#224; cette occasion entre l'oreille du stagiaire et la bouche enfi&#233;vr&#233;e de ses interlocuteurs, fil sur lequel voyageaient les philtres apaisants fournis par le Comptoir, et que le stagiaire allait chercher, selon le mal qu'il avait d&#233;cel&#233; chez son interlocuteur, sur les &#233;tag&#232;res de l'un ou l'autre bureau o&#249; ils &#233;taient conserv&#233;s. D'o&#249; ses all&#233;es et venues incessantes, durant la nuit, retrac&#233;es par les arabesques de sa lampe, guett&#233;e par les passants attard&#233;s. Peu &#224; peu, la ville, saoul&#233;e des magiques effluves tissant leur toile nocturne de maison en maison, quittait ses transes et s'ab&#238;mait en un sommeil d&#233;licieux o&#249;, rendus &#224; notre innocence, nous explorions en souriant le labyrinthe de nos secrets d&#233;sirs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On comprend donc que mon p&#232;re, &#224;, l'occasion de l'&#233;v&#233;nement, e&#251;t eu &#224; c&#339;ur de r&#233;compenser sa vaillante sentinelle. Rien n'&#233;tait m&#233;nag&#233; pour que la f&#234;te, par son &#233;clat, et &#224; laquelle &#233;tait ponctuellement convi&#233; l'ambassadeur de Gr&#232;ce, f&#251;t l'occasion d'un hommage &#233;clatant rendu &#224; notre vigie, tel que son &#233;cho ne p&#251;t manquer d'&#234;tre projet&#233; jusqu'aux plus lointaines contr&#233;es de l'Hellade, de mani&#232;re &#224; donner au Comptoir Philanthropique du Levant la certitude, d&#232;s la prochaine rentr&#233;e, d'un rempla&#231;ant &#224; notre vaillant hoplite. Au cours des agapes qui s'ensuivaient, mon p&#232;re, qui ne perdait pas le sens des r&#233;alit&#233;s, veillait &#224; soigneusement enivrer l'heureux laur&#233;at et, immanquablement, apr&#232;s une nuit de folles agapes, ce dernier, &#224; son r&#233;veil, se d&#233;couvrait avoir sign&#233; un contrat par lequel il s'engageait, de retour dans sa patrie, &#224; cr&#233;er une nouvelle filiale &#224; nos activit&#233;s. C'est ainsi que virent le jour, successivement et en fonction des origines g&#233;ographiques des diff&#233;rents stagiaires, les Comptoirs Philanthropiques de l'Attique, de Cr&#232;te et du P&#233;lopon&#232;se.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon condisciple &#233;tant natif, lui, de Salonique, il lui &#233;chut de cr&#233;er le Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine. Et c'est donc de Mac&#233;doine que nous parvinrent, cinq mois plus tard, d'inqui&#233;tantes nouvelles. Le stagiaire grec - que je continuerai d'appeler de ce nom familier, quoiqu'il f&#251;t investi aujourd'hui de la fonction redoutable de Directeur -, le stagiaire grec disais-je, nous faisait savoir le mal qu'il &#233;prouvait &#224; dispenser ses bienfaits gratuits &#224; une population commer&#231;ante, solidement attach&#233;e &#224; ses traditions mercantiles. Mais, poursuivait-il, loin de perdre courage et fort de la pugnacit&#233; grav&#233;e chez lui par les innombrables tourn&#233;es de colportage dans nos montagnes hostiles pendant lesquelles il avait servi d'efficace second &#224; mon p&#232;re, fort de la duret&#233; &#224; l'effort acquise au cours de tant de marathons courus dans notre Cit&#233; pour la plus grande gloire du Comptoir Philanthropique du Levant, ne d&#233;sesp&#233;rant pas d'entreprendre, il estimait, fort logiquement, n'avoir point besoin de r&#233;ussir pour pers&#233;v&#233;rer. Aussi, sollicitait-il de mon p&#232;re, pour terminer, qu'il lui pr&#234;t&#226;t, si ce n'&#233;tait pas trop demander, le concours de mon oncle.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A l'&#233;nonc&#233; de cette requ&#234;te, mon p&#232;re ne laissa pas d'&#234;tre surpris. Que diable le Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine pouvait-il esp&#233;rer tirer de ce pauvre diable, alors que le stagiaire grec lui-m&#234;me, que mon p&#232;re mettait bien plus haut dans son estime que son propre fr&#232;re &#8211; quoiqu'il ne le proclam&#226;t point &#224; trop haute voix -, s'&#233;tait bris&#233; les dents &#224; l'obstacle ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nul doute, en effet : mon oncle &#233;tait un homme falot, de petite taille, toujours engonc&#233; dans une redingote d&#233;lav&#233;e qui ne le quittait pas, incapable de parler d'autre chose que bilans, cr&#233;ances, dettes, amortissements et autres provisions. Le plus &#233;trange, naturellement, &#233;tait de l'observer, tenant la comptabilit&#233; du Comptoir Philanthropique du Levant, dans un petit bureau sombre. Mon p&#232;re l'attachait &#224; sa lourde machine &#224; calculer, par une cha&#238;ne solide, faite de maillons tremp&#233;s du meilleur acier, confectionn&#233;e par le dentiste du premier &#233;tage de l'immeuble qui abritait le Comptoir. Ce dentiste avait d&#233;but&#233; dans la vie comme forgeron. Mon p&#232;re attachait mon oncle tous les matins et ne le lib&#233;rait qu'&#224; la nuit tomb&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cet oncle &#233;tait un homme fort pieux. Dans sa jeunesse, il ne sortait gu&#232;re de chez lui, o&#249; il psalmodiait, dans le noir, les saintes &#233;critures, que pour aller &#224; la synagogue et en revenir. Une fois par an, hommage exceptionnel rendu &#224; sa pi&#233;t&#233;, les docteurs de la loi venaient l'extraire de son antre et le conduisaient sur le parvis de l'h&#244;tel de ville, o&#249; un autel avait &#233;t&#233; dress&#233;, pour servir de lit &#224; un jeune Isaac. Mon oncle tenait, &#233;videmment, dans cette c&#233;r&#233;monie comm&#233;morative, le r&#244;le d'Abraham, cependant que mille haut-parleurs, tenant celui de la voix divine, lui donnaient au dernier moment, l'ordre esp&#233;r&#233; par la foule hypnotis&#233;e, de la gr&#226;ce attendue.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais cette &#233;poque &#233;tait bien r&#233;volue. Un &#233;v&#233;nement d'immense port&#233;e &#233;tait survenu, qui avait boulevers&#233; l'ordre naturel des choses. Mon oncle, tent&#233; par le serpent, &#233;prouv&#233; par Dieu, avait commis un crime, en attentant &#224; la vertu de sa belle-s&#339;ur, ma m&#232;re. Le malheureux s'&#233;tait alors adress&#233; &#224; celui-l&#224; m&#234;me qu'il avait mortellement offens&#233;, pour lui demander de le pr&#233;server &#224; tout jamais du p&#233;ch&#233; : au cours d'une sc&#232;ne, grav&#233;e, depuis, en lettres de feu dans ma m&#233;moire &#233;pouvant&#233;e, et dont j'avais &#233;t&#233; l'occulte t&#233;moin, abasourdi, p&#233;trifi&#233;, il avait sollicit&#233; mon p&#232;re, &#224; genoux, d'&#234;tre par lui, tous les jours attach&#233; ! Ainsi, par charit&#233;, et en signe d'irr&#233;futable pardon, mon p&#232;re en avait fait son comptable, encha&#238;n&#233; &#224; jamais &#224; sa machine &#224; calculer, dont il tournait la manivelle avec ardeur, tel un bonze son moulin &#224; pri&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec le recul du temps, et mieux averti de la perversit&#233; de mon p&#232;re, je me suis interrog&#233; sur les tenants et aboutissants de cette triste aventure. Enqu&#234;tant dans l'ancienne correspondance &#233;chang&#233;e entre des agences d'int&#233;rim et mon p&#232;re, j'ai su que ce dernier avait longtemps recherch&#233;, en vain, un comptable qui lui f&#251;t d&#233;vou&#233;. La gratuit&#233; absolue des services et produits fournis par le Comptoir Philanthropique du Levant exigeait, en effet, sa contrepartie, dans la tenue d'une comptabilit&#233;, dont la rigueur se devait d'&#234;tre situ&#233;e &#224; une hauteur d'autant plus &#233;lev&#233;e, que les bienfaits dispens&#233;s l'&#233;taient avec davantage de g&#233;n&#233;rosit&#233;. O&#249;, ailleurs que dans sa parent&#233; proche, trouver le comptable parfait, pour tenir pareil emploi ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est donc tout naturellement et suite aux le&#231;ons de g&#233;om&#233;trie prises de la bouche m&#234;me de mon p&#232;re, le&#231;ons assimil&#233;es seulement quelque cinquante ann&#233;es plus tard, au moment o&#249; je trace ces lignes h&#233;sitantes, que je m'interroge sur le spectacle traumatisant dont mon adolescence fut, en son temps, le t&#233;moin &#233;pouvant&#233;. Cette sc&#232;ne criminelle, o&#249; je revois encore, sous un auvent, mon oncle tendrement pench&#233; sur ma m&#232;re, n'aurait-elle &#233;t&#233; que la figure fausse, fabriqu&#233;e pour m'induire en erreur, le raisonnement g&#233;om&#233;trique qui e&#251;t d&#251; en d&#233;couler - exact pour sa part par d&#233;finition -, &#233;tant non pas cet adult&#232;re sugg&#233;r&#233;, mais le pi&#232;ge diabolique dans lequel mon oncle avait &#233;t&#233; enferm&#233; ? Si donc, mon p&#232;re et ma m&#232;re avaient &#233;t&#233; d'accord, pour construire en commun cette mise en sc&#232;ne ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;En toute chose, il importe de consid&#233;rer le r&#233;sultat. Oui ou non mon p&#232;re &#233;tait-il dans la n&#233;cessit&#233; de s'attacher les services de mon oncle ? Oui ou non, d&#233;sormais, mon oncle &#233;tait-il r&#233;duit &#224; l'&#233;tat d'esclave, correspondant &#224; cette exigence ? Oui, aux deux questions, telle &#233;tait la r&#233;ponse. Et repassant dans ma m&#233;moire embrum&#233;e les rares fois o&#249; j'ai vu ma m&#232;re, au bras de mon p&#232;re, traverser les bureaux du Comptoir Philanthropique du Levant, je comprends avec quelle force j'ai refoul&#233;, au cours de ces ann&#233;es, la lumi&#232;re aveuglante qui blessait par trop mon regard : non, quand elle passait, impassible, au large du pauvre h&#232;re encha&#238;n&#233;, ce n'&#233;tait pas un signe d'impuissance, de douleur, de compassion, qui filtrait &#224; travers ses cils abaiss&#233;s, mais bien, h&#233;las, l'aveu d'une indiff&#233;rence teint&#233;e de m&#233;pris.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'&#233;tait cet homme faible, dup&#233;, d&#233;pourvu de toute ressource, que r&#233;clamait le stagiaire grec ? Mon p&#232;re &#233;tait &#224; bon droit surpris que le choix de ce dernier se f&#251;t fix&#233; sur un si mince personnage, et ennuy&#233; &#224; la perspective de se trouver priv&#233; de son comptable encha&#238;n&#233;. Mais pouvait-il refuser son aide au stagiaire grec, l'homme qui fut, cinq ann&#233;es durant, son collaborateur le plus fid&#232;le, le plus intelligent, le plus efficace, l'acteur incomparable de tant de marathons enfi&#233;vr&#233;s, le d&#233;marcheur amoureux et persuasif d'innombrables clientes, &#233;gren&#233;es dans nos lointaines montagnes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est ainsi que, par une belle journ&#233;e d'Octobre, nous pr&#238;mes la mer, mon oncle et moi, &#224; destination de Salonique, &#224; bord de l'Achilleus. Mon p&#232;re avait d&#233;cid&#233; que je serais de l'exp&#233;dition. Il souhaitait munir mon oncle d'un garde du corps, qui lui f&#251;t d&#233;vou&#233;. Il &#233;tait curieux, tout autant, du r&#233;cit qu'il attendait &#224; mon retour, des emb&#251;ches inconnues qui semblaient s'&#234;tre dress&#233;es sur le chemin de notre ambassadeur en Hellade.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La travers&#233;e se passa sans encombre, sauf que mon oncle, enivr&#233; de cette libert&#233; recouvr&#233;e apr&#232;s tant d'ann&#233;es de captivit&#233;, eut quelque mal &#224; conserver ses esprits. Ses penchants mystiques eurent sans peine raison de son fragile &#233;quilibre. Ivre des embruns re&#231;us, alors qu'il se tenait riv&#233; des deux mains au bastingage dress&#233; sur la proue, pench&#233; sur l'&#233;cume qui d&#233;filait &#224; nos pieds, blanche de fureur, je l'entendais, avec stup&#233;faction, murmurer sous les paquets de mer qui le trempaient, les paroles de Jean le Baptiste pour, un instant plus tard, le voir prostern&#233; en pri&#232;res sur le pont, tourn&#233; vers la Mecque. De l&#224;, il bondissait, se retournant pour se frapper le front contre le mur du salon des premi&#232;res, tentant par force d'introduire, dans la fente des crois&#233;es, de petits papiers griff&#233;s de caract&#232;res h&#233;bra&#239;ques. A l'aide de deux vigoureux matelots que j'appelai en renfort, je ma&#238;trisai le syncr&#233;tiste en d&#233;lire et l'enfermai dans sa cabine o&#249;, la nuit berc&#233;e d'un apaisant roulis, vint &#224; bout de son ardeur.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De mon c&#244;t&#233;, j'allai me remettre de mes &#233;motions &#224; la table du capitaine, qui s'&#233;tait pris de compassion pour mon sort d'ange gardien de mon oncle. Apr&#232;s force verres d'Ouzo, le brave homme en vint &#224; consid&#233;rer que j'avais, dans le gouvernement de mon oncle, les m&#234;mes soucis qu'il &#233;prouvait dans la conduite de son propre navire. Il m'expliqua combien il trouvait de r&#233;confort, dans ses travers&#233;es, dans le soutien fid&#232;le que lui amenait sa compagne, toujours pr&#233;sente &#224; ses c&#244;t&#233;s. Pour m'en convaincre, il la requit galamment de m'en faire la d&#233;monstration. Sur ce, il nous souhaita bonne nuit et se retira.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais si jeune fuss&#233;-je, la m&#233;saventure survenue &#224; mon oncle m'avait instruit des man&#339;uvres coupables des adultes. Mes premiers pas sur le bateau m'avaient d&#233;j&#224; conduit du c&#244;t&#233; de la salle des machines, o&#249; j'avais pu discerner de jeunes mousses encha&#238;n&#233;s &#224; leur pelle &#224; charbon, enfouissant sans rel&#226;che le noir combustible dans la gueule d'insatiables chaudi&#232;res. Je ne tombai donc pas dans le pi&#232;ge tendu par mon ami, le capitaine, saluai respectueusement son &#233;g&#233;rie, un brin d&#233;pit&#233;e, me sembla-t-il, et pris &#224; mon tour cong&#233; de la compagnie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quarante huit heures plus tard, &#224; notre arriv&#233;e &#224; Salonique, le capitaine nous fit ses adieux : accot&#233; &#224; la rambarde et, sous la chaleur de ses effusions, la nuance de respect m&#234;l&#233;e de regret qu'il mit dans ses adieux m'alla droit au c&#339;ur. Depuis mon jeune &#226;ge, je n'ai, en effet, appris que de sympathiques crapules de son esp&#232;ce.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Notre ami vint nous prendre sur le port. Il avait lou&#233; une confortable cal&#232;che, attel&#233;e de quatre vigoureux petits chevaux natifs des montagnes de son pays. Nous e&#251;mes largement le loisir, au cours des cinq heures que dura la visite qu'il nous fit faire de l'antique Thessalonique, de la Tour Blanche &#224; l'Acropole, en passant par Sainte-Sophie, Saint-Georges et Saint-D&#233;m&#232;tre, d'&#233;voquer les obstacles qui ob&#233;raient l'&#339;uvre civilisatrice du Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La situation &#233;tait dramatique. C'est l'hygi&#232;ne qui en &#233;tait la cause. Il fallait nous figurer, nous informa le stagiaire grec, qu'il avait d&#251; constater, avec horreur, l'absence de toute baignoire dans la ville. Non qu'il n'y e&#251;t de salles d'eau : tous les appartements &#233;taient munis de douches. Mais pas de baignoires, pas de baignoires ! Or, sans baignoire, les points noirs se multipliaient sur la peau, priv&#233;e qu'elle &#233;tait du bienfaisant ramollissement occasionn&#233; par un trempage cons&#233;quent, ramollissement que ne procure d'aucune fa&#231;on l'eau ruisselant superficiellement de la pomme d'une vulgaire douche.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec avait effectu&#233; des recherches approfondies sur les causes de cette &#233;tonnante et unanime carence. Apr&#232;s de co&#251;teuses enqu&#234;tes de motivations, demeur&#233;es sans r&#233;sultat, une collaboration approfondie, quoique discr&#232;te, avec des sp&#233;cialistes renomm&#233;s de l'inconscient, lui avait permis de mettre la main sur ce qu'il croyait &#234;tre la source du ph&#233;nom&#232;ne : il fallait la chercher dans les origines mythiques de la nation. Depuis qu'Egisthe et Clytemnestre s'&#233;taient d&#233;barrass&#233;s d'Agamamnon, pi&#233;g&#233; dans son bain, les Grecs refusaient l'usage de la baignoire. Et, pour preuve de l'attachement du peuple au roi d&#233;funt, le sacrifice d'Iphig&#233;nie continuait tous les ans d'&#234;tre perp&#233;tr&#233; !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;D&#233;crire l'horreur incommensurable qui me saisit au r&#233;cit de cette incroyable f&#233;rocit&#233; m'est impossible ! Quoi, ce peuple sublime, dont la po&#233;sie avait berc&#233; mes premiers pas, dont l'alphabet hi&#233;roglyphique parsemait les le&#231;ons de mon alg&#232;bre enfantine, ce peuple se complaisait dans de pareils crimes, bons &#224; d'incultes Wisigoths ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je saisis alors le dessein de mon astucieux ami et pourquoi il avait sollicit&#233; de mon p&#232;re qu'il lui exp&#233;di&#226;t mon oncle. Il s'&#233;tait souvenu de la fonction premi&#232;re de ce dernier, avant qu'il ne f&#251;t r&#233;duit aux gal&#232;res de son bureau. Oui, la solution &#233;tait bien dans la transposition de la gr&#226;ce accord&#233;e &#224; Isaac.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et c'est ainsi que le Comptoir Philanthropique de Mac&#233;doine, ayant annonc&#233; qu'il prendrait &#224; sa charge les d&#233;penses occasionn&#233;es par le prochain sacrifice d'Iphig&#233;nie, il proposa et fit accepter la candidature de mon oncle, en tant qu'officiant. Il me fut ainsi donn&#233; d'assister &#224; ce spectacle inou&#239; : mon oncle, brandissant son glaive au-dessus du corps d'une malheureuse et pantelante jeune fille - apr&#232;s que la procession e&#251;t d&#233;roul&#233; son cours sur les remparts et f&#251;t parvenue de la Porte d'Anne Pal&#233;ologue aux quais du port, reproduisant pour la circonstance l'embarcad&#232;re d'Aulis -, mais alors, au scandale de milliers de fanatiques rassembl&#233;s, la voix tonnante d'Artemis ordonnant au sacrificateur de surseoir &#224; l'ex&#233;cution.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; Je n'avais jamais et je n'ai jamais plus, depuis, eu l'occasion d'&#234;tre t&#233;moin d'une r&#233;volution, car c'en fut une. Partisans de l'ordre ancien, partisans du renouveau s'affrontaient, &#224; l'arme blanche, dans un d&#233;ferlement de haines in&#233;dites. Quoi, mon ami voulait r&#233;crire Eschyle, Sophocle et Euripide ? C'en &#233;tait trop ! Et pourtant, ce fut. L'ordre nouveau triompha dans ce combat, que j'avais pass&#233; sagement sous l'autel, fort occup&#233; &#224; r&#233;conforter de tendres caresses l'Iphig&#233;nie rescap&#233;e, pour une fois, et qui ne manqua pas de me t&#233;moigner une reconnaissance appuy&#233;e et peut-&#234;tre pas tout &#224; fait m&#233;rit&#233;e, en ce qui me concerne, qui n'avais pris grande part &#224; l'action, mais que je re&#231;us dignement, n&#233;anmoins, au nom de tous mes camarades.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Demeur&#233; ma&#238;tre des lieux, le stagiaire grec, dans une harangue &#224; ses concitoyens qui marqua le premier pas de son ascension &#224; la magistrature supr&#234;me de la cit&#233;, &#224; laquelle il devait acc&#233;der peu apr&#232;s ces &#233;v&#233;nements, fit valoir que, Iphig&#233;nie &#233;tant d&#233;sormais &#233;pargn&#233;e, il n'&#233;tait plus utile &#224; Clytemnestre de la venger en assassinant son &#233;poux dans son bain. La cons&#233;quence en &#233;tait aveuglante : la baignoire devait reconqu&#233;rir droit de cit&#233; &#224; Salonique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu de temps apr&#232;s cette &#233;pop&#233;e, je rentrai chez nous. Le stagiaire grec avait interc&#233;d&#233; aupr&#232;s de mon p&#232;re pour que, pour l'amour de lui, il f&#238;t gr&#226;ce &#224; mon oncle et lui perm&#238;t de demeurer &#224; Salonique, pour l'aider &#224; parfaire l'&#233;vang&#233;lisation de ses barbares concitoyens. Mais mon p&#232;re ne voulut jamais rien entendre. La cl&#233;mence d'Auguste ne faisait pas partie de sa culture d'Oriental.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Caravanes</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Tous les mois, mon p&#232;re, propri&#233;taire du Comptoir Philanthropique du Levant, acheminait vers les harems d'Arabie une caravane charg&#233;e de huit tonnes du produit phare du Comptoir, je veux parler de la cr&#232;me Contre les Taches de Rousseur, plus connue sous ses initiales fameuses : C.T.R. &lt;br class='autobr' /&gt;
On sait l'usage impr&#233;vu que faisaient de cette cr&#232;me les brunes beaut&#233;s qui peuplaient ces gyn&#233;c&#233;es, non qu'il y e&#251;t une quelconque chance que leurs visages fussent afflig&#233;s de la moindre &#233;ph&#233;lide, mais tout (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


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 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tous les mois, mon p&#232;re, propri&#233;taire du Comptoir Philanthropique du Levant, acheminait vers les harems d'Arabie une caravane charg&#233;e de huit tonnes du produit phare du Comptoir, je veux parler de la cr&#232;me Contre les Taches de Rousseur, plus connue sous ses initiales fameuses : C.T.R.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On sait l'usage impr&#233;vu que faisaient de cette cr&#232;me les brunes beaut&#233;s qui peuplaient ces gyn&#233;c&#233;es, non qu'il y e&#251;t une quelconque chance que leurs visages fussent afflig&#233;s de la moindre &#233;ph&#233;lide, mais tout simplement en raison de la propri&#233;t&#233; inattendue qu'elles avaient d&#233;couvert &#224; notre produit magique d'&#233;claircir leurs teints, trop bronz&#233;s au go&#251;t de leurs seigneurs et ma&#238;tres.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re avait toujours garde de flanquer les m&#233;haristes d'un homme de confiance qui lui f&#251;t acquis - bien &#233;videmment, ce ne pouvait &#234;tre que mon ami, le stagiaire grec, car il se m&#233;fiait des r&#233;actions impr&#233;visibles des hommes du d&#233;sert. Il ne craignait rien pour ce qui &#233;tait de leur honn&#234;tet&#233;. Le temps n'&#233;tait pas encore venu o&#249; les camions allaient se substituer aux chameaux, avec leurs cort&#232;ges d'aventuriers, voleurs d'essence, de pi&#232;ces d&#233;tach&#233;es, de cargaisons de marchandises diverses et, pire encore, d'eau pr&#233;lev&#233;e sans vergogne sur les r&#233;serves transport&#233;es par les v&#233;hicules d'aspirants n&#233;ophytes &#224; la solitude du d&#233;sert, sous le pr&#233;texte fallacieux de leur &#233;viter des enlisements malencontreux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, quand, la nuit tomb&#233;e, surgissait brusquement &#224; la lueur de votre feu de camp une silhouette emmitoufl&#233;e, il n'y avait aucune crainte &#224; nourrir. Ce ne pouvait &#234;tre qu'un chamelier voisin, attir&#233; de loin par la lumi&#232;re et d&#233;sireux de tromper la solitude de ses longues semaines de travers&#233;e, par quelques paroles &#233;chang&#233;es autour d'une tasse de th&#233; noir comme l'&#233;b&#232;ne, sucr&#233; comme une p&#226;tisserie. C'&#233;tait des &#233;changes interminables de salutations, b&#233;n&#233;dictions et m&#234;me, quand l'occasion &#233;tait donn&#233;e de reconna&#238;tre dans l'homme du d&#233;sert surgi de la nuit une vieille connaissance - et Dieu sait si le d&#233;sert immense para&#238;t en d&#233;finitive petit quand on s'aper&#231;oit, apr&#232;s l'avoir parcouru quelques fois, dans chaque sens, que chacun y conna&#238;t tout le monde -, le pr&#233;texte &#224; rires, les tapes dans le dos, les plaisanteries douteuses sur les bonnes aventures engrang&#233;es aux &#233;tapes par ces Tartarins bons enfants, loin de la surveillance pesante des Anciens.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec, plac&#233; par mon p&#232;re aupr&#232;s des caravaniers, avait deux fonctions : la premi&#232;re consistait &#224; calmer les ardeurs guerri&#232;res de ces b&#233;douins, toujours prompts &#224; s'enflammer &#224; la vue d'un uniforme. Il &#233;tait quasiment impossible de les emp&#234;cher d'emmener avec eux, en sus de nos cr&#232;mes, quelques milliers de cigarettes de contrebande. Ce n'est pas que le revenu de ce trafic leur f&#251;t indispensable : le Comptoir Philanthropique du Levant payait bien et il n'&#233;tait pas s&#251;r que les jours perdus &#224; jouer &#224; cache-cache avec les douaniers dans le d&#233;sert fussent &#233;conomiquement justifi&#233;s. Mais le football n'avait pas encore p&#233;n&#233;tr&#233; nos contr&#233;es et ces rudes hommes s'amusaient comme ils pouvaient.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec avait une deuxi&#232;me fonction, celle de recueillir, en cours de route, toute information propre &#224; mettre le Comptoir Philanthropique du Levant sur la voie de nouveaux amateurs de ses produits. Il lui appartenait, en cons&#233;quence, de persuader les chameliers de ne pas br&#251;ler les &#233;tapes, d'accepter m&#234;me de faire, quand un renseignement l'avait mis sur une piste prometteuse, un crochet impr&#233;vu sur le parcours, pour confirmer un nouveau prospect.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec disposait d'arguments pour se faire entendre. Mon p&#232;re l'autorisait, quand les circonstances l'exigeaient, &#224; pr&#233;lever sur la cargaison de cr&#232;me C.T.R. les &#233;chantillons qu'il distribuait &#224; ses b&#233;douins pour les inciter &#224; s'&#233;carter du droit chemin. Ceux-ci en &#233;taient friands. La caravane effectuait alors un d&#233;tour suppl&#233;mentaire pour faire escale dans leur campement familial, o&#249; les femmes, les enfants et les vieux parents attendaient leurs retours d'exp&#233;dition. Ce crochet impr&#233;vu mettait en joie ces pauvres gens, peu habitu&#233;s &#224; de telles bonnes surprises, d'autant plus qu'elles s'accompagnaient de la remise des cr&#232;mes magiques par les &#233;poux &#224; leurs brunes &#233;pouses.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'emp&#234;che : nous ne f&#251;mes pas peu surpris quand, par un de ces jours de canicule &#8211; dont on se demande s'ils ne sont pas faits pour nous donner un avant go&#251;t de ce que sera la vall&#233;e de larmes suivante qui nous est promise en r&#233;compense d'avoir travers&#233; la pr&#233;sente &#8211; o&#249; nous somnolions dans les couloirs ombreux du Comptoir, Mehdi, un b&#233;douin, aux cils encore alourdis des grains de sable qui y &#233;taient rest&#233;s coll&#233;s, fit irruption, porteur de cette nouvelle ahurissante : le stagiaire grec avait d&#233;rout&#233; la caravane qui, &#224; Damas, au lieu de prendre la route du Harrar et de l'Arabie, avait choisi le chemin inverse, s'orientant au nord et, traversant successivement Homs, Hama, Alep, avait pass&#233; l'Euphrate, avant de faire escale &#224; Mardin. Elle se dirigeait &#224; pr&#233;sent sur Mossoul, terme qui semblait avoir &#233;t&#233; fix&#233; &#224; son errance par notre fond&#233; de pouvoir. Ce dernier nous faisait mander par son messager d'avoir &#224; lui envoyer en renfort l'astucieuse Judith !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;J'aurais ergot&#233;. Mon p&#232;re, en homme de d&#233;cision, ne cilla pas. Judith alla prendre son bain &#8211; pr&#233;texte av&#233;r&#233; des bousculades habituelles des commis Joseph, Maurice et Ren&#233;, derri&#232;re le trou indiscret pratiqu&#233; &#224; la porte de la pi&#232;ce du laboratoire qui servait d'&#233;tuve &#224; notre &#233;g&#233;rie &#8211;, et je fus promu &#224; la fonction d'escorte, pour la dur&#233;e de l'exp&#233;dition en M&#233;sopotamie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le voyage en train jusqu'&#224; Alep se passa sans histoire, hormis deux ou trois escarbilles qu'endura Judith avec sa force d'&#226;me coutumi&#232;re. Comme elle ne portait pas le voile, il y eut bien quelques contr&#244;leurs &#224; risquer une imprudente avance. Mais quand Judith e&#251;t &#233;pingl&#233; au dos de son si&#232;ge deux des doigts aventureux cueillis &#224; l'aide du redoutable cimeterre dont la l&#233;gende lui faisait obligation de se munir, tout le monde, autour d'elle, jugea que l'&#233;trang&#232;re maniait la charia avec un &#224; propos devant lequel il valait mieux s'incliner.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous pass&#226;mes la nuit &#224; Alep, dans le khan tenu autrefois par mon arri&#232;re grand-p&#232;re. Mon oncle, qui lui avait succ&#233;d&#233;, averti par le m&#233;ticuleux stagiaire grec, tenait pr&#234;ts trois chameaux, pour Judith, Mehdi et moi-m&#234;me. J'&#233;vitais, en r&#232;gle g&#233;n&#233;rale, ces escales en famille, craignant par dessus tout l'humeur acari&#226;tre de ma tante. Par chance, il se trouva que notre compagnon, tout heureux de l'occasion de se donner un peu de bon temps dans une maison non soumise aux r&#232;gles strictes de l'Islam, laissa maladroitement tomber sur le parquet la dame-jeanne d'arak, qui explosa dans un festival de senteurs d'alcool m&#226;tin&#233;es d'anis&#8230; Loin de s'en formaliser, ma tante en fut ravie : envol&#233;e, l'eau-de-vie ! Les hommes, pour une fois, allaient devoir se conduire en &#234;tres civilis&#233;s ! L'humeur de la soir&#233;e en fut embellie et je profitai de ce que sa garde vigilante e&#251;t baiss&#233; pour lutiner, dans l'&#233;curie, ma brune cousine aux seins d&#233;j&#224; lourds, forfait que je me promettais de commettre depuis d&#233;j&#224; deux ans, sans pouvoir faire na&#238;tre jusqu'ici l'occasion.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le lendemain, &#224; l'aube, les trois dromadaires &#233;taient sell&#233;s. Judith n'avait pas voulu du moghbot, le palanquin d&#233;cor&#233;. Elle avait insist&#233; pour enfourcher sa b&#234;te, scell&#233;e du shad, comme les hommes, et je dois dire qu'elle avait fi&#232;re allure avec, &#224; sa ceinture, son cimeterre &#224; gauche et un Colt &#233;norme &#224; droite. On pouvait d'ailleurs compter sur Mehdi pour r&#233;pandre l'anecdote sanglante du train d'Alep : ce ne serait pas de sit&#244;t que des malandrins oseraient se frotter &#224; nous, sans compter que mon oncle, pr&#233;voyant, avait t&#233;l&#233;graphi&#233; &#224; l'ensemble des postes militaires &#233;chelonn&#233;s jusqu'&#224; la fronti&#232;re irakienne, d'avoir &#224; veiller sur notre progression&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Nous m&#238;mes tout de m&#234;me douze jours &#224; atteindre les portes de Mossoul. Entre-temps, &#224; l'escale de Mardin, &#224; l'int&#233;rieur du territoire turc, mon oncle avait pr&#233;vu un changement d'&#233;quipage. A la medersa du sultan Issa o&#249; se tenait le poste de garde de l'arm&#233;e turque, trois magnifiques v&#233;hicules de marque Ford prenaient le relais. Rompus &#8211; pour ce qui est de Judith et de moi-m&#234;me, bien s&#251;r &#8211; par cette &#233;quip&#233;e &#224; dos de chameau, ce retour &#224; la civilisation nous parut divin. Mais notre joie fut de courte dur&#233;e. Le cort&#232;ge motoris&#233; fut refoul&#233; quelques kilom&#232;tres plus loin, lorsqu'il nous fallut repasser la fronti&#232;re : notre exp&#233;dition prenait un tour trop militaire aux yeux des gabelous irakiens. Triste retour &#224; la case dromadaires !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais enfin, le douzi&#232;me jour, donc, nous tomb&#226;mes dans les bras de notre ami, le stagiaire grec. Il campait sous les murailles de la ville. Nous compr&#238;mes alors la raison de son appel &#224; l'aide. Depuis trois mois, en effet, Mossoul &#233;tait en &#233;tat de si&#232;ge. Et un si&#232;ge pas banal : un mouvement de r&#233;volte sans pr&#233;c&#233;dent secouait les femmes. Dans cette ville o&#249; subsistaient encore d'antiques traditions chr&#233;tiennes, il semblait, d'apr&#232;s les rares informations que laissait filtrer l'arm&#233;e irakienne qui assi&#233;geait la ville, que les femmes, exc&#233;d&#233;es de la polygamie de leurs maris, eussent pris les r&#234;nes du pouvoir, &#224; l'occasion d'une sanglante s&#233;dition. La ranc&#339;ur des &#233;pouses &#233;tait, para&#238;t-il, attis&#233;e par le fait que leurs infid&#232;les compagnons allaient se procurer leurs concurrentes sur le march&#233; aux esclaves de Constantinople, o&#249; abondaient les blondes Slaves en provenance des Balkans proches, gourgandines dont le teint clair, jugeaient les r&#233;volt&#233;es, exer&#231;ait &#224; leur encontre une concurrence d&#233;loyale. Bref, les hommes de Mossoul &#233;taient d&#233;sormais confin&#233;s dans les &lt;i&gt;andrems&lt;/i&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt; [&lt;a href=&#034;#nb1&#034; class=&#034;spip_note&#034; rel=&#034;appendix&#034; title=&#034;Andrem : Espace clos o&#249; &#233;taient enferm&#233;s les hommes, dans les soci&#233;t&#233;s (&#8230;)&#034; id=&#034;nh1&#034;&gt;1&lt;/a&gt;]&lt;/span&gt; , sous bonne garde, astreints au port du hidjab lors de leurs sorties dans les rues, cependant que leurs &#233;pouses, en armes, montaient la garde sur les remparts de la ville.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'information, capt&#233;e lors de son passage &#224; Damas par l'astucieux stagiaire grec, avait imm&#233;diatement mis le feu &#224; son esprit en &#233;veil. Il y avait flair&#233; l'occasion unique, s&#233;culaire, d'asseoir la r&#233;putation du Comptoir Philanthropique du Levant jusque dans ces terres &#233;loign&#233;es ! D'o&#249; le changement de cap &#224; 180 degr&#233;s de la caravane qu'il conduisait. Et maintenant, il &#233;tait &#224; la recherche d'un moyen de franchir les lignes r&#233;guli&#232;res des assi&#233;geants, de gagner ensuite la confiance des assi&#233;g&#233;es, pour formuler l'offre de services qui, il en mettait sa main au feu, ram&#232;nerait la paix dans la contr&#233;e, tout en faisant nos affaires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith le comprit &#224; demi-mot. Elle se trouvait en territoire connu : les irakiens n'&#233;taient-ils pas les descendants des babyloniens honnis ? Mossoul, B&#233;thulie, m&#234;me combat ! Et c'est ainsi que je l'accompagnai &#224; nouveau, baign&#233;e, parfum&#233;e et secr&#232;tement arm&#233;e de son cimeterre : une fois encore, ce fut, &#224; la nuit tomb&#233;e, la travers&#233;e silencieuse de la lande parfum&#233;e, o&#249; les cistes le disputaient &#224; l'origan et le cyclamen &#224; l'aub&#233;pine, l'interception par les sentinelles, la fable qu'elle leur conta de la trahison de ses s&#339;urs de Mossoul, la conduite jusqu'&#224; la tente du g&#233;n&#233;ral H par une bande de soudards aux aguets, en une travers&#233;e des lignes o&#249; le moindre faux pas &#233;tait susceptible de conduire au viol puis au massacre.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et plus tard, dans la nuit, apr&#232;s que Judith e&#251;t &#233;t&#233; laiss&#233;e seule en t&#234;te-&#224;-t&#234;te avec l'ivrogne galonn&#233;, trop assur&#233; d'une conqu&#234;te facile, la fuite &#233;perdue, la t&#234;te du g&#233;n&#233;ral dans le sac, jusqu'aux remparts o&#249; les femmes de garde, d'abord incr&#233;dules, ouvrirent tout grand les portes &#224; l'h&#233;ro&#239;ne qui brandissait, en guise de sauf-conduit, le cr&#226;ne &#233;tonn&#233; d'une baderne d&#233;capit&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'arm&#233;e avait lu la bible. Entamant une retraite &#233;perdue, elle leva le si&#232;ge, pour se conformer aux Ecritures. Mais les femmes de Mossoul rest&#232;rent intraitables. Elles exigeaient des garanties, hors de port&#233;e de leurs malheureux &#233;poux : &#233;tait-il en leur pouvoir de se garder des blondes ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors que le stagiaire grec mit &#224; ex&#233;cution la seconde partie de son plan. Quoique n&#233; &#224; Thessalonique, on ne peut tenir pour n&#233;gligeable qu'il compt&#226;t, dans sa lointaine ascendance, un parent &#233;loign&#233; du rus&#233; roi d'Ithaque. Campant devant les murailles rest&#233;es closes de la ville, on le vit construire un myst&#233;rieux et gigantesque dromadaire, fait de bois de pin et de ch&#234;ne vert qu'il avait charg&#233; ses fid&#232;les b&#233;douins de rassembler. Puis il se retira, avec son escorte, ainsi qu'il est prescrit.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Judith, &#224; son tour, assuma le r&#244;le qui lui &#233;tait d&#233;volu, sans y laisser toutefois, comme le malheureux Sinon, ni le nez ni les oreilles. Le dromadaire fut donc hiss&#233; &#224; l'int&#233;rieur des murailles. Mais cette fois, l'entreprise &#233;tait pacifique : ouvert par Judith, sous les yeux &#233;bahis de ses cons&#339;urs, l'animal r&#233;v&#233;la ses tr&#233;sors : point d'hommes en armes, mais seulement&#8230; des milliers et des milliers de tubes de cr&#232;me C.T.R. !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le calcul &#233;tait juste. Au bout d'une semaine, le divin cosm&#233;ticien avait remport&#233; son combat : le teint &#233;clairci des femmes calma leurs ardeurs guerri&#232;res. L'aura des blondes Slaves p&#226;lit d'elle-m&#234;me, le voyage &#224; Constantinople tomba en d&#233;su&#233;tude et les affaires reprirent &#224; Mossoul.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le plus difficile fut de ramener le stagiaire grec chez nous. La gent f&#233;minine de Mossoul s'&#233;tait entich&#233;e, pr&#233;tendit-elle, de chimie. La fabrication de cr&#232;me C.T.R. battait son plein dans les arri&#232;re-cuisines. Le moyen, dans ces conditions, d'&#233;chapper aux le&#231;ons particuli&#232;res qu'on le sollicitait si tendrement de donner ?&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		&lt;hr /&gt;
		&lt;div class='rss_notes'&gt;&lt;div id=&#034;nb1&#034;&gt;
&lt;p&gt;&lt;span class=&#034;spip_note_ref&#034;&gt;[&lt;a href=&#034;#nh1&#034; class=&#034;spip_note&#034; title=&#034;Notes 1&#034; rev=&#034;appendix&#034;&gt;1&lt;/a&gt;] &lt;/span&gt;Andrem : Espace clos o&#249; &#233;taient enferm&#233;s les hommes, dans les soci&#233;t&#233;s matriarcales du Nord de la M&#233;sopotamie.&lt;/p&gt;
&lt;/div&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>D&#233;mocratie... ou philanthropie ?</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;19.. : ann&#233;e m&#233;morable s'il en fut. Cinq ann&#233;es s'&#233;taient &#233;coul&#233;es depuis l'&#233;tablissement de la d&#233;mocratie en notre cit&#233;. Elle faisait suite au long r&#232;gne d'une tyrannie sur les d&#233;combres desquelles elle &#233;tait n&#233;e, port&#233;e sur les fonds baptismaux par la r&#233;volte de quelques &#226;mes fortes au premier rang desquelles figurait mon p&#232;re. Tout entier &#224; la poursuite de son id&#233;al de philanthropie bas&#233; sur l'&#233;change solidaire et le refus de la th&#233;saurisation des unit&#233;s de compte mon&#233;taires, ce dernier (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;19.. : ann&#233;e m&#233;morable s'il en fut.&lt;br class='manualbr' /&gt;Cinq ann&#233;es s'&#233;taient &#233;coul&#233;es depuis l'&#233;tablissement de la d&#233;mocratie en notre cit&#233;. Elle faisait suite au long r&#232;gne d'une tyrannie sur les d&#233;combres desquelles elle &#233;tait n&#233;e, port&#233;e sur les fonds baptismaux par la r&#233;volte de quelques &#226;mes fortes au premier rang desquelles figurait mon p&#232;re. Tout entier &#224; la poursuite de son id&#233;al de philanthropie bas&#233; sur l'&#233;change solidaire et le refus de la th&#233;saurisation des unit&#233;s de compte mon&#233;taires, ce dernier avait d&#233;laiss&#233; l'action politique pour se contenter de si&#233;ger en tant que simple membre du Conseil des sages, &#233;lus par leurs concitoyens pour g&#233;rer les affaires quotidiennes de la Cit&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais l'utopie philanthropique g&#234;nait consid&#233;rablement d'aucuns. Mon p&#232;re refusait de s'en apercevoir, misant sur l'intelligence, la sensibilit&#233; de ses concitoyens. Tout au p&#233;ch&#233; d'orgueil, il ignorait superbement les insinuations, les calomnies, les man&#339;uvres d'appareil de ses d&#233;tracteurs, emmen&#233;s par la Soci&#233;t&#233; des &#233;changes tarif&#233;s, mieux connue depuis sous son sigle : &#171; SET &#187;. Il avait tort.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La SET l'accusait, du fait de son vigoureux plaidoyer en faveur des bas taux d'int&#233;r&#234;t, de comploter &#171; &lt;i&gt;l'euthanasie des rentiers&lt;/i&gt; &#187;, selon la formule consacr&#233;e. Elle faisait fl&#232;che de tout bois, misait sur plusieurs atouts, tous plus redoutables les uns que les autres : le d&#233;sir de s&#233;curit&#233; des poss&#233;dants qui leur faisait pr&#233;f&#233;rer un syst&#232;me valorisant leur &#233;pargne au moyen de taux d'int&#233;r&#234;t &#233;lev&#233;s ; le conservatisme qui gangrenait les individus d&#232;s lors que ceux-ci s'&#233;taient assur&#233;s d'un d&#233;but de position sociale un tant soit peu &#233;lev&#233; ; et, plus que tout, l'appui de la bureaucratie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt; En effet, plus la d&#233;mocratie gagnait en &#226;ge, plus le syst&#232;me concurrentiel en d&#233;veloppement suscitait la prolif&#233;ration envahissante d'une bureaucratie, en charge de r&#233;guler le syst&#232;me en suscitant d'innombrables normes, r&#232;glements et leur cort&#232;ge d'institutions symbiotiques, munies de leurs servants d&#233;di&#233;s : faiseurs de normes, contr&#244;leurs, avocats d'affaires, autorit&#233;s de la concurrence&#8230; Les analyses des rapports entre capitalisme, d&#233;mocratie et bureaucratie &#233;taient h&#233;las inconnues de mon p&#232;re : en e&#251;t-il &#233;t&#233; averti, peut-&#234;tre se f&#251;t-il montr&#233; plus pr&#233;cautionneux ? Mais qui peut se vanter de remonter le Temps et r&#233;crire l'Histoire &#224; sa guise !?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, j'en reviens &#224; l'ann&#233;e 19..&lt;br class='manualbr' /&gt;Le 2 d&#233;cembre &#8211; date pr&#233;monitoire des coups fourr&#233;s du calendrier r&#233;publicain &#8211; &#233;tait convoqu&#233; un Conseil des sages de la Cit&#233;. Selon l'ordre du jour, mon p&#232;re &#233;tait invit&#233; &#224; y exposer ses arguments, le syst&#232;me qu'il pr&#233;conisait, les mesures concr&#232;tes &#224; prendre pour sa mise en &#339;uvre imm&#233;diate. P&#232;re rayonnait : justice &#233;tait rendue &#224; ses efforts : certes, tout n'&#233;tait pas au point dans son projet, mais il faisait confiance &#224; la cr&#233;ativit&#233; de ses concitoyens, &#224; la clairvoyance des sages &#233;lus qui les gouvernaient : la d&#233;mocratie brillait de tous ses feux&#8230; &#171; Mieux vaut avancer dans le d&#233;sordre que pi&#233;tiner dans l'ordre &#187;, telle &#233;tait sa maxime pr&#233;f&#233;r&#233;e !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Enti&#232;rement confiant en le r&#233;sultat de la session il se dirigeait d'un pas ferme vers la Mairie. Le public &#233;tait admis &#224; assister aux d&#233;lib&#233;rations des Sages, mais l'&#226;ge minimum requis pour ce faire m'emp&#234;chait, &#224; mon grand d&#233;sappointement, d'en profiter. C'est donc accompagn&#233; du seul stagiaire grec que mon p&#232;re s'y rendit, pas f&#226;ch&#233;, au demeurant, de d&#233;montrer &#224; notre Hell&#232;ne la sup&#233;riorit&#233; de notre Cit&#233; qui, &#224; l'oppos&#233; de la d&#233;mocratie ath&#233;nienne, loin de le condamner &#224; la cigu&#235;, s'appr&#234;tait &#224; rendre hommage au nouveau Socrate, dont il se voyait l'h&#233;ritier !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La suite, ce fut le stagiaire grec qui m'en rendit compte.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Ton p&#232;re, apr&#232;s avoir remis un m&#233;morandum d&#233;taill&#233; &#224; ses pairs, rappela qu'un sondage repr&#233;sentatif effectu&#233; par les services de la Cit&#233; avait r&#233;v&#233;l&#233; que ses habitants &#233;taient favorables au projet &#224; raison de 60 &#224; 65% d'entre eux. Il rendit ensuite un hommage appuy&#233; &#224; Judith, notre secr&#233;taire de mairie, en charge des finances de la Cit&#233;. Il avait trouv&#233; en elle, s'en f&#233;licita-t-il, non seulement une interlocutrice ouverte &#224; ses id&#233;es novatrices, mais davantage encore : une technicienne avertie des m&#233;canismes financiers pr&#233;sidant &#224; la cr&#233;ation de monnaie, au cr&#233;dit aux particuliers et aux entreprises, au budget des institutions publiques &#187;. Ainsi parla-t-il.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce que ne rapporta pas le stagiaire grec, mais ce que je savais pour en avoir moi-m&#234;me &#233;t&#233; le t&#233;moin, ult&#233;rieurement, et qui ne g&#226;chait rien, de surcro&#238;t, &#233;tait la contradiction d&#233;routante pour plus d'un parmi les interlocuteurs de Judith, entre l'aust&#233;rit&#233; de sa profession et la promesse d'embrasements inou&#239;s qui brillait dans des yeux noirs de charbon qui vous d&#233;shabillaient rien qu'en vous effleurant de leur caresse, le balancement imperceptible de la hanche qui fascinait le visiteur hypnotis&#233;, les ongles impeccablement laqu&#233;s de fins orteils d&#233;nud&#233;s chauss&#233;s de fines sandales tress&#233;es&#8230;&lt;br class='manualbr' /&gt;Malheur &#224; qui s'y laissait prendre : les banquiers ressortaient de ces confrontations, philanthropes malgr&#233; eux, ayant consenti &#224; la Cit&#233; des pr&#234;ts sans int&#233;r&#234;t &#233;tal&#233;s sur d'invraisemblables dur&#233;es, le tout sans pour autant avoir consomm&#233; la moindre de tant de promesses entrevues, et devant faire face maintenant, du fait de leur faiblesse coupable, &#224; des actionnaires rendus furieux par leur prodigalit&#233;&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Des bruits encore plus inqui&#233;tants circulaient au sein de la confr&#233;rie des banquiers : on y serait sans nouvelles de certains parmi ses membres les plus hardis, lesquels auraient laiss&#233; entendre leur d&#233;sir d'affronter Judith sur &lt;i&gt;tous &lt;/i&gt; les terrains. (Je souligne le &#171; &lt;i&gt; tous&lt;/i&gt; &#187;). Il se disait que ces disparitions n'&#233;taient pas sans rapport avec une pi&#232;ce de mus&#233;e, un cimeterre de l'&#226;ge du bronze, d&#233;corant l'un des murs du bureau de Judith, et sur le manche duquel on distinguerait nettement une liste de H, tous barr&#233;s d'une croix. L'inqui&#233;tant de l'affaire, &#233;tait que cette liste, elle, ne semblait pas dot&#233;e de l'immuabilit&#233; caract&#233;ristique d'une pi&#232;ce de mus&#233;e : elle s'enrichissait, en effet, de temps &#224; autre, d'un nouvel H barr&#233;. Il se murmurait encore que ces adjonctions n'&#233;taient pas sans rapport avec la disparition des trop hardis banquiers. Mais aussi, il se disait tant de choses. S'il fallait toutes les croire&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quoi qu'il en soit, les ingr&#233;dients d'une complicit&#233; sans faille &#233;taient r&#233;unis pour lier Judith &#224; mon p&#232;re. Quant &#224; la nature intime de leurs rapports, je ne pus jamais la d&#233;m&#234;ler : la discr&#233;tion est le propre de la Finance, f&#251;t-elle philanthropique, d'ailleurs, moi qui vous conte ici cette l&#233;gendaire saga, allez donc savoir si je ne suis pas le fils de Judith et de mon p&#232;re ?!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec poursuivit son r&#233;cit du discours paternel en ces termes : &#171; En souscrivant au Projet philanthropique, notre Cit&#233; s'appr&#234;te &#224; donner l'exemple d'une d&#233;mocratie soustraite au pouvoir de l'Argent Roi, au mirage des Honneurs, au r&#232;gne de la Bureaucratie. Mon m&#233;morandum, confort&#233; par la science de Judith, vous en a expos&#233; les arguments. J'attends de vous, mes pairs, une r&#233;ponse sans ambigu&#239;t&#233;s, des critiques constructives, un d&#233;bat d'id&#233;es digne de l'attente de nos concitoyens. Je ne vous demande pas de vous prononcer sur ma personne mais seulement sur le projet. Est-il ou non susceptible de procurer, sinon le bonheur, du moins davantage de bien &#224; notre Cit&#233; ? Conseillers, l'Histoire vous contemple, &#224; vous de l'&#233;crire &#187;. Telle fut la br&#232;ve et solennelle d&#233;claration de ton p&#232;re, rapporta le stagiaire.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A quelles suites s'attendait ton p&#232;re ? Je ne sais, au juste, continua le stagiaire. Une confrontation avec le pr&#233;sident de la SET, lui-m&#234;me membre du Conseil ? Le t&#233;moignage de Judith, pr&#233;sente elle aussi dans l'auditoire ? Des demandes d'explication formul&#233;es par les Conseillers pr&#233;sents ? En tout cas, un d&#233;bat o&#249; il se tenait &#224; la fois pr&#234;t &#224; d&#233;fendre ses positions, mais sym&#233;triquement d&#233;sireux de les faire &#233;voluer au gr&#233; de critiques et propositions &#233;ventuelles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Toujours est-il que la premi&#232;re surprise vint du pr&#233;sident de la SET. &#171; Je n'ai rien contre le projet pr&#233;sent&#233; par mon excellent coll&#232;gue, pr&#233;sident du Comptoir philanthropique du Levant. Mais je demande de citer &#224; comparaitre, en guise de t&#233;moin, le Chef des Bureaux &#187;. &lt;br class='manualbr' /&gt;Ton p&#232;re fut interloqu&#233;, fit le stagiaire : en quoi ce t&#233;moignage avait-il donc rapport avec le sujet ? Il allait &#234;tre &#233;difi&#233;.&lt;br class='manualbr' /&gt;Le t&#233;moin d&#233;clara : &#171; Les Bureaux sont s&#233;duits de prime abord par le projet du Comptoir. Qui ne souhaiterait s'affranchir du r&#232;gne de l'Argent et de la Concurrence pour sacrifier au nouveau Dieu de la Solidarit&#233; ? Mais les Bureaux se doivent de mettre en garde le Conseil. Dans ce nouveau contexte, nombre d'institutions et donc leurs ressortissants, faiseurs de normes, contr&#244;leurs, avocats d'affaires, juges de la concurrence, banquiers en surnombre se retrouveraient sans emplois, incapables, tous tant qu'ils sont, de fournir &#224; l'&#233;change solidaire, en guise d'aliment, autre chose qu'un savoir-faire d&#233;sormais obsol&#232;te. Faut-il rappeler, en outre, que la d&#233;mocratie est un &#233;tat de droit o&#249; la mise en &#339;uvre des lois vot&#233;es exige l'appareil des r&#232;glements et des normes et donc l'existence la bureaucratie en tant qu'agent essentiel de cet environnement ? Prenez garde de ne scier la branche sur laquelle est assise ladite d&#233;mocratie ! &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ton p&#232;re, un moment d&#233;sar&#231;onn&#233; par cette charge inattendue, n'eut pas le loisir d'y r&#233;pondre : le Maire prenait la parole : &#171; La cause est donc entendue, l'on passe au vote &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Comment cela, s'&#233;tonna ton p&#232;re, il n'y a point eu quelque explication que ce soit, ni de ma part ni de celle de mes contradicteurs ? &#187;&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Tout le monde a lu votre passionnant m&#233;morandum, mon excellent coll&#232;gue, ne perdons pas davantage de temps, d'autres importantes questions sont &#224; l'ordre du jour &#187; trancha le Maire, sur un ton d&#233;finitif.Il n'y avait plus qu'&#224; proc&#233;der : sur les 25 Conseillers, Maire compris, 15 &#233;taient absents. 12 d'entre eux avaient fait parvenir leurs pouvoirs qui &#224; la SET, qui au Maire, avec tous pour instructions de voter contre le projet. Les dix pr&#233;sents r&#233;partirent leurs voix &#224; raison de 7 pour le projet et trois contre. Ton p&#232;re &#233;tait battu.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'explication du refus de d&#233;battre du Maire, comme celle de la position des Conseillers, contredisant ce que l'on savait de l'opinion du peuple par les sondages, ne filtr&#232;rent que plus tard : le Maire et le pr&#233;sident de la SET faisaient partie de la m&#234;me Compagnie &#8211; aussi secr&#232;te que c&#233;l&#232;bre &#8211; d'&#233;tudes et r&#233;flexions politiques, mais d'une part, le pr&#233;sident de la SET y &#233;tait plus grad&#233; que l'&#233;dile, d'autre part, les subsides de la SET couvraient g&#233;n&#233;reusement, chaque fois que n&#233;cessaire, les d&#233;ficits de la Compagnie&#8230;et, pour ne pas faire de jaloux, &#233;galement ceux, plus priv&#233;s, de nombre des Conseillers . Ajouterai-je qu'il s'y ajoutait enfin, chez le Maire, un motif personnel et d&#233;terminant, sa jalousie &#224; l'&#233;gard de mon p&#232;re, soigneusement dissimul&#233;e jusque-l&#224; : la nature humaine est ainsi faite que l'on pardonne difficilement &#224; ceux qui vous ont parrain&#233; et m&#234;me volontiers c&#233;d&#233; la place aux postes supr&#234;mes de la magistrature publique !&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Dans ce contexte d&#233;l&#233;t&#232;re de basses man&#339;uvres, il y eut, cependant, une compensation de taille pour mon p&#232;re : la belle Judith, elle au moins, ne le d&#233;&#231;ut pas. A l'issue de la s&#233;ance, s'adressant au Maire : &#034; La Cit&#233; vient de perdre l'une de ses modestes abeilles,&#034; d&#233;clara-t-elle, &#224; la stup&#233;faction incr&#233;dule de son employeur. Puis, se tournant vers mon p&#232;re : &#034;M. le Capitaine du Comptoir philanthropique du Levant me fera-t-il l'honneur de me compter d&#233;sormais parmi les membres de son valeureux &#233;quipage ? !&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ainsi prit fin cette s&#233;quence m&#233;morable. Malgr&#233; son immense d&#233;ception, mon p&#232;re poursuivit l'&#339;uvre du Comptoir philanthropique, mais uniquement sur la base du volontariat des &#233;changes solidaires et non plus dans l'espoir d'un syst&#232;me g&#233;n&#233;ralis&#233;, l&#233;gitim&#233; par notre d&#233;mocratie repr&#233;sentative.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Concernant justement cette derni&#232;re, il continua n&#233;anmoins de lui accorder son soutien, quoique d&#233;sormais d&#233;pourvu d'illusions : il pensait fermement qu'un jour lointain, qu'il ne connaitrait vraisemblablement pas de son vivant, ses imperfections finiraient par &#234;tre gomm&#233;es. Il en d&#233;battait sans fin avec son contradicteur pr&#233;f&#233;r&#233;, le stagiaire grec. Sous-jacente &#224; la foi de charbonnier apparente de mon p&#232;re, affich&#233;e envers la d&#233;mocratie repr&#233;sentative dont les d&#233;rives intrins&#232;ques l'avaient pourtant si am&#232;rement trahi, le stagiaire d&#233;tectait, en r&#233;alit&#233;, une pr&#233;f&#233;rence pour le gouvernement utopique des philosophes, cher &#224; Socrate et son disciple, Platon. Mon ami se gaussait de cette na&#239;vet&#233;. Les Grecs n'avaient-ils pas fait l'entier tour de la question, quelque 400 ann&#233;es avant notre &#232;re ? Et de citer D&#233;mosth&#232;ne qui, d&#233;j&#224;, se plaignait, parlant des &#233;diles : &#171; les Ath&#233;niens n'&#233;coutent m&#234;me pas les autres &#187; : un couteau retourn&#233; dans le c&#339;ur de mon p&#232;re qui ne dig&#233;rait toujours pas et de mani&#232;re analogue, que le Gouvernement de la Cit&#233; f&#251;t incapable d'accueillir le message de son opposition, ne fut-ce que pour reprendre &#224; son compte le meilleur de ses id&#233;es&#8230;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Rousseurs</title>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Au Comptoir Philanthropique du Levant, que dirigeait mon p&#232;re, j'&#233;tais charg&#233; de la tenue des stocks. Cette t&#226;che convenait &#224; mon statut de d&#233;butant dans le m&#233;tier. De surcro&#238;t, elle s'accordait &#224; merveille avec la tendance irr&#233;pressible &#224; la r&#234;verie, que nourrissait l'adolescent que j'&#233;tais. &lt;br class='autobr' /&gt;
Sous le pr&#233;texte d'inventaires interminables et minutieux, je m'enfermais dans les caves du Comptoir, que plus personne n'avait visit&#233;es depuis la fin de l'empire ottoman, arpentais des d&#233;dales de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Au Comptoir Philanthropique du Levant, que dirigeait mon p&#232;re, j'&#233;tais charg&#233; de la tenue des stocks. Cette t&#226;che convenait &#224; mon statut de d&#233;butant dans le m&#233;tier. De surcro&#238;t, elle s'accordait &#224; merveille avec la tendance irr&#233;pressible &#224; la r&#234;verie, que nourrissait l'adolescent que j'&#233;tais.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sous le pr&#233;texte d'inventaires interminables et minutieux, je m'enfermais dans les caves du Comptoir, que plus personne n'avait visit&#233;es depuis la fin de l'empire ottoman, arpentais des d&#233;dales de placards et d'&#233;tag&#232;res, fouinais dans les tiroirs, sachets et bocaux, m'enivrais de l'odeur des &#233;lixirs et des teintures, me barbouillais de cr&#232;mes, &#233;ternuais parmi les poudres et les aphrodisiaques.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'Orient de Sindbad d&#233;ferlait &#224; mes pieds. Je m'asseyais par terre, la t&#234;te reposant sur mes genoux, que j'entourais de mes bras, et laissais les g&#233;nies, &#233;chapp&#233;s de bouteilles poussi&#233;reuses, me guider dans les cavernes gard&#233;es de dragons venimeux. Je livrais des combats h&#233;ro&#239;ques, pour acc&#233;der aux seins d'ineffables odalisques, &#224; qui je faisais l'hommage des tr&#233;sors cosm&#233;tiques du Comptoir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re &#233;tait au fait de mes errements. Le plus &#233;trange est que j'aurais jur&#233;, quand il me faisait reproche de la longueur de mes exp&#233;ditions, qu'un &#233;clair malicieux illuminait son regard. Je n'&#233;tais point s&#251;r, alors, qu'il r&#233;prouv&#226;t ces r&#234;veries. Peut-&#234;tre pensait-il qu'elles &#233;taient n&#233;cessaire &#224; l'&#233;dification de la cosm&#233;tique des temps futurs, celle qui assurerait la permanence d'une Philanthropie mise au service de la beaut&#233;, quand le temps serait venu, pour lui, de passer le relais ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Cela ne le d&#233;tournait pas de veiller &#224; ce que je lui fisse un rapport exact de l'&#233;tat des stocks. Plus que tout, il redoutait les ruptures d'approvisionnement, pr&#233;judiciables &#224; la r&#233;putation de fournisseur ponctuel du Comptoir Philanthropique du Levant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le produit phare du Comptoir &#233;tait la fameuse cr&#232;me &#034;Contre les t&#226;ches de rousseur&#034;, dite cr&#232;me &#034;C.T.R.&#034; Nos clients &#233;taient les princes du d&#233;sert, dont les harems, tels des &#233;ponges, absorbaient avidement nos onguents. Pourtant, il n'&#233;tait point ici question de rousses, mais plut&#244;t de beaut&#233;s brunes dont, &#244; miracle, nos cr&#232;mes avaient le pouvoir magique d'&#233;claircir le bronzage. Nous en chargions des caravanes qui, pour acheminer nos marchandises, luttaient avantageusement, &#224; l'&#233;poque, avec les premiers camions : ce que perdaient les premi&#232;res en dur&#233;e &#233;tait compens&#233;, et au del&#224;, par la frugalit&#233; de ces transports vivants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le stock du Comptoir tombait au dessous des huit tonnes qu'embarquait une caravane, il m'appartenait de donner l'alerte. Apr&#232;s quoi, je passais le relais au stagiaire grec. Il lui revenait d'assurer le r&#233;approvisionnement en principes actifs.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Entreprise d&#233;licate&#8230; En vertu de la loi des contraires, il fallait proc&#233;der &#224; la mani&#232;re des vaccins, extraire ces principes de la source du mal, la tache de rousseur elle-m&#234;me, ce qui n'&#233;tait pas une mince affaire : le moyen de trouver des rousses dans notre Orient ?!&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re, avec son flair infaillible, avait reconnu, dans notre ami stagiaire, l'instrument ad&#233;quat &#224; son entreprise. Les ann&#233;es de bagne, les tortures qui avaient sanctionn&#233; sa participation &#224; la R&#233;sistance grecque, avant qu'il ne f&#251;t recrut&#233; par le Comptoir, la solitude qui en &#233;tait r&#233;sult&#233;e, avaient conf&#233;r&#233; au personnage l'&#233;paisseur du h&#233;ros tragique. L'iris chaud et brun de ses yeux abritait des puits de tristesse, que seuls comblaient, de loin en loin, les &#233;clairs de gaiet&#233; qu'y allumaient les femmes qu'il aimait. D'y &#234;tre parvenues, fut ce pour un instant fugace, les rendait folles.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mettant &#224; profit ses pouvoirs et tel un chien chassant de race, il suffisait que mon p&#232;re le l&#226;ch&#226;t au sein d'un flot de touristes venues d'Europe, pour qu'il ramen&#226;t, dans ses filets, deux ou trois captives de choix, aux visages constell&#233;s&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il n'avait pas de mal &#224; rep&#233;rer ses proies. Il tendait ses embuscades le long de la grand rue, o&#249; les &#034;Service&#034; Mercedes jouaient &#224; leurs dangereux jeux de cache-cache avec les tramways verts brinquebalants. L&#224;, il guettait les rares passantes &#224; se risquer sur le c&#244;t&#233; au soleil : ce ne pouvaient &#234;tre que des Europ&#233;ennes, les autochtones, pour leur part, ayant de longue date compris l'avantage de trotter du c&#244;t&#233; de l'ombre. Le stagiaire grec pistait ses victimes, choisissant celles dont le teint fragile tournait &#224; la brique rouge, ocell&#233;e d'&#233;ph&#233;lides&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Sa technique d'abordage &#233;tait constante. Il s'adressait &#224; elles dans son idiome natal, pr&#233;tendant reconna&#238;tre, &#224; leur mise, des &#034;pays&#034;. La confusion lev&#233;e, la solidarit&#233; &#233;tait cr&#233;&#233;e entre &#233;trangers perdus dans cet Orient barbare. Leur promettant la fra&#238;cheur, il leur faisait visiter les locaux du Comptoir Philanthropique du Levant.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Au rez-de-chauss&#233;e, Mahmoud, le cafetier, leur servait un breuvage de bienvenue, convenablement ensemenc&#233; de pavot par l'astucieux Hell&#232;ne. La visite se poursuivait, au premier &#233;tage, par le passage oblig&#233; dans l'antre de notre voisin, le dentiste, dont les pinces rougies au feu de son &#226;tre toujours embras&#233;, rappelaient aux visiteurs son ancien &#233;tat de forgeron.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&#201;tourdies par le cafetier, &#233;pouvant&#233;es par le dentiste, les innocentes victimes refusaient g&#233;n&#233;ralement de poursuivre la visite des lieux. Le stagiaire grec leur faisait gr&#226;ce du deuxi&#232;me &#233;tage, o&#249; se tenait mon oncle, le comptable, demeur&#233; attach&#233; &#224; sa machine &#224; calculer, par mon p&#232;re, en punition du forfait - illusoire ? - d'avoir courtis&#233; ma m&#232;re. Il leur &#233;pargnait la visite des bureaux o&#249; les commis Joseph, Maurice et Ren&#233; noircissaient la marge de leurs grimoires arithm&#233;tiques de chansons &#233;crites &#224; l'encre sympathique&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'ombre r&#233;paratrice de l'immeuble avait n&#233;anmoins accompli son office. Le stagiaire grec emmenait la petite troupe ragaillardie sur les bords de mer. Je lui pr&#234;tais main forte et, dans une barque lou&#233;e, nous faisions la tourn&#233;e des radeaux, ancr&#233;s au large des diff&#233;rents &#233;tablissements baln&#233;aires. Ils &#233;taient l'occasion de bains de soleil, propices &#224; des siestes prolong&#233;es.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le stagiaire grec pouvait alors proc&#233;der aux op&#233;rations pr&#233;vues sur les belles endormies. Je l'aidais. Extrayant de nos musettes des pipettes microscopiques, nous en faisions usage, pour pr&#233;lever sur leurs visages apais&#233;s, les doses infinit&#233;simales de taches de rousseur, n&#233;cessaires &#224; la fabrication de nos cr&#232;mes, avant de les rendre, oublieuses de leur aventure, &#224; la banalit&#233; de leurs &#034;Tour operators&#034;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Parfois, cependant, le stagiaire grec succombait &#224; la m&#233;lancolie. Une chevelure plus fauve, des sourcils davantage &#233;tir&#233;s ravivaient les blessures caus&#233;es par d'anciennes trahisons, avant qu'il f&#251;t, dans son pays, livr&#233; aux Anglais. Sa pipette, alors, c&#233;dait la place &#224; ses l&#232;vres, qui buvaient la tache de rousseur, la soustrayant &#224; nos cr&#232;mes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'avais garde de d&#233;noncer ces larcins &#224; mon p&#232;re. J'attendais de mon ami, tel un grand fr&#232;re, qu'il m'initi&#226;t plut&#244;t &#224; l'art de se d&#233;salt&#233;rer aux confetti mordor&#233;s, qui ornaient les jolis visages de nos compagnes d'une heure.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Je n'en eus pas le loisir. L'&#233;poque changeait. La mode, revendiquant l'authenticit&#233; du bronzage, fit que la vogue des teints clairs tomba en d&#233;su&#233;tude, parmi les harems des princes du d&#233;sert. Avec le d&#233;clin de sa cr&#232;me &#034;C.T.R.&#034;, le Comptoir Philanthropique du Levant abandonna ses battues aux taches de rousseur. Mon initiation s'en trouva report&#233;e d'autant...&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Le d&#233;m&#233;nagement</title>
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		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Toutes les ann&#233;es bissextiles, &#224; la date fatidique du 29 F&#233;vrier, la Cit&#233; enti&#232;re s'appr&#234;tait &#224; d&#233;m&#233;nager. Mon p&#232;re, en tant que propri&#233;taire du Comptoir Philanthropique du Levant, pr&#233;sidait, comme il se doit, &#224; cette op&#233;ration complexe qui se d&#233;roulait sur trois semaines, pour s'achever au premier jour du printemps. &lt;br class='autobr' /&gt;
La Cit&#233; comm&#233;morait sa propre gen&#232;se &#224; travers ce d&#233;m&#233;nagement, vivant ainsi une renaissance mystique, la r&#233;surrection des cendres, des &#226;mes et des corps. A cette occasion, (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Toutes les ann&#233;es bissextiles, &#224; la date fatidique du 29 F&#233;vrier, la Cit&#233; enti&#232;re s'appr&#234;tait &#224; d&#233;m&#233;nager. Mon p&#232;re, en tant que propri&#233;taire du Comptoir Philanthropique du Levant, pr&#233;sidait, comme il se doit, &#224; cette op&#233;ration complexe qui se d&#233;roulait sur trois semaines, pour s'achever au premier jour du printemps.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La Cit&#233; comm&#233;morait sa propre gen&#232;se &#224; travers ce d&#233;m&#233;nagement, vivant ainsi une renaissance mystique, la r&#233;surrection des cendres, des &#226;mes et des corps. A cette occasion, les amiti&#233;s distendues renouaient leurs cheveux d'ange, la trompette sacr&#233;e r&#233;veillait les amours assoupies. Les haines vivaces retrouvaient une nouvelle jeunesse &#224; la perspective de voir &#224; nouveau les chairs s'entre-d&#233;chirer dans des ruisseaux de sang revivifi&#233; d'un rouge aux odeurs de carnages nouveaux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;De longue date, mon p&#232;re avait compris que sa fonction philanthropique ne pouvait se borner &#224; la r&#233;paration, f&#251;t elle d&#233;sint&#233;ress&#233;e, des &#226;mes bless&#233;es et autres maux de l'esprit et, par voie de cons&#233;quence, du corps, bref, tout ce qui pouvait faire l'ordinaire d'une quelconque population attach&#233;e &#224; la gl&#232;be de ses triviales mis&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Non, la cause de notre Cit&#233; &#233;tait digne de soins plus subtils, produits du talent, du g&#233;nie, de la compassion, avec lesquels se devait traiter le mal de vivre rampant, celui qui, au fil des ans, distend les amiti&#233;s, assoupit les amours, et parvient &#224; son paroxysme &#224; user les haines les plus vivaces, r&#233;duites d&#232;s lors &#224; de modestes agacements.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Le Comptoir Philanthropique du Levant, promu ma&#238;tre d'&#339;uvre des c&#233;r&#233;monies, &#233;tait tout entier mobilis&#233; pendant les trois mois qui pr&#233;c&#233;daient le signal de d&#233;part. A l'&#233;tage des fabrications, le stagiaire grec et moi-m&#234;me suspendions le fonctionnement des urgences destin&#233;es &#224; r&#233;parer les br&#251;lures des rencontres amoureuses et la production des filtres correspondants. Des gamins, recrut&#233;s pour la circonstance, &#233;taient envoy&#233;s de par la ville avec pour t&#226;che de placarder d'&#233;normes affiches en caract&#232;res &#233;carlates sur les portes coch&#232;res, mettant en garde contre les amours de rencontre pouvant survenir pendant cette p&#233;riode, au cours de stations trop prolong&#233;es sous les auvents, aux fins de se soustraire au soleil, qui ; en d&#233;pit de la date, pouvait encore consumer les imprudents &#224; la recherche de sensations fortes et surtout d&#233;lictueuses en notre Orient prude. Les affiches avaient pour objet de d&#233;gager la responsabilit&#233; du Comptoir Philanthropique du Levant au cours de cette p&#233;riode. L'abstinence ainsi pr&#233;conis&#233;e par lui avait v&#233;ritablement valeur de car&#234;me et je ne connais pas de cas de transgression.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les employ&#233;s du Comptoir Philanthropique du Levant pouvaient ainsi se consacrer &#224; l'organisation des op&#233;rations. La r&#232;gle &#233;tait que tous les habitants fussent appel&#233;s &#224; quitter leur domicile pour en gagner un nouveau, d&#233;sign&#233; dans le cadre d'une gigantesque loterie m&#234;lant l'ensemble des logements de la Cit&#233;. Quelques d&#233;magogues avaient bien propos&#233; d'&#233;tendre cette obligation aux b&#226;timents administratifs, mais mon p&#232;re n'avait eu aucun mal &#224; juguler ces manifestations d'un gauchisme pu&#233;ril : la perspective de voir les commissariats de police occuper les h&#244;pitaux et ces derniers trouver asile dans les prisons eut t&#244;t fait de concr&#233;tiser l'unanimit&#233; de notre population raisonnable contre les errements de ces utopistes irresponsables.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les commis du Comptoir Philanthropique du Levant, dont les plus anciens, &#224; la veille de leur retraite, avaient connu une dizaine de ces d&#233;m&#233;nagements, ma&#238;trisaient bien la proc&#233;dure. Cela commen&#231;ait par la loterie. Mon p&#232;re, de son vivant, tint toujours &#224; ce qu'elle se f&#238;t en recourant aux moyens homologu&#233;s au moment de la cr&#233;ation du rite et cela, quels que fussent par la suite les progr&#232;s techniques. Pour lui, faire confiance &#224; l'amas de soudures en quoi consistait un ordinateur &#233;quivalait &#224; poser sa t&#234;te sur l'&#233;tal d'un boucher en mal de marchandises. Pour notre Cit&#233; d'un million d'&#226;mes, il avait donc fait confectionner quelque deux cent cinquante mille billets, portant tous l'adresse d'un logement, et dont il remplissait une fosse munie d'une soufflerie. Les billets dansaient ainsi en de gracieuses arabesques projetant devant nos yeux &#233;merveill&#233;s l'image a&#233;rienne des rues de notre Cit&#233; ch&#233;rie. Les enfants des maternelles, ne sachant pas lire, entraient alors dans cette piscine et attrapaient, chacun &#224; leur tour, un billet, attribu&#233; &#224; une famille &#224; l'&#233;nonc&#233; de son nom, lu par ordre alphab&#233;tique.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La loterie donnait bien s&#251;r lieu &#224; une f&#234;te grandiose, qui ouvrait la p&#233;riode consacr&#233;e. La population, mass&#233;e dans les rues et inform&#233;e par les hauts parleurs, attendait le verdict avec une angoisse m&#234;l&#233;e d'une indicible excitation. Des explosions successives de cris de joie et de d&#233;chirantes lamentations suivaient l'&#233;nonc&#233; des r&#233;sultats. Telle riche famille se voyait rel&#233;gu&#233;e &#224; un HLM de transit, &#224; de mis&#233;rables immigr&#233;s pouvaient &#234;tre attribu&#233;s des h&#244;tels particuliers, des amours ill&#233;gitimes pouvaient se retrouver log&#233;es sur le m&#234;me palier ce qui, &#224; tout prendre, ne leur &#233;tait pas vraiment avantageux&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mais la t&#226;che des commis du Comptoir Philanthropique du Levant ne faisait que commencer. Il leur revenait de r&#233;server d&#233;m&#233;nageurs et camionneurs, d'en &#233;chelonner la noria pendant deux bonnes semaines, de pr&#233;venir les services d'eau, de gaz et d'&#233;lectricit&#233;, d'effectuer les d&#233;marches n&#233;cessaires aupr&#232;s de la S&#233;curit&#233; Sociale, des cr&#232;ches, des Imp&#244;ts, des ASSEDIC&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pour les habitants eux-m&#234;mes, c'&#233;tait le grand remue-m&#233;nage, celui des t&#234;tes et des c&#339;urs. Le d&#233;m&#233;nagement sonnait immanquablement l'heure de v&#233;rit&#233;, celle des r&#233;visions joyeuses ou d&#233;chirantes. On pouvait tout aussi bien profiter du changement de domicile pour l&#226;chement mettre fin &#224; une liaison devenue pesante, qu'y trouver mati&#232;re &#224; conforter des projets de vie demeur&#233;s jusqu'ici &#224; l'&#233;tat de prudentes &#233;bauches.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Certains se comportaient &#224; cette occasion comme des insectes : ils muaient litt&#233;ralement, abandonnant en m&#234;me temps que la d&#233;froque de leurs d&#233;sirs affaiblis les signes d'appartenance &#224; un pass&#233; devenu trop lourd : meubles, livres, portraits, photographies disparaissaient ainsi sans laisser d'autres traces que celles d'un deuil accept&#233;, assum&#233;, souhait&#233;. La ville embaumait la senteur des autodaf&#233;s o&#249; se consumaient, dans des m&#233;langes ambigus, les restes encombrants de dangereuses m&#233;moires.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu &#224; peu, au cours de ces deux semaines, un climat de surexcitation envahissait les rues. Les gens s'abordaient, se congratulaient, se plaignaient, faisaient connaissance, &#233;changeaient adresses et invitations. La ville se prenait &#224; ressembler &#224; un verger qui, soumis &#224; une coupe s&#233;v&#232;re &#224; la fin de l'hiver se met, le printemps venu, &#224; rejaillir en pousses vigoureuses porteuses d'une nouvelle jeunesse.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;On entrait alors dans la troisi&#232;me et derni&#232;re semaine, celle qui pr&#233;c&#233;dait le printemps. Mon p&#232;re pr&#233;sidait aux c&#233;r&#233;monie cl&#244;turant les op&#233;rations. Selon le rite, mon oncle, habituellement encha&#238;n&#233; &#224; sa machine &#224; calculer, dans son bureau du Comptoir Philanthropique du Levant, s'en voyait lib&#233;r&#233; et promu &#224; la dignit&#233; de Pharaon. Pendant sept jours, nous &#233;tions tous employ&#233;s au Comptoir Philanthropique du Levant &#224; fabriquer des Plaies diverses : sang, sauterelles, grenouilles, gr&#234;le, que sais-je encore, dont nos &#233;missaires inondaient chaque nuit la ville. Le dernier jour, tout le monde se rendait en procession au barrage dont les &#233;cluses ferm&#233;es durant les semaines pr&#233;c&#233;dentes avaient retenu l'eau de notre fleuve. Mon p&#232;re prenait la t&#234;te de ses ouailles et franchissait ainsi &#224; sec le lit du cours d'eau r&#233;duit &#224; un mince filet. Mon oncle s'engageait alors &#224; la poursuite des fuyards, brandissant un sabre recourb&#233; mais, au signal de mon p&#232;re, nous ouvrions les &#233;cluses. Ainsi, tous les quatre ans, p&#233;rissait un de mes oncles. C'&#233;tait la mani&#232;re de mon p&#232;re de les punir de rencontrer, certes par inadvertance, mais trop souvent &#224; son gr&#233;, ma m&#232;re sous les auvents des portes coch&#232;res.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Avec ce drame prenait fin le d&#233;m&#233;nagement. La travers&#233;e du fleuve, effectu&#233;e sans se retourner, signifiait que la population abandonnait, sans esprit de retour, les habits d'un pass&#233; r&#233;volu. Une fois de plus, le Comptoir Philanthropique du Levant justifiait la r&#233;putation de ses services : gr&#226;ce &#224; lui, notre ville renaissait encore et toujours plus jeune.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce temps n'est plus. J'ai fui notre Cit&#233;, mon p&#232;re et mes oncles, eux aussi, ne sont plus. J'habite &#224; pr&#233;sent dans des villes o&#249;, faute d'avoir su cr&#233;er un Comptoir Philanthropique, les d&#233;m&#233;nagements bissextiles n'existent pas. Les habits du pass&#233; ne quittent plus d&#233;sormais ma peau, priv&#233;e de mue, transform&#233;e en un tenace parchemin porteur de signes accusateurs. Parfois, cependant, il m'arrive d'aimer &#224; nouveau. Alors,&#8230;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;&lt;i&gt;Je r&#234;ve d'un chemin de brume,&lt;br class='manualbr' /&gt;Et dans ma gorge, comme un cri&lt;br class='manualbr' /&gt;Se noue, et de ma vie allume&lt;br class='manualbr' /&gt;Les vieux d&#233;bris du manuscrit.&lt;/i&gt;&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Colporteurs</title>
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		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Quand mon p&#232;re partait en tourn&#233;e pour placer les produits du Comptoir Philanthropique du Levant, il avait coutume d'emmener avec lui le Stagiaire grec. Non que celui-ci lui f&#251;t d'une utilit&#233; directe, mais c'&#233;tait comme se livrer &#224; une partie de billard &#224; plusieurs bandes. &lt;br class='autobr' /&gt;
L'objectif de mon p&#232;re &#233;tait simple, quoique difficile &#224; r&#233;aliser. Placer les produits du Comptoir Philanthropique du Levant aupr&#232;s de paysans coup&#233;s de toute civilisation digne de ce nom par une ou plusieurs journ&#233;es de (&#8230;)&lt;/p&gt;


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		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Quand mon p&#232;re partait en tourn&#233;e pour placer les produits du Comptoir Philanthropique du Levant, il avait coutume d'emmener avec lui le Stagiaire grec. Non que celui-ci lui f&#251;t d'une utilit&#233; directe, mais c'&#233;tait comme se livrer &#224; une partie de billard &#224; plusieurs bandes.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;L'objectif de mon p&#232;re &#233;tait simple, quoique difficile &#224; r&#233;aliser. Placer les produits du Comptoir Philanthropique du Levant aupr&#232;s de paysans coup&#233;s de toute civilisation digne de ce nom par une ou plusieurs journ&#233;es de mont&#233;e &#224; dos de mulet, sur des marches escarp&#233;es de pierres tellement d&#233;vor&#233;es par le soleil, que les pauvres b&#234;tes h&#233;sitaient &#224; poser le sabot, de peur d'en voir le fer rougir au bout de quelques foul&#233;es. Mais le pire &#233;tait encore &#224; venir, car comment persuader ces montagnards solitaires qui, si disjoints qu'ils fussent du monde de l'artifice de par l'abondance des neiges d'hiver, succ&#233;dant &#224; l'enfer des sentiers br&#251;lants de l'&#233;t&#233;, ne l'&#233;taient pas suffisamment pour n'avoir entendu monter jusqu'&#224; eux la rumeur des villes peupl&#233;es d'&#226;mes uniquement int&#233;ress&#233;es &#224; l'escroquerie de leur prochain, comment donc les persuader que rien, absolument rien, parmi ces onguents, ces poudres et autres sirops dont les appellations dansaient en lettres d'or sur leurs emballages polychromes, rien n'&#233;tait &#224; vendre et tout &#224; donner ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pouvait-on s&#233;rieusement croire &#224; la pertinence, l'ad&#233;quation, l'efficacit&#233; des produits que l'on vous donnait, sans la moindre monnaie d'&#233;change ? Ma grand-m&#232;re, n&#233;e au sein de ces montagnes frustes n'avait-elle pas coutume de solennellement d&#233;clarer : &#034;Ce qui est cher est bon march&#233;.&#034;, identifiant ainsi de mani&#232;re d&#233;finitivement irr&#233;futable chert&#233; et qualit&#233; ? D'o&#249;, toujours en ces &#226;mes simples, l'acceptation aveugle de la proposition fallacieusement r&#233;ciproque : les produits offerts, donn&#233;s, r&#233;pandus &#224; pleines mains dans une parfaite gratuit&#233; par mon p&#232;re &#233;taient forc&#233;ment des produits inefficaces, inad&#233;quats, impertinents.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant des ann&#233;es, il s'obstina. pendant des ann&#233;es il dut s'en retourner bredouille, sa charrette pleine au d&#233;part et plus lourde encore au retour, du poids accru de ses d&#233;sillusions. Jusqu'au jour o&#249; il emmena avec lui le Stagiaire grec. Je ne sais si ce dernier avait d&#233;j&#224; son plan derri&#232;re la t&#234;te ou si, &#224; travers les lectures de Maupassant auxquelles il s'astreignait assid&#251;ment pour perfectionner son fran&#231;ais h&#233;sitant, il se figurait les exp&#233;ditions de mon p&#232;re comme celles d'un paysan allant vendre ses b&#234;tes dans une foire de Normandie. Mon p&#232;re, d&#233;sireux peut-&#234;tre de se distraire d'une tristesse qu'il savait devoir ramener in&#233;vitablement avec lui, consentit &#224; le prendre sur sa charrette. Apr&#232;s tout, les paysans pourraient-ils t&#233;moigner &#224; l'&#233;gard du curieux animal qu'il leur apportait un int&#233;r&#234;t susceptible d'abaisser inopin&#233;ment les barri&#232;res opini&#226;tres qu'ils s'obstinaient &#224; placer en travers du bienfaiteur de l'humanit&#233; qu'il &#233;tait ?&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La charrette d&#233;tel&#233;e au pied de la pente, nos voyageurs avaient gravi le sentier menant, par les falaises, au village fix&#233; comme but pour la premi&#232;re &#233;tape de l'exp&#233;dition, pressant le pas de leurs mulets au dos desquels &#233;tait arrim&#233; le riche &#233;chantillon de tous les produits du Comptoir Philanthropique du Levant. Il y avait l&#224;, les cr&#232;mes contre les t&#226;ches de rousseur qui rendaient pareil &#224; la lune le teint des jeunes mari&#233;es, les eaux de toilette d&#233;voreuses de verrues, les pilules indispensables aux retours d'amour des amants infid&#232;les, les insecticides capables d'effacer les traces ind&#233;sirables des tourn&#233;es sentimentales ill&#233;gitimes et bien d'autres encore dont j'ai perdu le souvenir.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Pendant cette ascension effectu&#233;e pour une fois &#224; la fra&#238;cheur du soir, premi&#232;re &#233;tape d'un long voyage destin&#233;e &#224; une mise en jambes, le Stagiaire grec avait-il eu le loisir de ruminer son existence solitaire ? S'&#233;tait-il souvenu des premi&#232;res soir&#233;es de libert&#233;, &#224; Salonique - quand l'amnistie l'avait extrait des ge&#244;les o&#249; les Anglais l'avaient emprisonn&#233;, au sortir de la R&#233;sistance et, qu'apr&#232;s ces longues ann&#233;es de bagne sans femme, il jetait dans les rues, sur les couples qui passaient joyeux, insouciants, enlac&#233;s, non pas vraiment sur les couples, non pas sur la femme mais sur l'homme, oui, sur l'homme seul, un regard &#224; la fois meurtrier et interrogatif, qui criait : &#034;Pourquoi lui, qu'a-t-il de plus que moi, pourquoi pas moi ?&#034; Cette obsession le taraudait dans notre cit&#233; o&#249; la tendresse de sa s&#339;ur, mari&#233;e &#224; l'un de nos concitoyens, l'avait attir&#233;e, mais o&#249; les beaut&#233;s orientales se r&#233;v&#233;laient bien plus farouchement gard&#233;es qu'elles ne l'&#233;taient dans sa Mac&#233;doine natale.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;A leur arriv&#233;e sur la place du village, tout avait commenc&#233; comme &#224; l'accoutum&#233;e : hommes impassibles, femmes aux yeux baiss&#233;s, enfants malintentionn&#233;s, animaux maussades s'&#233;taient regroup&#233;s, sans se d&#233;partir de leur air &#233;ternellement mi-boudeur, mi-r&#233;sign&#233;, autour des deux mulets &#233;tonn&#233;s d'&#234;tre si vite arriv&#233;s et qui consultaient mon p&#232;re de leur regard pensif et doux.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;C'est alors qu'&#233;tait intervenu le Stagiaire grec. Il n'avait pas demand&#233; l'avis de mon p&#232;re pour s'&#233;carter, lui remettant paisiblement la bride du mulet dont il avait la charge tout en lui faisant signe de poursuivre sa palabre et, tranquillement, s'&#233;tait enfonc&#233; dans les all&#233;es poussi&#233;reuses du village. Et voil&#224; qu'une femme, apr&#232;s avoir jet&#233; un coup d'&#339;il interrogateur &#224; son &#233;poux qui semblait avoir acquiesc&#233; d'un imperceptible mouvement de la paupi&#232;re - c'est P&#232;re qui nous l'a racont&#233; &#224; son retour : &#034;Est-ce croyable, il lui faisait manifestement savoir, dans ce langage silencieux qui est, j'en suis s&#251;r, le seul qu'&#233;changent entre eux ces &#234;tres taciturnes dans cette montagne d&#233;sol&#233;e o&#249; parler plus haut que chuchoter doit &#234;tre incongru, interdit, banni, il lui faisait savoir qu'elle pouvait quitter sans crainte l'assembl&#233;e, oui, qu'elle pouvait suivre dans sa marche d&#233;li&#233;e le stagiaire au profil de p&#226;tre grec.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Peu apr&#232;s, un quart d'heure peut-&#234;tre, une seconde s'en &#233;tait all&#233;e, sur les traces de la premi&#232;re. Et ainsi de suite, c'est tout le groupe des femmes, tel un ch&#339;ur antique, qui s'&#233;tait enfui, au signe r&#233;p&#233;t&#233; de la paupi&#232;re d'un homme, et puis d'un autre, et puis d'un autre encore.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Mon p&#232;re avait patient&#233;. Et effectivement, la derni&#232;re femme partie, un homme hocha la t&#234;te. Il en fut de m&#234;me, avec chacun des hommes pr&#233;sents. Mon p&#232;re sut alors que l'&#233;change &#233;tait agr&#233;&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Quand le Stagiaire grec s'en revint, la nuit &#233;tait avanc&#233;e, la lune souriait dans le regard des femmes qui chantaient doucement. Pour la premi&#232;re fois, mon p&#232;re entendit autre chose dans le village que l'&#233;cho d'un silence chagrin.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Depuis lors ils parcourent tous deux, sans se lasser, les sentiers muletiers br&#251;l&#233;s d'innombrables soleils. Quand tombe le soir sur les villages consol&#233;s, la lune sourit dans les yeux des femmes, le Stagiaire grec s'endort paisiblement, comme un enfant, oublieux des ge&#244;les de son ingrate patrie, tandis que mon p&#232;re, dans la nuit qui p&#226;lit, se berce de ses bienfaits.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et tous les ans, &#224; la veille de la rentr&#233;e scolaire, quand le Stagiaire grec nous quitte pour rev&#234;tir l'uniforme d'&#233;l&#232;ve de premi&#232;re ann&#233;e de Philanthropie, mon p&#232;re boucle sa valise et s'en va chercher, &#224; la sortie des bagnes de l'Attique ou de Mac&#233;doine, son prochain stagiaire.&lt;/p&gt;
&lt;hr class=&#034;spip&#034; /&gt;
&lt;p&gt;Les ann&#233;es ont pass&#233;. En p&#232;lerinage &#224; Salonique, j'interroge l'ombre de mon ancien condisciple : &lt;br class='autobr' /&gt;
&#171; Que diable se passait-il entre eux, je veux dire entre lui, ces hommes, ces femmes ? &#187;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Rencontre stup&#233;fiante, improbable, impensable, sur un arri&#232;re-plan de passivit&#233; des p&#232;res, maris, fr&#232;res, parfaitement inimaginable dans ces contr&#233;es au sang chaud pr&#234;t &#224; jaillir, se r&#233;pandre, &#234;tre r&#233;pandu, g&#233;n&#233;reusement, sans compter &#8211; quand on aime, on ne compte pas. Souvenir encore cuisant des morsures de jalousie m&#234;l&#233;es de soulagement &#224; retrouver intacts nos voyageurs fourbus, mais heureux. Myst&#232;re irritant dont j'avais vainement cherch&#233; la cl&#233; dans les hi&#233;roglyphes ind&#233;chiffrables dont mon p&#232;re garnissait ses comptes-rendus d'exp&#233;dition.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Et l'ombre : &#171; On parlait. Je racontais &#8211; la Sanseverina, ses amours &#8211;, et&#8230; &#187;. &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Et puis ? &#187; &lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Elles me questionnaient &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Et encore ? &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Je leur r&#233;pondais &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Et alors ? &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; C'&#233;tait leur tour. J'&#233;coutais &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; C'est tout ? &#187;.&lt;br class='manualbr' /&gt;&#171; Oui, c'est tout &#187;.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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		<title>Marathon</title>
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		<dc:date>2015-05-23T05:57:32Z</dc:date>
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		<dc:language>fr</dc:language>
		<dc:creator>Lucien Farhi</dc:creator>



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&lt;p&gt;Tous les ans, le jour de l'Assomption, cr&#234;te culminante des grandes chaleurs de l'&#233;t&#233; et afin que la course f&#251;t encore plus cruelle, mon p&#232;re, propri&#233;taire du Comptoir Philanthropique du Levant, donnait le signal du marathon. Et, comme tous les ans, c'&#233;tait naturellement le stagiaire grec sur qui reposait la charge d'emmener les coureurs dans une folle d&#233;bauche d'&#233;nergie, de Klaxons, d'odeurs de fruits pourris et de mollusques en d&#233;composition, depuis les rues commer&#231;antes bruissant de la (&#8230;)&lt;/p&gt;


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&lt;a href="https://www.outilsdusoin.fr/ecrits-nouvelles-poemes/la-saga-du-comptoir/" rel="directory"&gt;LA SAGA DU COMPTOIR&lt;/a&gt;


		</description>


 <content:encoded>&lt;div class='rss_texte'&gt;&lt;p&gt;Tous les ans, le jour de l'Assomption, cr&#234;te culminante des grandes chaleurs de l'&#233;t&#233; et afin que la course f&#251;t encore plus cruelle, mon p&#232;re, propri&#233;taire du Comptoir Philanthropique du Levant, donnait le signal du marathon. Et, comme tous les ans, c'&#233;tait naturellement le stagiaire grec sur qui reposait la charge d'emmener les coureurs dans une folle d&#233;bauche d'&#233;nergie, de Klaxons, d'odeurs de fruits pourris et de mollusques en d&#233;composition, depuis les rues commer&#231;antes bruissant de la rumeur feutr&#233;e des affaires en passant par les souks hurlant la musique des vendeurs ambulants pris de bec avec le d&#233;dain rageur de leurs concurrents s&#233;dentaires, jusqu'aux quais du port o&#249; des familles &#233;plor&#233;es, d&#233;guis&#233;es en th&#233;ories de noirs c&#244;nes de tissu anim&#233;s reliant l'extr&#233;mit&#233; blanche d'une t&#234;te aux yeux rougis aux pieds bruns macul&#233;s de poussi&#232;re emprisonn&#233;s dans des savates bon march&#233; achet&#233;es &#224; quelque astucieux colporteur n'ayant pas craint d'explorer ces villages &#233;loign&#233;s de montagne, accessibles seulement &#224; dos de mulet, venaient accompagner jusqu'&#224; leur bateau des fils, des fr&#232;res, et parfois m&#234;me des maris, candidats &#224; d'incertaines et dangereuses migrations, des fils, des fr&#232;res et parfois m&#234;me des maris que les c&#244;nes noirs - pour ce qui est des m&#232;res en tout cas - pressentaient, devinaient et, pourquoi pas, savaient qu'elles ne les reverraient plus, quand la M&#233;diterran&#233;e se serait referm&#233;e sur eux, m&#234;me si, par la suite, des lettres porteuses de timbres &#224; la calligraphie incompr&#233;hensible, parvenues par Dieu sait quel moyen myst&#233;rieux au fin fond de ces montagnes, devaient, au fil des ans, &#233;grener la litanie de fausses et consolantes nouvelles, &#224; l'usage unique de la c&#233;r&#233;monie d'un interminable deuil.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Impossible de choisir qui que soit d'autre qu'un stagiaire grec pour conduire la course. Il fallait n&#233;cessairement un repr&#233;sentant de cette race indomptable pour tenir le r&#244;le de l'h&#233;ro&#239;que hoplite dans notre cit&#233;, convertie l'espace d'un inexorable tour d'un cadran, en avatar de la c&#233;l&#232;bre plaine de l'Attique ancienne. Il est vrai qu'il chassait de race, le stagiaire grec : c'&#233;tait un jeune homme de vingt quatre ans, qui avait surv&#233;cu aux bagnes du r&#233;gime d&#233;mocratique de son pays install&#233; par les Anglais apr&#232;s leur victoire sur la R&#233;sistance et &#224; qui sa s&#339;ur, mari&#233;e chez nous &#224; l'un de nos riches concitoyens, offrait l'hospitalit&#233; et le paiement de ses frais de scolarit&#233; de philanthropie.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les cours de la Facult&#233; se donnant en fran&#231;ais, notre homme &#233;tudiait cette noble langue dans les ouvrages des prosateurs du 19i&#232;me si&#232;cle, au premier rang desquels Stendhal, Flaubert et Maupassant, d'o&#249; &#224; la fois l'usage commun qu'il faisait du futur ant&#233;rieur ou de l'imparfait du subjonctif et sa cons&#233;quence imparable dans la mine interloqu&#233;e de ses interlocuteurs. L'autre d&#233;fi qu'il avait &#224; c&#339;ur de relever tenait &#224; la difficult&#233; qu'il rencontrait &#224; se trouver une compagne, habitu&#233; qu'il &#233;tait dans son pays &#224; frayer avec des beaut&#233;s moins farouches que dans notre prude et hypocrite Orient. L'ensemble de ces multiples difficult&#233;s, loin de le d&#233;courager, contribuaient &#224; lui tremper le caract&#232;re et c'est pourquoi mon p&#232;re se trouvait renforc&#233; dans l'exactitude de ses choix quand, pour ces multiples raisons, c'est au stagiaire grec et &#224; lui seul qu'il &#233;tait acquis, de tout temps, que reviendrait le redoutable honneur de conduire cette dangereuse &#233;pop&#233;e.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Comme le nom de son entreprise l'indique, mon p&#232;re se rangeait parmi les bienfaiteurs de la cit&#233;, &#224; vrai dire, le plus grand. Aussi, le marathon qu'il organisait ne consistait-il pas seulement &#224; comm&#233;morer l'annonce du banal succ&#232;s d'un quelconque Miltiade, mais bien plut&#244;t &#224; remplir une fonction sacr&#233;e, celle de laver la ville des noirceurs accumul&#233;es pendant l'ann&#233;e, une esp&#232;ce de r&#233;&#233;dition du Grand Pardon, &#224; l'usage des m&#233;cr&#233;ants.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Les coureurs agglutin&#233;s &#224; la suite du stagiaire grec &#233;taient &#233;lus par leurs quartiers respectifs. Tout le monde &#233;tait candidat, c'&#233;tait l&#224; une obligation. Il s'agissait en effet de d&#233;l&#233;guer, pour chaque circonscription, le p&#233;cheur le plus illustre et, bien &#233;videmment, nul n'avait le pouvoir de se d&#233;rober &#224; l'&#233;lection. On aurait pu imaginer qu'une telle proc&#233;dure donn&#226;t lieu &#224; toutes les d&#233;rives : manipulations, bourrages des urnes, achats de voix. De tels errements &#233;taient impossibles : qui s'y f&#251;t risqu&#233; e&#251;t &#233;t&#233;, par l&#224; m&#234;me, sacr&#233; champion de la circonscription.&lt;/p&gt;
&lt;div class='spip_document_153 spip_document spip_documents spip_document_image spip_documents_center spip_document_center'&gt;
&lt;figure class=&#034;spip_doc_inner&#034;&gt; &lt;img src='https://www.outilsdusoin.fr/local/cache-vignettes/L500xH375/marathon_le_depart-cc8a3.jpg?1729150779' width='500' height='375' alt='' /&gt;
&lt;/figure&gt;
&lt;/div&gt;
&lt;p&gt;Au signal, le troupeau s'&#233;branlait, le stagiaire grec en t&#234;te, frappant du tambourin, entour&#233; au cours de ses premiers pas d'un ch&#339;ur de jeunes vierges dansant et pin&#231;ant leurs lyres. Au fil des ruelles, des places et des escaliers, la file s'&#233;tirait. Malheur aux &#226;mes poussives trop encombr&#233;es du poids de leurs p&#233;ch&#233;s, malheur aux escrocs, malheur aux tire-au-flanc. La foule &#233;gren&#233;e le long de la procession avait vite fait de leur faire leur affaire : on ne plaisantait pas dans les quartiers. Un champion d&#233;faillant signifiait l'opprobre appos&#233;e sur le front de la circonscription, une ann&#233;e durant, la mise en quarantaine assur&#233;e par le reste de la cit&#233;, le marasme des affaires, l'horreur des faillites. Par la mise &#224; mort de son coupable champion, la foule esp&#233;rait se concilier les faveurs du Comptoir Philanthropique du Levant et obtenir de la sorte un adoucissement du ch&#226;timent redout&#233;.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;La nuit tombait sur les coureurs &#233;puis&#233;s mais la course n'en continuait pas moins. Le stagiaire grec, en d&#233;pit de son entra&#238;nement mill&#233;naire rafra&#238;chi encore par ses &#233;preuves r&#233;centes, sentait les crampes envahir ses mollets. Il luttait de toute l'&#233;nergie accumul&#233;e dans son cerveau, berceau avanc&#233; de la civilisation europ&#233;enne au seuil de cet Orient sauvage. Pour se donner du courage tout en parfaisant son fran&#231;ais, il r&#233;citait en courant les courses les plus c&#233;l&#232;bres de notre litt&#233;rature : il avait un faible pour l'&#233;quip&#233;e en fiacre de Rodolphe et d'Emma et on l'entendait contrefaire, de son inimitable accent z&#233;zayant, les objurgations adress&#233;es par l'amant au cocher pour lui intimer de poursuivre sa course.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Ce n'est que le lendemain matin, aux environs de dix heures, quand le soleil d&#233;j&#224; br&#251;lant achevait de couronner les fronts tortur&#233;s des coureurs ext&#233;nu&#233;s dont la horde d&#233;faite &#233;voquait une retraite aux flambeaux en d&#233;route, que les survivants, transform&#233;s en une fun&#232;bre procession, atteignaient le port. Mon p&#232;re les y attendait.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Il se faisait alors un silence extatique dans la foule. Mon p&#232;re posait ses deux mains sur la t&#234;te du stagiaire grec. Il confessait &#224; sa charge toutes les fautes de la cit&#233;, toutes ses transgressions, tous ses p&#233;ch&#233;s. Le stagiaire grec ne l'entendait pas de cette oreille et, tout &#224; la gloire de ses lointains a&#239;eux, haletait : &#034;R&#233;jouissez-vous, nous sommes vainqueurs !&#034;. Mais mon p&#232;re, illumin&#233; d'un syncr&#233;tisme qui le transcendait, noyait alors, tel Jean le Baptiste, le stagiaire grec dans les eaux goudronneuses du port. Tout le monde rentrait chez soi, soulag&#233;. On festoyait tard dans la nuit, ces soirs l&#224;. Certains ressentaient un petit pincement au c&#339;ur quand ils pensaient au stagiaire grec, mais la vie &#233;tait l&#224;, si bleue, si calme.&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Deux jours n'&#233;taient pas &#233;coul&#233;s depuis la c&#233;l&#233;bration de cette c&#233;r&#233;monie cathartique que mon p&#232;re, comme tous les ans &#224; cette &#233;poque, s'attablait &#224; son &#233;critoire et, s'adressant &#224; l'ambassade de Gr&#232;ce dans notre cit&#233;, tra&#231;ait une missive dont voici les premiers mots : &#034;Monsieur l'Ambassadeur, le Comptoir Philanthropique du Levant, que j'ai l'honneur de pr&#233;sider, souhaiterait s'attacher, pour l'ann&#233;e universitaire &#224; venir, la collaboration d'un jeune stagiaire issu de votre immortelle patrie...&#034;&lt;/p&gt;
&lt;p&gt;Aussi loin qu'il me souvienne, mon p&#232;re n'a jamais manqu&#233; de stagiaires grecs.&lt;/p&gt;&lt;/div&gt;
		
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