La peur entre danger et déni Cordel N°64

vendredi 6 décembre 2019
par  Outils du soin
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La peur entre danger et déni

Les visages de la peur

La peur peut être un motif qui pousse à sonner à la porte d’un psychothérapeute : les crises d’angoisse, de panique avec l’impression qu’on va mourir d’une minute à l’autre, où le cœur se met à battre à toute allure sans comprendre ce qui se passe, et les anxiétés permanentes qui paralysent pour des choses anodines (demander un chemin, passer un coup de téléphone, sortir de sa routine, …), qui peuvent même parfois prendre la forme de phobies.
Sans compter tous ceux qui viennent pour diverses raisons voir un thérapeute, et dont le travail de l’ana-lyse révèlera un déni des dangers précédemment encourus.
Car le danger, cela existe, qu’il soit perçu ou non. Même en analyse, souvent, les patient.e.s peuvent mettre des années à voir le déni dans lequel ils ont été plongés très longtemps.

Un danger souvent caché, occulté, à identifier

Longtemps on a pensé que la psychanalyse ne devait s’occuper que de l’Angoisse, ressentie comme une toile de fond, un état sans cause identifiée. Cela a donné lieu notamment à la controverse autour de la prise en compte du trauma entre Sigmund Freud et Sandor Ferenczi.
Aujourd’hui, avec Pierre Delaunay, un certain nombre d’analystes savent que « l’analyse doit s’occuper aussi de la terreur », des dangers réels vécus par le patient, la patiente, que ce soient la honte sociale, l’insécurité de la misère, les tragédies des guerres, et aussi les traumas de la sphère privée (abus, maltraitance, négligence, humiliation…). Voire les traumas transgénérationnels transmis à l’insu de chacun.
Bien sûr, cela n’empêche pas de réfléchir aux fantasmes, à ce que chacun, chacune imagine comme hypothèse pour supporter ce qui arrive.
Selon les mots de Jacques Lacan, « pour combler quelque chose qui ne peut se résoudre au niveau de l’angoisse intolérable du sujet, celui-ci n’a d’autres ressources que de se fomenter un tigre de papier. » Alors, on peut penser que l’analyste et l’analysant ont à chercher ensemble quel tigre réel se cache ou s’est caché derrière le tigre de papier.

La stratégie du clivage et du déni

En écho avec les analystes qui prennent en compte le trauma, des spécialistes des neurosciences
ont identifié les processus du clivage, de la dissociation, qui sont des phénomènes de protection
souvent déclenchés en cas de trauma grave :
Deux circuits coexistent dans le cerveau, d’une part, le cortex à la surface du cerveau qui met en œuvre la compréhension, la recherche de sens, le rationnel, d’autre part, plus à l’intérieur, la zone de l’hippocampe et de l’amygdale cérébrale où siègent les émotions.
Dans une situation « normale », quand une difficulté apparaît, le cerveau rationnel et le cerveau émotionnel restent en phase, et le cerveau cortical peut apaiser le cerveau émotionnel.
Par contre, en cas de trauma grave, les deux cerveaux disjonctent. Le sujet ne peut plus réfléchir.
Il ne peut comprendre ce qui se passe. Le cerveau rationnel ne peut apaiser la personne. Seules
restent actives les émotions et les sensations qui tournent en boucle. Deux possibilités existent
pour la suite :
Ou bien, le sujet pourra se trouver dans la situation où il aura totalement oublié ce qui s’est passé.
Resteront les émotions de peur qui pourront apparaître sans crier gare, déclenchées par des choses anodines, banales. Alors ces émotions restent enkystées.
Ou bien, le sujet se souviendra, mais sans émotions. Il pourra être amené à raconter avec distance, de façon détachée, en étant complètement coupé des émotions. Et le cortex cortical continuera à fonction-ner tout seul.

Sortir de la paralysie et du déni

Il importe de prendre les peurs au sérieux. Croire aux différentes capacités du patient et de la patiente devient un outil qui peut être imaginé par celui ou celle qui a peur ou par ceux qui veulent l’aider,
- être clairvoyant
- savoir faire des alliances avec des personnes (entourage, thérapeute) qui sauront attester du danger,
qui oseront ressentir les peurs d’autrefois, qui valideront la légitimité du plan d’évasion.
- faire confiance à sa propre capacité d’invention pour sortir des paralysies anciennes.

« Le sifflement dans les oreilles. Comme à chaque fois après le feu. Assourdissant.[…] Oui. Les rescapés. Tous ceux qui ont survécu aux douze dernières heures doivent être sourds à présent. Une petite armée qui n’entend plus le bruit des obus. Une petite armée d’hallucinés qui n’a plus peur et ne sait plus dormir. »
Laurent Gaudé Les cris 1992 éd Actes Sud (Récits de soldats dans les tranchées de 14-18).

« Le seul moyen de ne pas avoir peur, c’est d’être trop con pour avoir peur. »
James Baldwin Harlem quartet 1978 éd Stock (évoquant un groupe de jeunes noirs d’Harlem débarquant dans le Sud des USA dans les années 60, quelques temps avant l’assassinat de l’un d’eux).

« je ne suis plus l’enfant qui arrivait du Puy tout craintif et tout simple. Je n’avais lu que le catéchisme, [..] Je n‘avais peur que de ce que je ne voyais pas, du bon Dieu, du diable ; j’ai peur aujourd’hui de ce que je vois ; peur des maitres méchants, des mères jalouses, des pères désespérés... »
Jules Valles dans l’Enfant (à propos de son enfance maltraitée).

Illustration : Hélène Maurel
Cordel écrit par Elisabeth Maurel-Arrighi, psychanalyste, et Rochelle Monnier-Moricet professeur de lettres pour le Collectif Outils du soin, en lien avec l’épisode 26 de la chaîne de vidéo Psychanalyse et marionnettes. Novembre 2019
[http://www.outilsdusoin.fr]
Cordel : petit fascicule brésilien de poèmes ou écrits subversifs accrochés à une corde à linge et vendus dans les marchés.

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Formuler les mots justes face aux peurs
Que les peurs soient actuelles ou anciennes, il importe d’abord de les prendre au sérieux.
Il s’agit d’échapper autant à la banalisation qu’aux prédictions catastrophiques.
Par exemple, devant un danger récent, si on est face un problème actuel peu préoccupant, ne pas dire, « ce n’est rien », mais plutôt « ce n’est en fait rien de grave ».

Mais, après un accident de voiture, une agression qui auraient pu tourner très mal, ne pas dire, « ce n’est rien », mais dire « vous avez vu la mort en face, vous avez réussi à vous en sortir. » C’est très important qu’après un évènement traumatique, l’entourage et les soignants aient tout de suite les mots justes.

Par ailleurs, en ce qui concerne les peurs qui semblent « anodines », ne pas oublier qu’elles peuvent être liées à des climats de terreur d’enfance, à des traumas d’autrefois, où les sensations ont été enkystées, tournant en boucle sans qu’on sache pourquoi.
Un regard respectueux, bienveillant va pouvoir alors permettre d’oser formuler « Peut-être que cette peur actuelle arrive en écho avec des peurs d’autrefois ? Pensez vous que vous avez vécu autrefois des dangers vitaux, que vous avez été terrorisé.e ? Alors, parfois et même souvent, une piste de réflexion pourra s’ouvrir pour le patient ou la patiente|

Des formulations différentes pour le clivage

Les psychanalystes qui ont tenté d’expliquer le clivage ont imaginé et formulé différents concepts :
- Sandor Ferenczi parle de « commotion », de « clivage » provoqué par l’agression sexuelle d’un adulte contre un enfant trahi dans sa confiance, qui est amené à s’identifier à l’agresseur.

- Mélanie Klein, elle, met en scène un seul bébé qui tour à tour imagine qu’il a deux mères, la bonne qui lui donne le sein, la mauvaise qui le frustre.

- Donald Winnicott, lui, évoquent l’expérience de
« la crainte de l’effondrement vécu, mais non éprouvé » par certains, dans leur petite enfance qui a menacé l’organisation unitaire de leur moi.

- Philippe Réfabert met en avant lui, les traumas,
les « meurtres d’âme », sans personne qui n’atteste du drame, qui n’ont pas eu de lieu psychique pour être vécus, où il ne reste alors que les sensations sans inscription psychique.

- Nicolas Abraham et Maria Torok évoquent les « fantômes » qui ventriloquent à l’intérieur de soi sans qu’on ne comprenne ce qui se passe.

- John Bowlby et les spécialistes de l’attachement, eux, mettent en scène un enfant, à la fois qui recherche la proximité et à la fois celui qui en a peur. Dans l’ attachement insécure » où il a du faire face à un « parent terrifié et terrifiant », qui parfois assurait les soins, et qui parfois était maltraitant ou négligent, l’enfant devient « dissocié ».|


PS ; ce cordel vient en écho avec la vidéo Danger, peur, déni de la chaîne Psychanalyse et Marionnettes épisode 26
http://www.outilsdusoin.fr/spip.php?article649


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