Macron face à la révolte

mardi 11 décembre 2018
par  Lucien Farhi
popularité : 22%

Si l’on comprend bien le discours, le Président pense, qu’en France, les riches sont trop pauvres, les pauvres trop riches, les citoyens trop libres et pas assez xénophobes... Cela nous promet un bel avenir.

François Valla

Le vent de révolte qui souffle contre Macron et sa politique ne date pas d’aujourd’hui. La seule interrogation était non pas si, mais quand allions-nous y être confrontés. Néanmoins, nous sommes tellement matraqués par la toute-puissance du système que nous croyons impossible de voir survenir un jour ladite révolte. Et voilà, subitement, qu’elle advient ! Quant à prédire si ce sera une jacquerie ou la Révolution, je ne suis pas Madame Soleil !

Quatre éléments caractérisent la situation actuelle.
• Les prémisses : une soif du lucre devenue inextinguible (cf. Le triomphe de la cupidité, , J. Stiglitz, prix Nobel d’économie).
Dans le passé, on a reproché à nos modèles mathématiques de l’économie leur simplisme : maximiser le bénéfice, en tant que fonction d’optimisation. Fi donc, comment avions-nous osé réduire l’humanité à cette caricature ? Eh bien, oui, nous ne nous étions pas tellement mépris, nous avions même sous-estimé cette réalité.

L’Etalon-Argent est devenu l’alpha et l’oméga de nos existences et cela, sur tous leurs plans, privé autant que moral. Il est désormais la mesure de nos actions, de nos désirs, de nos pensées. Un système profondément inégalitaire, aux ambitions totalitaires.

En bornant notre constat au seul plan économique, cela fait maintenant des dizaines d’années que la valeur ajoutée par les progrès de productivité se voit dévorée de manière croissante et insolente par le capital, au détriment du travail. La robotisation de l’industrie, l’informatisation des services, au lieu de se traduire par davantage de rémunération du travail et/ou par une diminution du temps de travail ont conduit, au contraire, au chômage, au travail à temps partiel, à la baisse du pouvoir d’achat, à la précarisation des travailleurs.

Les délocalisations viennent aujourd’hui aggraver cette situation. Les transferts des équipements, des services, dans les pays moins développés, pour y bénéficier autant du bas coût de la main-d’œuvre que de perspectives de marchés inouïes, se révèlent être des opérations extraordinairement juteuses. Elles signent du coup la fin du fordisme en Occident : quel besoin de bien traiter ses salariés si l’on n’a plus vraiment besoin d’eux pour acheter ses produits ? Robotisation et délocalisations, avec leur cortège de chômage et précarisation, telle est la perspective offerte aujourd’hui aux masses populaires en Occident

• Deuxième facteur : face à cette mainmise du capital sur la valeur ajoutée, est venue se greffer l’incapacité de l’Etat de la réguler ou la compenser, ne serait-ce que partiellement. Au contraire, la classe politique non seulement s’est montrée incapable d’écoute, pour ne pas parler de compassion, pour les classes populaires, mais elle s’est comportée en complice pure et simple des exactions subies par les plus faibles. Le comble a été atteint par les sarcasmes d’un Macron moquant cyniquement des chômeurs trop paresseux, selon lui, pour trouver le travail les attendant de l’autre côté de la rue, supprimant l’ISF, théorisant l’effet bénéfique pour la société des « premiers de cordée  »

Cette faillite de l’État est mise en rapport avec celle de la démocratie représentative. Il est de fait que ce système a remis le pouvoir entre les mains d’un personnel politique plus enclin à se perpétuer, qu’à remplir son mandat, plus prompt à cultiver les inégalités qu’à servir l’intérêt général. Et jusqu’ici, les partis ont été incapables d’inventer et encore moins d’expérimenter de nouvelles formes participatives de gouvernement. Comment s’étonner alors de la méfiance témoignée récemment par les gilets jaunes vis à vis de leurs propres représentants ?

• Troisièmement, le Président paie ses dettes. Eh oui, car Macron n’est pas sorti du chapeau par hasard, tout de même. Il n’est que de se rappeler le coup de main des assureurs, eux aussi en paiement d’une dette antérieure qu’ils avaient contractée vis à vis du même Macron, alors ministre de l’Économie de Hollande. Lequel Macron, en effet, leur avait offert sur un plateau le passage par leurs services en créant l’obligation pour les entreprises d’inscrire leurs salariés dans les complémentaires santé (accord dit de l’ANI), oubliant au passage que la Sécu existait et qu’elle pouvait offrir le même service pour trois à quatre fois moins cher (voir le régime complémentaire Alsace-Moselle et notre livret sur les Complémentaires, page 13). Et voir ensuite comment les mêmes assureurs s’étaient acquittés de leur dette, dans un premier temps en soutenant la candidature de Fillon, pour dans un deuxième, rallier Macron sous la houlette de l’ex PDG d’AXA, dit le « parrain » du patronat français. Après cela, Macron pouvait-il décemment faire moins que supprimer l’ISF pour des affidés tellement complaisants ? La moindre des choses…

• Enfin, quatrième et dernier facteur, circonstance aggravante et explicative pour une part non négligeable du comportement des classes dirigeantes : leur incapacité congénitale à traiter avec la révolte. Pourquoi congénitale ? Parce que ces « élites » ont été façonnées, sélectionnées, recrutées par un système stérilisateur, qui les a rendues incapables de faire front à des situations nouvelles. Le moule formateur de l’ENA et autres Grandes Écoles où se fournit la classe dirigeante est un système dans lequel on apprend à se comporter très efficacement face à un nombre restreint et répertorié de situations connues. En revanche, on est perdu si, par malheur, il s’agit d’affronter une situation nouvelle.

C’est typiquement la mésaventure advenue au même Macron, devenu le jouet de mouvements qu’il ne déchiffre plus avec les grilles apprises… Et le voilà, jurant un coup de ne jamais reculer sur la fiscalité écologique pour, trois jours plus tard, annoncer le contraire, désavouant au passage, sans la moindre élégance, son propre premier ministre envoyé au charbon pour prôner la fermeté.

Simultanément, le même Macron, toujours en retard d’une guerre, continue à s’arcbouter à sa décision d’abroger l’ISF et à sa volonté de supprimer des postes de travail dans les services publics, sans comprendre à quel point les révoltés sont excédés par l’injustice fiscale comme par le bradage de ces mêmes services publics.

En résumé,
o un système à la fois profondément inégalitaire et moralement totalitaire,
o une crise de la démocratie représentative, se traduisant par un mode de gouvernance rejeté par la population,
o une porosité maffieuse entre les plus hauts personnages de l’État et le grand patronat,
o une incapacité congénitale à concevoir des sorties de crise acceptables. Et, mieux encore – n’ayons pas peur des mots ! – inventer le monde de demain.

P.S.1
Je ne me serais peut-être pas décidé à écrire ce texte n’était-ce le documentaire La dignité du peuple, de Fernando Solanas vu récemment. Le spectacle des masses populaires réduites aux égouts et taudis, les paysans expropriés par les banques, les usines fermées. Le tout, en Argentine, pays tout de même riche, mais surtout riche en inégalités ! Le sort qui nous est promis en Europe, avec quelques années d’avance ? Mais, simultanément, quel message d’espoir et de courage que celui que nous envoient ces paysannes qui défient leurs juges, ces hommes et ces femmes qui construisent, en dépit d’effroyables conditions de vie et même d’assassinats, partages et solidarités !

P.S.2
Du rôle de la violence dans le processus de la contestation.
On aime ou on n’aime pas. Mais en fait, on n’a pas le choix, les casseurs ne nous demandent pas notre avis et parfois, ne les a-t-on pas vu agir sur ordre de l’État lui-même ! II semble que l’on soit dans une situation qui s’emballe. La violence qui se fait jour est celle qui accompagne dans l’Histoire les bouleversements révolutionnaires. On peut la désapprouver, mais on ne peut nier qu’elle ait grandement facilité l’ascension des gilets jaunes, même s’ils y sont opposés. Malheureusement, l’Histoire de la Révolution est aussi une Histoire de violence, elle qui dévore ses enfants, selon un scénario maintes fois répété. Y échapper, tout en préservant l’idéal révolutionnaire lui-même, serait un objectif digne de ce mouvement qui se veut révolutionnaire dans tous les compartiments du jeu, donc aussi celui-là. Là serait la nouveauté !

P.S.3
Je ne vais pas me lancer ici dans l’analyse de ce que sont ou ne sont pas les gilets jaunes. D’autres, plus compétents que moi, se chargent de le faire. Ce que je vois, en tout cas, c’est la propension des media à faire la part du pauvre à leurs revendications sociales, Quitte, à longueur d’antenne, à leur imputer les maux et violences dont les auteurs premiers ne sont ni les gilets jaunes, ni les casseurs, mais les provocations de l’exécutif, avec la complicité active de la représentation nationale. Et cela ne date pas de Macron, même si ce dernier a aggravé les choses, au point de les théoriser.
Car, qui a réduit à peau de chagrin l’impôt progressif sur les revenus– au point que même aux Etats-Unis, Mecque du capitalisme, sa part dans les ressources fiscales dépasse la nôtre –. ? Et pour ce faire, qui a promu, sans vergogne et depuis des années, les taxes et impôts indirects pesant indistinctement et de la même façon sur les différentes couches sociales de la population quels qu’en soient les revenus ? Et qui, enfin, a aboli l’ISF ?

Alors, quand les media entonnent, à l’unisson avec les privilégiés, l’antienne du Trop d’impôts, ou Il est indispensable de réduire nos dépenses publiques, je me félicite, a contrario, d’entendre les gilets jaunes revendiquer, non pas la baisse des impôts, mais la justice fiscale et le maintien des services publics dans les territoires ruraux !

Image ci-après : photo prise par Danielle dans le métro…

A bon entendeur... Salut !

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Commentaires

vendredi 18 janvier 2019 à 19h43

Adelphe de Taxis du Poët répond au commentaire de Lucien Farhi

je réponds avec retard à la réaction de Lucien concernant mon premier commentaire. je me suis en effet mal exprimé en raison d’une lecture trop rapide du texte de Lucien et rejoins, du coup, le commentaire de François Valla : je ne crois pas au "renvoi d’ascenseur" pour la bonne et simple raison que la question est du partage d’une meme vision idéologique de la société et de l’action publique à mener entre les grands patrons et responsables économiques et la personne Macron : EM a été apres la défection de fillon, l’homme de la situation pour incarner cette vision et cette action ( libérer les énergies, premiers de cordée, pognon de dingues, traverser la rue, et autres...). en ce sens il n’a pas eu a renvoyer un quelconque ascenseur ( on pourrait d’ailleurs ajouter à la liste des soutiens actifs X Niel et bien d’autres). l’election de EM ( avec 18 % de votants/ inscrits au premier tour pour son projet) tient largement à la faillite de la gauche social libérale, au "dégagisme", à l’opposition à le Pen Marine.
je maintiens que l’expression " renvoyer l’ascenseur" est maladroite car elle contribue à alimenter les visions complotistes et populistes qui menent droit vers des formes non démocratiques d’exercice de l’action publique : "tous pourris, tous vendus" est le le slogan le mieux partagé par ces sphères.

je sais que ce n’est ni l’intention ni la conception de Lucien mais il faut faire attention aux mots que l’on emploie pour la représentation qu’ils véhiculent.car il ne s’agit ni de nier les connivences entre le monde politique et les intérêts économiques, ni de vouloir casser le thermometre mais de montrer que tout ceci fait système. la tache est difficile car il y a évidemment des corrompus ( de gauche comme de droite), il y a évidemment des libertés prises par les hommes politiques avec les règles du droit et par les entreprises avec les regles communes ( optimisation voire fraude fiscale, atteinte à l’environnement, non respect d’un droit du travail de plus en plus complexe et moins protecteur),il y a manifestement un problème d’éthique dans la vie publique actuelle, il y a incontestablement un délitement du contrat social ( que l’ensemble de ces conduites amplifie - lire le bouquin de Bruno Latour "où atterrir" dont la thèse est de dire que les riches ont fait sécession du reste de l’humanité), s’il faut dénoncer les conduites délictueuses, l’enjeu est bien plus de construire des rapports de force favorables aux forces de vie dans un contexte où les organisations traditionnelles ont perdu leur capacité de mobilisation et de production de réponses . l’exécution de grands patrons ( G Besse par exemple,..) ne change pas le système...

d’où, pour ma part, mes interrogations quant au mode de faire : je ne sais si l’indispensable réintroduction de règles éthiques et de déontologie en politique et la modification du système constitutionnel (proportionnelle, non cumul, transparence des patrimoines, rééquilibrage du législatif et de l’exécutif, réaffirmation de l’indépendance de la justice,...) seront suffisants pour ramener dans la vie politique et dans le jeu de la démocratie les nombreux exclus qui peuvent etre tentés par l’aventure du populisme. la France a à ce jour plutôt résisté mais pour combien de temps encore ? je n’ai pas les réponses mais l’intuition que c’est par la reconnaissance de chacun dans sa capacité à influer sur sa propre vie et son propre avenir que se trouve une partie de la solution, d’où l’importance - relative j’en conviens aisément - de l’ESS quand elle est porteuse et met en pratique un vrai projet d’émancipation, d’où l’importance aussi du territoire comme lieu de la démocratie. les gilets jaunes d’une certaine façon, le disent, meme s’ils ne constituent pas l’alpha et l’oméga des exclus ( immigrés, quartiers en difficultés,..).
a suivre donc

vendredi 18 janvier 2019 à 19h32

Samy Durand repart du texte de Lucien Farhi, commentant celui de JM Poutrel. Il y intercale ses propres commentaires (Gras + Italiques ) au fur et à mesure qu’il s’y déplace.

Le commentaire de JM Poutrel est original, mais il demande à être déchiffré. Mon interprétation – il me dira si c’est la bonne – est qu’il souhaite opposer, comme remède à la crise, non plus l’assistanat, mais une politique industrielle digne de ce nom

oui, la lutte contre le chômage passe par là. Tout le monde approuvera ; même une partie de la droite et des milieux industriels, disons la bourgeoisie industrielle. . Digne de ce nom, cad orienter la production dans la lutte contre le changement climatique : fabrication de photovoltaïque, éolienne, isolations thermiques,etc (exportables) et adaptation à une moindre consommation de pétrole,circuits courts, alternatives au nucléaire. Les allemands, partis dans cette direction, poussés par les verts, ont ralenti car les banques ont exigé un amortissement rapide. Il faudrait alors un plan gouvernemental de soutien pour le long et moyen terme. Un plan quinquennal ou autre d’aide à l’industrie.

Je dirais, pourquoi pas ? A mon avis, toutes les idées sont bonnes à prendre. Mais dans la sienne, il me semble qu’il y a une impasse faite sur une condition préalable. A JM Poutrel, historien autant qu’économiste, je poserais la question : nous référant à la Révolution et, dès le début du conflit avec l’Europe, qu’est-ce donc qui fait le succès de Valmy ? La réponse est simple : un peuple tout entier motivé

Un plan quinquennal de lutte contre la pauvreté , les trop grandes richesses et les les injustices fiscales aurait bien cette fonction. parce qu’enfin la politique s’occupe de lui, de sa pauvreté, de ses famines, de son avenir. Pour changer les choses profondément on a besoin de la petite bourgeoisie...voir ce qui s’est passé ces derniers temps en Amérique latine ; le PS soutiendrait.

Transposons : comment s’imaginer gagner la guerre économique qui nous est proposée, en guise de solution aux problèmes d’emploi, alors que les progrès de productivité sont détournés dans des proportions inconnues jusqu’ici au profit d’un petit nombre de privilégiés ? Irréaliste, impossible, tant que des chefs de PME placeront leurs gains en investissements immobiliers plutôt que dans leurs propres entreprises, ou d’autres, plus puissants, organiseront leur succession dans les paradis fiscaux des Pays-Bas et cela, avec l’assistance parfaitement légale d’avocats français dont certains seront par la suite destinés aux plus hauts postes de la République… !

Impossible enfin, tant que règneront injustice fiscale (suppression de l’ISF, faiblesse de l’impôt progressif, etc.), bradage des actifs publics (Autoroutes et autres), pillage de la Sécu par les grands groupes du médicament (voir Lucentis et autres)...

Quant, enfin, à la mise en cause, dans le même commentaire, des abus en matière d’emplois par les collectivités locales, j’ai autant d’exemples à citer si ce n’est plus encore, en matière de mauvaise gestion, chez les grands groupes privés, Alsthom, Crédit lyonnais et autres banquiers ou aciéristes.

Oui, c’est important de le dire et d’en faire prendre conscience.

Et pourquoi personne ne fait compliment à la Sécurité sociale de ses coûts de gestion, cinq fois inférieurs (oui, CINQ, vous avez bien lu…) à ceux des Complémentaires santé, qu’elles soient indistinctement mutuelles ou sociétés d’assurances privées ?

Il se peut qu’on retrouve pas mal de ces orientations dans le programme du Parti de Gauche l’Avenir en Commun
Samy Durand

vendredi 18 janvier 2019 à 18h50

Réaction Lucien Farhi à JM Poutrel

Le commentaire de JM Poutrel est original, mais il demande à être déchiffré. Mon interprétation – il me dira si c’est la bonne – est qu’il souhaite opposer, comme remède à la crise, non plus l’assistanat, mais une politique industrielle digne de ce nom ?
Je dirais, pourquoi pas ?

A mon avis, toutes les idées sont bonnes à prendre. Mais dans la sienne, il me semble qu’il y a une impasse faite sur une condition préalable. A JM Poutrel, historien autant qu’économiste, je poserais la question : nous référant à la Révolution et, dès le début du conflit avec l’Europe, qu’est-ce donc qui fait le succès de Valmy ? La réponse est simple : un peuple tout entier motivé parce qu’enfin la politique s’occupe de lui, de sa pauvreté, de ses famines, de son avenir.

Transposons : comment s’imaginer gagner la guerre économique qui nous est proposée, en guise de solution aux problèmes d’emploi, alors que les progrès de productivité sont détournés au profit d’un petit nombre de privilégiés ? Irréaliste, impossible, tant que des chefs de PME placeront leurs gains en investissements immobiliers plutôt que dans leurs propres entreprises, ou d’autres, plus puissants, organiseront leur succession dans les paradis fiscaux des Pays-Bas et cela, avec l’assistance parfaitement légale d’avocats français dont certains seront par la suite destinés aux plus hauts postes de la République… !

Quant, enfin, à la mise en cause, dans le même commentaire, des abus en matière d’emplois par les collectivités locales, j’ai autant d’exemples à citer si ce n’est plus encore, en matière de mauvaise gestion, chez les grands groupes privés, Alsthom, Crédit lyonnais et autres banquiers ou aciéristes. Et pourquoi personne ne fait compliment à la Sécurité sociale de ses coûts de gestion, cinq fois inférieurs (oui, CINQ, vous avez bien lu…) à ceux des Complémentaires santé, qu’elles soient indistinctement mutuelles ou sociétés d’assurances privées ? !

vendredi 18 janvier 2019 à 18h26

Lucien, les arguments que tu apportes pour appuyer l’idée d’une “complicité active” entre Macron et les Assureurs me semblent convaincants. Mais je me demande, en lisant les informations qui sortent ces jours-ci à propos des autoroutes, si Macron n’a pas bénéficié d’un consensus beaucoup plus large de la part du grand capitalisme financier français ?

mardi 15 janvier 2019 à 18h56

Le texte de Lucien m’a vivement intéressé, ainsi que les commentaires qui l’ont suivi. C’est aussi une invitation à continuer.
Plusieurs citoyens américains ont chacun une fortune représentant 10 fois le PIB d’Haïti, un pays de plus de 10 millions d’habitants : le capitalisme est en effet devenu fou. Sans bans ni témoins, ses noces avec les nouvelles technologies font frémir. Mais d’autres facteurs sont à l’œuvre pour tenter d’expliquer la situation propre à notre pays, là où subsistent encore quelques moyens d’action.
Certains pays furent une nation ou un peuple avant de se doter d’un état, c’est le cas de l’Allemagne. La France s’est construite autour d’un état et d’une ville, Paris. Au XIIIe siècle, Paris est la plus grande ville européenne, à l’exception peut-être de Constantinople. Avec son organisation par nation (Ecossais, Suédois, Lombards…) encore perceptible dans les rues du Quartier latin, l’Université de Paris attire élèves et professeurs de toute l’Europe (« Histoire mondiale de la France », Patrick Boucheron et Alain de Libera). Au XVIIe, de l’ordre de 20% des livres scientifiques de l’Europe seront édités à Paris - dans le Quartier latin précisément - Venise venant ensuite avec 10 % (« La Bibliotheca Mathematica du XVIIe en Europe », Jean Dhombres et Daniel Régnier-Roux). Peu après, la langue française s’imposera dans l’Europe des Lumières.
Selon Tocqueville, la centralisation autour de Paris commença bien avant la Révolution. Elle se poursuivit au XIXe, ainsi que nous le rappelle Michelet dans cet extrait du « Tableau de la France » (1861) dont l’ode lyrique à la centralisation nous semble décalée aujourd’hui. Mais belle aussi :
« Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui par son exemple, et par l’énergie de son action, a le plus avancé la centralisation du monde. Cette unification de la France, cet anéantissement de l’esprit provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre n’ont fait qu’ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux populations isolées l’occasion de se connaître. […] Le Gascon s’est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées ; le Breton, assis au rivage de l’Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. […] Ainsi s’est formé l’esprit général, universel, de la contrée. L’esprit local a disparu chaque jour ; l’influence du sol, du climat, de la race, a cédé à l’action sociale et politique. La fatalité des lieux a été vaincue, l’homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. »
Pour autant, la France ne fut jamais la puissance économique dominante en Europe. Les Provinces Unies comptaient plus de 10 000 vaisseaux de commerce au milieu du XVIIe, la France de Louis XIV n’en alignait peut-être pas mille. En 1950, l’agriculture représentera encore 25% de l’emploi en France contre 6% au Royaume Uni.
Aujourd’hui, la France est en crise, Paris non (ou pas encore ?).
Comment s’étonner alors que la France périphériques des Gilets jaunes se tourne vers Paris et parfois contre lui ? Qui n’a traversé, sans en avoir le cœur serré, ces villages aux volets fermés, ces villes désormais sans vie et dont le centre piétonnier, créé à grands frais, est resté vide ? Comment expliquer que le nombre d’emplois du secteur public local n’ait jamais été aussi élevé alors que les services offerts semblent s’être volatilisés ? Serait-il si scandaleux d’exiger de certains services publics un minimum d’effort de productivité ? La fameuse fracture numérique dénoncée il y a 25 ans a-t-elle réduite ? Dans quel trou sont tombés la DATAR et ses succédanés ? Les trains peints aux couleurs des ducs de Bourgogne arrivent-ils à l’heure pour cela ? A-t-on seulement évalué l’efficacité des régions avant cette brillante réforme qui est parvenue à en diminuer le nombre tout en augmentant le coût global ? S’est-on penché sur les risques de clientélisme attachés au fonctionnement des organismes supra-communaux ?
Ce ne sont pas à titre principal des économistes qui nous ont montré, dénoncé ou expliqué cette France-là, ce sont des géographes, des écrivains, des philosophes et des photographes.
En réalité nos collectivités publiques « décentralisées » sont de type top down et fonctionnent parfois comme des baronnies semblant nous ramener au Xe siècle. L’enjeu serait d’inventer un vrai mode de fonctionnement bottom up. On peut penser ici aux socialistes utopistes du XIXe, notamment à Proud’hon dont voudrait s’inspirer Michel Onfray.
Venons-en au plus dur : la politique économique et l’Europe. Rappelons-nous : l’Allemagne va se réunifier, le Président Mitterand est pris de court. Ne pouvant s’opposer au courant, il cherche à juste titre une compensation. Ce sera la monnaie unique. Pour les Allemands, sacrifier le DM qui a permis le succès de la RFA et le retour à la démocratie, cela ne va pas de soi. La monnaie unique se fera à leurs conditions. Au BIPE à cette époque, Patrick Chaussepied se demandait comment faire fonctionner une telle monnaie sans transfert automatique de financement entre pays ou régions membres. Il y avait bien les fonds structurels, mais leur mise en place n’était pas automatique et de toutes les façons ils ont largement servi à financer les pays de l’est.
Notre pays avait été géré très différemment depuis la guerre : quand l’inflation se faisait trop forte, on dévaluait et ça repartait. A bicyclette, quand la route monte on change de développement. Avec un € fixé à 6,55957 F, il n’y a plus de dérailleur. Sans esprit de polémique, je pense que le coup de grâce a été apporté par les 35 H. Nous pédalons désormais avec 52 dents sur la grande couronne et 12 dents à l’arrière, soit 10 mètres par coup de pédale : la productivité horaire a beau avoir augmenté, c’est insuffisant et en même temps trop dur. Les gens n’en peuvent plus, ils tombent en burn out. Pour couronner le tout, on constate dans les années 2003-2010 une augmentation du déficit industriel qui s’est accru aussi avec nos voisins européens.
En 20 ans ont disparu ou ont été rachetées des entreprises comme Péchiney, Usinor-Sacilor, Lafarge, Alcatel, Alsthom-turbines, puis Alsthom-TGV. Devrions-nous nous en féliciter ? D’autres de même taille ont-elles été créées ? Parce que Carlos Ghosn a des allures de brigand et en est peut-être un, faudra-t-il sacrifier Renault maintenant ? Comme l’ont compris immédiatement les instances syndicales alors que certains médias se focalisaient sur Carlos Ghosn, c’est bien de cela qu’il s’agit. Je n’ose évoquer le nucléaire civil qui pourrait sombrer devant l’incapacité où nous nous trouvons de terminer plusieurs chantiers.
Il nous reste bien sûr notre industrie du luxe, tout droit issue du XVIIIe, mais bien vivante (Champagne, vins fins et alcools, parfums, maroquinerie, mode, restaurants et hôtels…). N’oublions pas non plus quelques belles pépites (santé, biotechnologies, espace, intelligence artificielle, matériaux avancés…) ni les pôles de compétitivité, réseaux d’entreprises et autres clusters. Constatons hélas que, postés sur leurs rond points, les gilets jaunes n’ont pas vu les effets de ces relais de croissance, intervenus trop tard pour pallier l’affaissement de notre modèle colbertiste.
Plutôt que de donner des leçons à la terre entière comme a voulu le faire notre jeune Président, utilisons nos marges de manoeuvre et accroissons-les là où cela est possible, c’est à dire en Europe et en France. Et ne sacrifions pas l’essentiel : la liberté et la démocracie.
Il faut cultiver notre jardin.
Jean-Marie Poutrel
Janvier 2019

mardi 15 janvier 2019 à 03h46

Réponse de Lucien Farhi au commentaire d’Adelphe de Taxis du Poët

INSTITUT MONTAIGNE ET MACRON : VOUS AVEZ DIT « COMPLOTISTES » ?
Le commentaire d’Adelphe de Taxis du Poët à mon article « Macron face à la révolte » est riche d’enseignements et j’adhère à nombre de ses analyses. Il est un point, cependant, sur lequel nous divergeons.
Adelphe écrit : Tout d’abord, je ne partage pas l’analyse de Lucien sur le retour d’ascenseur des assureurs qui auraient fait élire Macron. De même, je ne suis pas certain que les particularités des élites françaises soient si déterminantes que cela. Il y a là des effluves complotistes qui peuvent alimenter les discours extrêmes. Dire que les citoyens sont manipulables ainsi ne peut qu’encourager les discours sur la nécessité d’un leader fort qui protègerait de ces manipulations …
En fait, il y a là deux prises de position distinctes :
• Son désaccord avec moi, quant au rôle prêté aux assureurs des Complémentaires santé dans l’élection de Macron à la Présidence de la République
• Sa désapprobation de la publication d’informations susceptibles de renforcer les discours extrêmes des tenants d’un régime autoritaire. Cet appel à la réserve réapparait plus loin dans son texte, à propos des connivences dénoncées entre politiques et grandes entreprises : Là encore on risque de se tromper de cible et alimenter le discours sur la « ploutocratie
Je vais m’étendre sur le premier point qui traite d’une question de fond. Un peu moins sur le second.
Concernant l’implication des assureurs des Complémentaires santé dans la campagne présidentielle, j’ai déjà relaté ailleurs sur ce site les éléments qui fondent cette assertion. Il nous faut revenir brièvement sur le rôle joué dans cette affaire par l’Institut Montaigne. Il s’agit là du plus célèbre des clubs de pensée français (think tank), clairement orienté vers la droite libérale, fondé en 2000 par Claude Bébéar Pdg d’AXA. Dès 2002, l’Institut, dans un rapport, prend position pour un démantèlement de la Sécurité sociale au profit des Complémentaires santé. Objectif entériné en 2007 par Denis Kessler (à la carrière jalonnée de références prestigieuses : DG d’AXA, banquier, DG d’Axa, président de la fédération française des Assurances, Pdg de la SCOR), qui proclame : « Il s’agit aujourd’hui de sortir de 1945, et de défaire méthodiquement le programme du Conseil national de la Résistance »
En 2016, nouveau rapport, mais préconisations identiques. Et le co-Président du groupe de travail ayant œuvré sur ce rapport n’est autre que Frédéric Van Roekeghem, Directeur exécutif de l’assureur MSH-International et tout récemment encore, Directeur général de la CNAMts et, plus anciennement, directeur à l’audit d’AXA.
Là où cela devient intéressant c’est quand François Fillon, candidat de la droite à l’élection présidentielle de 2017 fait des orientations de ce rapport l’armature de son programme santé présenté aux Français. La rumeur publique laisse entendre qu’Henri de Castries Président et d’AXA et de Montaigne, pourrait être appelé, en cas de victoire de François Fillon, au poste de Ministre des Finances, si ce n’est même à celui de Premier Ministre. Mais survient l’inimaginable : non seulement, face aux protestations de l’opinion publique, François Fillon est obligé de retirer son plan Sécu, mais le scandale des emplois fictifs met sérieusement en péril sa candidature.
C’est alors que les assureurs sortent leur joker, en la personne d’Emmanuel Macron. Ce n’est pas pour eux un inconnu mais un ami intime du directeur de l’institut Montaigne, Laurent Bigorgne, lequel, non content d’inspirer les opinions libéralo-économiques de son poulain, ira même, dans un premier temps, jusqu’à domicilier chez lui l’association « En Marche » de Macron.
Mais surtout, Macron a rendu aux assureurs un inestimable service : quand, en tant que Ministre de l’Économie du Président Hollande, il a parrainé l’ANI, accord donnant naissance à l’assurance complémentaire santé obligatoire dans les entreprises. Par cet accord, les Complémentaires santé acquièrent les privilèges de la Sécu – l’obligation de cotiser, pour les entreprises et pour leurs salariés – et cela, nonobstant des coûts de gestion cinq fois plus élevés que cette dernière. De plus, les assurances privées étant mieux introduites que les mutuelles à l’intérieur des entreprises, ce sont elles qui en bénéficieront le plus. Témoin, cet extrait du dernier rapport annuel de la DREEF sur les comptes 2017 de la santé, nettement moins optimiste que les données fournies par Adelphe dans son commentaire.
Les mutuelles perdent des parts de marché au profit des sociétés d’assurances En 2017, 50,8 % des prestations des OC ont été versées par des mutuelles, 29,3 % par des sociétés d’assurances et 19,9% par des institutions de prévoyance (graphique 2). Les mutuelles perdent des parts de marché depuis plusieurs années au profit principalement des sociétés d’assurances. La généralisation de la complémentaire santé d’entreprise, en 2016, a plutôt profité à ces dernières, qui ont nettement accru leur part de marché en 2016 et 2017.
On comprend mieux, pour conclure, que Claude Bébéar – dit le « Parrain » du patronat français - une fois pesées les chances de François Fillon, ait pu déclarer, sans plus le cacher, son soutien à Emmanuel Macron : « À quelques jours de voter au premier tour de l’élection présidentielle, je souhaite pour la première fois de mon existence rendre public mon choix : je soutiens Emmanuel Macron ».
Concluons sur ce point : oui, il est exact que je ne dispose pas d’un enregistrement des conversations entre Macron, Bigorgne, de Castries, Bébéar, me permettant de conclure avec certitude à un « complot » de leur part (d’ailleurs, je n’ai pas utilisé ce mot). Peut-être aurais-je dû simplement mettre un point d’interrogation à mes soupçons quand j’ai évoqué les paiements de dettes réciproques entre eux ? Tout ce que l’on peut dire en revanche avec certitude, c’est qu’il existe des indices sérieux et concordants témoignant d’un fort engagement des assureurs auprès de celui qui devait par la suite remporter l’élection présidentielle.
Quant au second point évoqué à plusieurs reprise par Adelphe, à savoir les risques antidémocratiques d’une publicité dévastatrice donnée à ce type de comportements, je répondrais qu’on ne soigne pas la fièvre en cassant les thermomètres. Et que la meilleure façon d’y parvenir est, pour le gouvernement, de donner des réponses concrètes aux demandes de justice fiscale d’abord, de développement des territoires fragiles ruraux comme urbains, ensuite, au lieu de nous rebattre les oreilles de réduction des impôts et de politique sécuritaire.

Je ne voudrais pas, enfin, terminer ce papier sans manifester mon adhésion sans réserves, à la double conclusion d’Adelphe : oui à l’expérimentation pragmatique et à l’évaluation des politiques publiques correspondantes. Oui, à l’application concrète de cette orientation dans le cas d’école d’une démocratie plus directe.

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lundi 14 janvier 2019 à 14h22 - par  Jean-Marie Poutrel

DES GILETS JAUNES ET DU RESTE

Le texte de Lucien m’a vivement intéressé, ainsi que les commentaires qui l’ont suivi. C’est aussi une invitation à continuer.
Plusieurs citoyens américains ont chacun une fortune représentant 10 fois le PIB d’Haïti, un pays de plus de 10 millions d’habitants : le capitalisme est en effet devenu fou. Sans bans ni témoins, ses noces avec les nouvelles technologies font frémir. Mais d’autres facteurs sont à l’œuvre pour tenter expliquer la situation propre à notre pays, là où subsistent encore quelques moyens d’action.
Certains pays furent une nation ou un peuple avant de se doter d’un état, c’est le cas de l’Allemagne. La France s’est construite autour d’un état et d’une ville, Paris. Au XIIIe siècle, Paris est la plus grande ville européenne, à l’exception peut-être de Constantinople. Avec son organisation par nation (Ecossais, Suédois, Lombards…) encore perceptible dans les rues du Quartier latin, l’Université de Paris attire élèves et professeurs de toute l’Europe (« Histoire mondiale de la France », Patrick Boucheron et Alain de Libera). Au XVIIe, de l’ordre de 20% des livres scientifiques de l’Europe seront édités à Paris - dans le Quartier latin précisément - Venise venant ensuite avec 10 % (« La Bibliotheca Mathematica du XVIIe en Europe », Jean Dhombres et Daniel Régnier-Roux). Peu après, la langue française s’imposera dans l’Europe des Lumières.
Selon Tocqueville, la centralisation autour de Paris commença bien avant la Révolution. Elle se poursuivit au XIXe, ainsi que nous le rappelle Michelet dans cet extrait du « Tableau de la France » (1861) dont l’ode lyrique à la centralisation nous semble décalée aujourd’hui. Mais tellement belle :
« Le peuple le mieux centralisé est aussi celui qui par son exemple, et par l’énergie de son action, a le plus avancé la centralisation du monde. Cette unification de la France, cet anéantissement de l’esprit provincial est considéré fréquemment comme le simple résultat de la conquête des provinces. La conquête peut attacher ensemble, enchaîner des parties hostiles, mais jamais les unir. La conquête et la guerre n’ont fait qu’ouvrir les provinces aux provinces, elles ont donné aux populations isolées l’occasion de se connaître. […] Le Gascon s’est inquiété de la Flandre, le Bourguignon a joui ou souffert de ce qui se faisait aux Pyrénées ; le Breton, assis au rivage de l’Océan, a senti les coups qui se donnaient sur le Rhin. […] Ainsi s’est formé l’esprit général, universel, de la contrée. L’esprit local a disparu chaque jour ; l’influence du sol, du climat, de la race, a cédé à l’action sociale et politique. La fatalité des lieux a été vaincue, l’homme a échappé à la tyrannie des circonstances matérielles. »
Pour autant, la France ne fut jamais la puissance économique dominante en Europe. Les Provinces Unies comptaient plus de 10 000 vaisseaux de commerce au milieu du XVIIe, la France de Louis XIV n’en alignait peut-être pas mille. En 1950, l’agriculture représentera encore 25% de l’emploi en France contre 6% au Royaume Uni.
Aujourd’hui, la France est en crise, Paris non (ou pas encore ?).
Comment s’étonner alors que la France périphériques des Gilets jaunes se tourne vers Paris et parfois contre lui ? Qui n’a traversé, sans en avoir le cœur serré, ces villages aux volets fermés, ces villes désormais sans vie et dont le centre piétonnier, créé à grands frais, est resté vide ? Comment expliquer que le nombre d’emplois du secteur public local n’ait jamais été aussi élevé alors que les services offerts semblent s’être volatilisés ? Serait-il si scandaleux d’exiger de certains services publics un minimum d’effort de productivité ? La fameuse fracture numérique dénoncée il y a 25 ans a-t-elle réduite ? Dans quel trou sont tombés la DATAR et ses succédanés ? Les trains peints aux couleurs des ducs de Bourgogne arrivent-ils à l’heure pour cela ? A-t-on seulement évalué l’efficacité des régions avant cette brillante réforme qui est parvenue à en diminuer le nombre tout en augmentant le coût global ? S’est-on penché sur les risques de clientélisme attachés au fonctionnement des organismes supra-communaux ?
Ce ne sont pas à titre principal des économistes qui nous ont montré, dénoncé ou expliqué cette France-là, ce sont des géographes, des écrivains, des philosophes et des photographes.
En réalité nos collectivités publiques « décentralisées » sont de type « top down » et fonctionnent parfois comme des baronnies semblant nous ramener au Xe siècle. L’enjeu serait d’inventer un vrai mode de fonctionnement « bottom up ». On peut penser ici aux socialistes utopistes du XIXe, notamment à Proud’hon dont voudrait s’inspirer Michel Onfray.
Venons-en au plus dur : la politique économique et l’Europe. Rappelons-nous : l’Allemagne va se réunifier, le Président Mitterand est pris de court. Ne pouvant s’opposer au courant, il cherche à juste titre une compensation. Ce sera la monnaie unique. Pour les Allemands, sacrifier le DM qui a permis le succès de la RFA et le retour à la démocratie, cela ne va pas de soi. La monnaie unique se fera à leurs conditions. Au BIPE à cette époque, Patrick Chaussepied se demandait comment faire fonctionner une telle monnaie sans transfert automatique de financement entre pays ou régions membres. Il y avait bien les fonds structurels, mais leur mise en place n’était pas automatique et de toutes les façons ils ont largement servi à financer les pays de l’est.
Notre pays avait été géré très différemment depuis la guerre : quand l’inflation se faisait trop forte, on dévaluait et ça repartait. A bicyclette, quand la route monte on change de développement. Avec un € fixé à 6,55957 F, il n’y a plus de dérailleur. Sans esprit de polémique, je pense que le coup de grâce a été apporté par les 35 H. Nous pédalons désormais avec 52 dents sur la grande couronne et 12 dents à l’arrière, soit 10 mètres par coup de pédale : la productivité horaire a beau avoir augmenté, c’est insuffisant et en même temps trop dur. Les gens n’en peuvent plus, ils tombent en burn out. Pour couronner le tout, on constate dans les années 2003-2010 une augmentation du déficit industriel qui s’est accru aussi avec nos voisins européens.
En 20 ans ont disparu ou ont été rachetées des entreprises comme Péchiney, Usinor-Sacilor, Lafarge, Alcatel, Alsthom-turbines, puis Alsthom-TGV. Cet effacement nous a-t-il apporté quelque chose ? D’autres ont-elles été créées ? Parce que Carlos Ghosn a des allures de brigand et en est peut-être un, faudra-t-il sacrifier Renault maintenant ? Comme l’ont compris immédiatement les instances syndicales alors que certains médias se focalisaient sur Carlos Ghosn, c’est bien de cela qu’il s’agit. Je n’ose évoquer le nucléaire civil qui pourrait sombrer devant l’incapacité où nous nous trouvons de terminer plusieurs chantiers.
Il nous reste bien sûr notre industrie du luxe, tout droit issue du XVIIIe, mais bien vivante (Champagne, vins fins et alcools, parfums, maroquinerie, mode, restaurants et hôtels…). N’oublions pas non plus quelques belles pépites (santé, biotechnologies, espace, intelligence artificielle, matériaux avancés…) ni les pôles de compétitivité, réseaux d’entreprises et autres clusters. Constatons hélas que, postés sur leurs rond points, les gilets jaunes n’ont pas vu les effets de ces relais de croissance, intervenus trop tard pour pallier l’affaissement de notre modèle colbertiste.
Plutôt que de donner des leçons à la terre entière comme a voulu le faire notre jeune Président, utilisons nos marges de manoeuvre et accroissons-les là où cela est possible, c’est à dire en Europe et en France. Et ne sacrifions pas l’essentiel : la liberté et la démocracie.
Il faut cultiver notre jardin.
Jean-Marie Poutrel
Janvier 2019

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mercredi 9 janvier 2019 à 22h38 - par  Adelphe de Taxis du Poët

Je me permets de m’inviter dans cette conversation passionnante et instructive par quelques commentaires

- 1 – le primat de l’économique : la situation actuelle est le résultat d’une transformation du mode de production capitaliste : on est passé du fordisme, où la régulation était nationale et la répartition de l’augmentation de la productivité partagée, de façon stable entre capital et travail, à une financiarisation et mondialisation de l’économie. Si le fordisme s’est effondré de lui-même (chute de la productivité, saturation des marchés porteurs, difficultés US et fin de Bretton Woods), le système actuel, fondé sur une extorsion du profit sans commune mesure avec la croissance, sur la théorie de l’agence où les managers sont les mandataires des actionnaires est instable (il n’y a jamais eu autant de crises financières que ces trente dernières années), inégalitaire ( si la pauvreté absolue recule, la pauvreté relative s’accroit de façon exponentielle), intenable (épuisement des ressources, pollution,…), dans un cadre non régulé ( ou alors au profit des entreprises cf. les tribunaux d’arbitrage).
De plus, les transformations à l’œuvre impactent fortement la notion même d’emploi avec la montée de sa précarisation en raison notamment de la numérisation de l’économie avec, d’une part, la robotisation de l’emploi (dont les économistes débattent de l’impact sur ce dernier) et, d’autre part, la digitalisation de l’économie qui se traduit par des transferts de valeur vers des plateformes qui ne produisent rien mais captent la valeur ajoutée et déstructurent le tissu économique. Tout cela rend incertaines toutes les perspectives d’avenir.

- 2- les gilets jaunes sont incontestablement le résultat de ces transformations. Ils sont hétérogènes, inorganisés, confus. Ils sont les oubliés de la République et les victimes de ces violences institutionnelles évoquées dans ce blog (que Macron incarne fort bien au demeurant) que les politiques libérales conduites depuis Raymond Barre, à l’exception de la parenthèse 81-83 et des années Jospin (encore que le keynésianisme ne puisse être la solution dans l’économie mondialisée), n’ont cessé de pratiquer.
Pourtant, et il y a là un risque. À mon sens, la fraction la plus opprimée et la plus brutalisée ne me paraît pas être partie prenante, voire même pourrait être aussi une victime de ce mouvement : les immigrés de France (sans parler des migrants). La valse hésitation du gouvernement sur la place de l’immigration dans le « grand débat » est à cet égard significative de ce risque : faut-il jeter de l’huile sur le feu ??? Les gilets jaunes sont-ils des petits Blancs ??? L’extrême droite est en tout cas en embuscade.
Sans rapport, mais je ne peux pas ne pas mentionner ce qui me paraît être la faute originelle de l’ancien président dit de gauche : avoir choisi de faire du mariage pour tous la reforme sociétale majeure de son quinquennat quand l’urgence était et reste d’accorder le droit de vote aux immigrés aux élections locales, redonnant ainsi à la notion de citoyenneté toute sa signification.

- 3 – ce qui conduit à la question de la violence dont on voit bien que la réponse sécuritaire du gouvernement Philippe est à la fois un aveu de faiblesse et une réponse inappropriée. La violence des gilets jaunes ou des casseurs s’exerce sur des symboles de la République (monuments, bâtiments administratifs, permanences électorales,…) ou symboles de l’argent ( radars, banques, ...,). Elle est incontestablement la manifestation du délitement du lien social et de la disparition de toute éthique publique. C’est loin d’être la majorité des gilets jaunes qui est violente mais ces violences ont révélatrices d’un risque sinon factieux (le boxeur comme le commandant incriminé dans les violences sont tous deux proches de l’extrême droite) du moins d’une dérive autoritaire potentiellement dangereuse pour la démocratie.

- 4 – ce qui nous conduit à la question de la démocratie. Tout d’abord, je ne partage pas l’analyse de Lucien sur le retour d’ascenseur des assureurs qui auraient fait élire Macron. De même, je ne suis pas certain que les particularités des élites françaises soient si déterminantes que cela. Il y a là des effluves complotistes qui peuvent alimenter les discours extrêmes. Dire que les citoyens sont manipulables ainsi ne peut qu’encourager les discours sur la nécessité d’un leader fort qui protègerait de ces manipulations …
Par ailleurs, l’ANI n’a pas bouleversé le monde de la protection sociale : les mutuelles puis les institutions de prévoyance sont loin devant les assurances (qui doivent représenter environ 12 % du « marché », je cite de mémoire). En revanche, je me permets aussi de ne pas partager l’enthousiasme de Jacques sur l’ESS : les mutuelles se comportent de plus en plus comme les compagnies d’assurance (gestion des risques et non plus solidarité entre sociétaires), les banques coopératives se distinguent peu des grandes banques capitalistes (même si elles financent plus l’économie locale,..), et que dire des coopératives agricoles qui ont transformé les agriculteurs en simples « sous-traitants » des coopératives qui leur appartiennent (dépendance totale aux intrants et en aval pour la transformation et la commercialisation)… Néanmoins, je partage son avis sur les capacités d’innovation et de réponse aux besoins sociaux que les entreprises nouvelles de l’économie sociale peuvent apporter … sans pour autant faire système mais en apportant quelques pistes de solutions pour aider à sortir de la crise économique, morale et sociale actuelle

Quant aux particularités des élites françaises et de la connivence, voire l’interpénétration entre les mondes politique et économique, elles sont réelles bien que la France compte aussi des chefs d’entreprise (Bolloré, Ghosn…), des héritiers (Gattaz, Pinault…),etc. mais cela rend-il la situation du peuple différente de celle qui prévaut dans les autres pays capitalistes développés ? Là encore on risque de se tromper de cible et alimenter le discours sur la « ploutocratie »…

La démocratie représentative est pour autant malade. Seuls les maires gardent l’estime de leurs concitoyens mais la plupart sont fatigués si l’on en croit les média. Des mesures peuvent être prises sur les rémunérations, les temps de présence des parlementaires, un rééquilibrage entre l’exécutif et le législatif, l’indépendance de la justice, des règles de proportionnelle mais il me semble aussi qu’il faut aller plus loin.

Deux axes de réflexion m’intéressent :

- Le premier est l’absence d’évaluation des politiques publiques et leur mise en débat. De légers progrès sont faits en ce sens mais ils restent très limités. Cette évaluation devrait s’accompagner du développement du droit à l’expérimentation (je pense aux territoires aux chômeurs par exemple dont on parle peu mais des sujets comme les monnaies locales – le conseil d’État en refuse l’usage par les collectivités locales -, le revenu d’existence devraient être encouragés et faire l’objet de débats publics) et notamment des processus de co-construction des politiques publiques impliquant tous les acteurs du territoire. Car, ce qui me semble important actuellement est le retour en force du territoire ; c’est, au passage, ce retour en force du territoire qui contribue à donner à l’ESS une modernité nouvelle (et réciproquement du reste).

- Le second est potentiellement plus complexe mais renvoie directement aux questions posées par les gilets jaunes : il s’agit de redonner du pouvoir de décision sur leur propre situation à chaque citoyen : l’enpowerment ou, selon le néologisme français, « l’encapacitation » qui donne un autre sens à la démocratie, un sens plus concret car concernant les conditions d’exercice de la vie quotidienne. Il faut ici relire Amartya Sen mais on peut en donner quelques illustrations notamment dans le domaine de la santé avec – question bien connue de Lucien – les patients experts ou la médecine sociale où la santé est prise en compte par les patients ou les populations elles-mêmes et ne sont plus uniquement des patients soumis au pouvoir de la médecine. Là aussi l’ESS peut avoir son mot à dire, elle peut être source de formes de démocratie économique au profit des parties prenantes et pas seulement une source de création d’emploi même si celui-ci reste fondamental …en attendant un revenu universel !
Le retour aux urnes passe par la reconnaissance du citoyen de sa capacité à agir.

Désolé d’avoir été aussi long, sûrement approximatif (des ingénieurs à l’esprit rigoureux me corrigeront s’ils l’estiment utile) mais ce blog m’a donné l’occasion d’essayer aussi de clarifier mes idées
Merci de votre compréhension

— -

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mardi 8 janvier 2019 à 10h49 - par  Annie Favrie

Lucien, je partage très globalement ton analyse et ta réponse aux commentaires. La situation actuelle est la partie émergée de l’iceberg crise de fond de notre société. Tu as raison, le mal est très profond et déjà ancien et surtout mondialisé. Voir les poussées de l’extrême droite sur notre vieux continent qui a oublié de repenser 80 ans en arrière... Et ailleurs, qu’est-ce que Trump ? Et l’Amérique latine, le Brésil, etc. ?

Les révolutions ne peuvent plus être locales, elles seront aussi mondialisées comme l’a été la "société de consommation", voir la vitesse de transformation de la Chine et toute la sphère asiatique. Consommation veut dire aussi fracture sociale, évidemment, car, pour de multiples raisons, la croissance ne s’effectue pas partout et dans toutes les couches sociales, au même rythme. Le ras le bol, par contre, vient d’en bas, là aussi logique et c’est l’effroi devant l’ampleur du tsunami qui se prépare, je le crains. On n’arrête plus une "masse" en colère avec les conséquences incontrôlables. Nous ? On n’y sera plus ou peu, ce sont nos enfants et nos petits enfants qui vont payer ... cher. Mais je crains qu’il ne soit trop tard pour faire machine arrière. Tout est dépassé et obsolète, les partis, les syndicats, toute l’organisation trop ancienne et surtout trop pervertie, partout, dans tout notre vieux modèle de société. Inventer un autre mode de fonctionnement ? Qui ? Comment ? Si je devais parler politique, je dirais que Rocard avait des idées sur le sujet… il y a 40 ans. Ses opposants ne l’étaient pas tant sur le fond, que sur la forme. Il risquait trop de remettre en cause leur petit confort intellectuel et surtout leur petit pouvoir...

Je ne crois pas que ce soit le gain, l’argent qui soit à la base, je pense beaucoup plus à l’envie du pouvoir. C’est hallucinant comment l’envie du pouvoir fait prendre des positions, des postures y compris à des personnes, des organisations dont on aurait attendu davantage qu’elles jouent un rôle de médiateur, voire de modérateur. Qui dit Pouvoir, dit court terme. Le pouvoir, c’est pour soi, tout de suite, on ne se projette pas dans l’avenir, on ne réfléchit pas aux conséquences globales, on le veut dans l’immédiat. L’avenir ... ? Qu’importe, on ne sera plus là !

vendredi 21 décembre 2018 à 22h21

Réaction Lucien Farhi aux commentaires affichés sur le site

Je voudrais d’abord tous vous remercier d’avoir pris un peu de votre temps pour lire – et pour certains, commenter – mon analyse de la crise.
Il ne me semble pas trahir votre pensée en avançant que, globalement, vous souscrivez à la proposition selon laquelle la recherche démesurée du profit est la cause première des évènements graves qui ont marqué ces dernières semaines. La précarisation des emplois, un chômage endémique, ont créé des inégalités croissantes de revenus, insuffisamment compensées par les transferts sociaux. Une fiscalité inadaptée a fait le reste.

Confrontées à cette situation – aggravée, dans les territoires ruraux comme dans les banlieues, par la dégradation des services publics –, les classes populaires ont eu le sentiment non seulement que leurs souffrances n’étaient pas prises en compte par la représentation nationale mais, en plus, qu’elles étaient objets de mépris pour les élites dirigeantes du pays. Il en est résulté une rancœur qui a fini par ruiner leur confiance en la démocratie représentative.

Je n’avais pas l’ambition d’aborder ces questions. Mais Geneviève Jacques l’a fait dans son commentaire, centré bien davantage que ne l’était mon texte, sur les gilets jaunes. Elle a eu raison. Car, si l’on cherche un fil directeur, un repère concret pour orienter et évaluer nos politiques pour les mois et les années qui viennent c’est, entre autres, dans le sort donné à ce mouvement qu’il faudra le chercher.

Je vais donc commencer par dire quelques mots des gilets jaunes, puis évoquer plus rapidement deux autres points soulevés dans vos commentaires, l’action des media et le formatage des élites.

Les gilets jaunes
En définitive, quel est l’enjeu ? Pour moi, il n’y a pas de doute : il faut tout faire pour que l’énergie qui anime la vague de fond qui secoue aujourd’hui les classes populaires soit orientée vers la bonne issue, c’est-à-dire celle de la construction d’un monde nouveau, plus égalitaire, donc plus fraternel. L’entreprise est ardue, il ne faut pas se méprendre sur la difficulté ni sur le temps qu’il faudra pour obtenir des résultats tangibles. Ce n’est pas un pari gagné, loin de là. Tout le monde sait l’hétérogénéité qui caractérise les gilets jaunes. Les tentations d’extrême droite y sont présentes, nourries par l’échec politique de la gauche au pouvoir et stimulées par les provocations maladroites du gouvernement actuel. L’arrivée au pouvoir en France d’une coalition droite/extrême droite n’est plus une hypothèse-fiction. Pouvons-nous un seul instant imaginer ce que serait notre existence quotidienne dans une France xénophobe, raciste, un État policier, une justice aux ordres, une école pervertie, les soins de qualité réservés aux plus riches, les media à la botte ? Tout doit être subordonné à l’objectif d’éviter une telle issue.

Or, il se trouve, que les classes populaires semblent se retrouver dans les comportements des gilets jaunes. Elles se retrouvent dans des personnes âgées aux maigres retraites, des caissières de supermarchés soumises à des temps partiels non choisis, des travailleurs astreints à des temps de transports démesurés, le tout avec la perspective d’un chômage programmé par les robotisations et autres délocalisations.

Alors, si l’on veut bien tenir compte de ces réalités, la première chose à changer est notre propre regard sur les gilets jaunes. Ne moquons plus l’inventaire désordonné de leurs revendications, sans parler des contradictions que certaines d’entre elles recèlent ou, pour d’autres, de leur inadéquation aux buts recherchés.

Ensuite, être accueillant pour leurs essais de démocratie directe. Par exemple, le référendum d’intérêt citoyen (RIC). Pour moi, c’est une fausse bonne idée. On sait la tendance au plébiscite que le referendum revêt dans notre pays, sans parler de l’ambigüité qu’il y a à résumer un problème complexe par un caricatural OUI/NON. Je pense, au contraire, qu’une démocratie directe commence par un apprentissage à modeste échelle. Si l’on m’avait dit que l’on allait expérimenter une tentative au niveau d’une commune, consistant en plusieurs réunions de ses habitants pour élaborer ensemble un budget communal, je serais plus rassuré, même s’il fallait attendre plusieurs années pour y arriver. Mais j’imagine que le gouvernement ne veut surtout pas encourager un processus de ce type, capable de donner vraiment des idées de démocratie heureuse et participative à la population. Cela étant, s’il n’y a que le RIC à se mettre sous la dent, va pour le RIC. Et profitons-en pour, à l’occasion des débats, faire entendre notre petite musique.

Comprenons pour l’essentiel que ce qui est grave, concernant les gilets jaunes, ce n’est pas d’être en désaccord sur telle de leurs revendication ou tel de leurs comportements, c’est de les mépriser ou même de seulement en avoir l’air. Je sais que pour d’aucuns, il est difficile d’avaler certains comportements irresponsables (comme rappelé avec raison par Jacques Vercueil à propos de la destruction de radars). Là, on touche au problème de la violence. Samy Durand-Gasselin, lui, trouve, au contraire, que le texte ne mentionne pas suffisamment la violence institutionnelle dont sont victimes les classes populaires. Je ne peux malheureusement apporter de réponse satisfaisante à aucun des deux protagonistes. Comme je l’ai dit dans le texte, j’observe cette violence, historiquement compagne indissociable des révolutions. Néanmoins, il existe des cas d’exception : Nelson Mandela n’ouvre-t-il pas la porte à l’espoir, pour ce qui est de l’avenir ? C’est tout le bien que je nous souhaite.

Passons maintenant aux deux points évoqués ci-dessus dans les commentaires.

L’attitude des media dans cette affaire. Jacques Pierre m’a reproché ma sévérité, rappelant au passage l’intérêt des articles publiés par Le Monde, Télérama et d’autres. C’est exact, je n’aurais pas dû généraliser. À ma décharge, anxieux de suivre de près le déroulement des évènements, j’ai écouté plus que de coutume France-info et vu plus que de raison BFM TV. Je ne suis pas équipé pour mesurer exactement les temps respectifs consacrés à l‘audition des différents témoins convoqués dans les tables rondes et les reportages sur le terrain. Mais je suis prêt à parier sur une complaisance plus que marquée en faveur des thèses favorables à la « Loi et l’Ordre » au détriment de tout ce qu’il pouvait y avoir de dérangeant dans les revendications des contestataires. De ce point de vue, je ne peux que manifester mon complet accord avec le commentaire apporté spécifiquement sur le sujet par Chandra Covindassamy.

Sur le deuxième point, le « formatage » de nos élites, là encore, j’ai peut-être péché par excès de sévérité. Oui, bien entendu, il existe de hauts fonctionnaires qui non seulement accomplissent leurs tâches du mieux qu’ils le peuvent, mais encore le font avec efficacité et créativité. Quant aux comportements moutonniers que j’ai voulu stigmatiser dans leurs lieux mêmes de formation, je dois dire ici, pour lever toute ambigüité, qu’ils sont au moins aussi répandus dans le secteur privé que dans la haute fonction publique.

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mercredi 19 décembre 2018 à 13h01 - par  CyberBoutros

Un grand merci, Lucien, pour ce texte que j’ai enfin trouvé le temps de lire.

Pour paraphraser tonton Georges : .
"tout est bon chez lui, il n’y a rien à jeter,
sur l’île déserte il faut tout emporter..."

Est-ce que je peux le faire suivre à des amis ?

CyberBoutros

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mercredi 19 décembre 2018 à 11h58 - par  Jacques Pierre

Quelques réflexions sur le texte de Lucien Farhi, « Macron face à la révolte »

Je suis globalement d’accord avec ton analyse sur les causes de la crise actuelle et je trouve ce texte très intéressant mais je me permettrais de faire quelques remarques, notamment sur des développements qui m’ont mis mal à l’aise je dois l’avouer.

1La première est relative aux médias dont tu dénonces dans un de tes PS la partialité et le fait qu’ils retransmettent de manière biaisée les revendications des gilets jaunes en insistant sur les violences notamment.

Si ce constat est sans doute vrai pour les médias relevant de l’audio visuel, BFMTV en tête, je pense que des journaux tels que le Monde dont je reste un lecteur assidu ou Télérama que je lis également, me semblent tous les deux donner beaucoup de points de vue objectifs en croisant les paroles des gilets jaunes et des analyses d’économistes historiens et sociologues.
Je recommande d‘ailleurs sur Télérama la chronique de Samuel Gonthier intitulé « en léger différé » qui décode avec beaucoup d’humour le discours uniforme des chaines de télévision sur ce mouvement des gilets jaunes.

On ne peut nier sans mauvaise foi que les revendications des gilets jaunes, au delà de la demande d’une plus grande justice sociale et fiscale, qui est bien sur le socle, sont assez diverses (de « Macron démission » à la contestation de la limitation à 80Kms /H sur les routes, que j’ai vue dans le Sud ouest, ou la remise en cause des modifications des contrôles techniques) et pas aussi monolithiques et rationnelles que tu l’écris.

On a aussi un peu l’impression parfois d’un inventaire à la Prévert (sans le raton laveur) et il manque à mon goût la suppression du wagon de queue dans le métro et l’extinction du paupérisme après 10 heures du soir.

D’ailleurs j’aimerais savoir quelles sont les sources d‘information fiables puisque les médias ne le sont pas.

Dernière réflexion sur ce point, il est assez paradoxal que le canal de communication préféré des gilets jaunes soit Facebook qui est un magnifique exemple de société 2.0 comme on dit et de ces entreprises mondialisées pratiquant l’optimisation fiscale.
Nul doute que cela contribue à accroitre la marge bénéficiaire de cette belle entreprise !

Pour conclure globalement les attaques envers les médias me mettent toujours mal à l’aise. Je sais que c’est devenu un exercice obligé que Mélenchon ou le Pen pratiquent avec assiduité et dont l’actuel président des Etats-Unis a fait une discipline artistique.

Mais nous avons la chance de vivre dans un pays où la liberté de la presse existe, alors ne jetons pas le bébé avec l’eau du bain.

2 la deuxième concerne ton attaque en règle des élites, Enarques et Polytechniciens en tête, mais j’imagine toutes les grandes écoles derrière ces établissements emblématiques de « l’excellence française »

Je crois que le problème de ces grandes écoles est tout autant et d’abord le fait qu’elles sont un facteur de reproduction sociale .Force est de constater que l’ascenseur social n’est pas en panne mais qu’il n’a en fait jamais fonctionné.

Et je garde le souvenir de cours très intéressants où, justement, on nous apprenait à essayer d’analyser et réagir à des situations inattendues et inhabituelles.

Nous avons beaucoup d’amis qui ont été hauts fonctionnaires notamment à la si décriée DGFIP, mais aussi dans d’autres ministéres, et ce n’étaient pas des élites bornées, mais des fonctionnaires faisant leur travail avec une très grande honnêteté et beaucoup d’implication.

Bref, pour conclure sur ces deux premiers points, le cocktail haro sur les médias et sur les élites est là aussi très à la mode (il a permis à Trump de se faire élire) et il est entonné en France par des partis qui espèrent récupérer sans aucune vergogne les dividendes du mouvement des gilets jaunes.
Je préfère quant à moi ne pas m’associer à ce chœur dont j’apprécie peu le refrain.

3 Du diagnostic aux solutions ?

Comme souvent , la première partie de l’exercice qui consiste à faire le diagnostic est relativement aisée d’autant plus que comme tu le soulignes de grands économistes Stiglitz que tu cites, mais aussi Piketty, ont très bien analysé les montées des inégalités et les risques qu’elles faisaient courir à la société et aux démocraties.

Les solutions sont plus compliquées à trouver. (Cela me rappelle quelques souvenirs de ma vie professionnelle où nous étions très bons sur l’analyse de la situation et plus discrets sur les propositions d’action)

Je n’ai pas ici la prétention de savoir ce qu’il faudrait faire mais j’avoue rester perplexe sur quelques idées mises en avant.

1 les propositions de Macron ne changent en rien le cap. Au delà du maintien de la suppression de l’ISF, on peut noter que les heures supplémentaires non « chargées » (on ne dit pas : non soumises à cotisations sociales) ou la prime de Noël traitée de la même façon, consistent à accorder des rémunérations supplémentaires qu’on exonère de leur participation aux systèmes collectifs de retraite et de sécurité sociale.
De même, l’augmentation du SMIC fait l’impasse sur tous les petits salaires situés entre le SMIC et le SMIC + 20%. Je me souviens très bien qu’Edmond Maire que j’ai côtoyé quotidiennement pendant 10 ans était pour cette raison très réservé sur la seule hausse du SMIC.
Par ailleurs, les fonctionnaires sont les grands oubliés de Macron (et peut être aussi de ce mouvement ?)

2 des idées comme le référendum d’initiative citoyenne dont on parle beaucoup ces jours ci me laissent tout aussi songeur .De tels référendums auraient-ils conduit aux évolutions majeures de notre société que sont la légalisation de l’IVG, la suppression de la peine de mort ou le mariage pour tous ?

3 l’économie sociale et solidaire, que je connais bien et dans laquelle je suis investi, essaie de développer une autre façon de produire et de répartir les fruits de la croissance, mais je crains qu’elle ne reste pour très longtemps à un stade marginal.
Elle peut d’ailleurs être soumise aux mêmes dérives que l’économie classique comme le montre l’exemple d’u important groupe d’insertion français, où un certain nombre de cadres dirigeants ont réalisé des plus-values juteuses en rachetant pour leur compte propre puis en revendant une partie du patrimoine immobilier du groupe.
E Macron a d’ailleurs pris soin d’essayer de tuer les initiatives locales en passant un sévère coup de rabot sur les emplois aidés.

4 je suis plus intéressé par certaines idées comme la taxe Tobin sur les transactions financières, le lancement d’un vrai plan de restauration de l’habitat (mais les incitations fiscales à l’isolation ont été supprimées, semble-t-il, dans le PLF 2019) ou le soutien à l’agriculture biologique (là aussi les aides aux nouvelles installations ont été supprimées)

5 un changement de système politique ?
Pour quoi et pour qui ? Pour ceux, et ils sont nombreux, qui se réclament du peuple ?
Un nouveau départ pour l’Europe comme le proposent une centaine d’économistes qui ont publié un manifeste (que je n’ai pas encore lu) sur ce thème ?

Bref, je suis très pessimiste sur les possibilités d’évolution de notre société .Et en tant que pessimiste, je pense, bien sûr, que ça peut être pire.

Jacques PIERRE

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mardi 18 décembre 2018 à 15h52 - par  Geneviève Jacques

Merci Lucien pour cette analyse , qui enrichit les multiples articles et autres tribunes que l’on peut lire ou écouter en ce moment ( preuve que tous les médias ne sont pas à mettre dans le même bateau , cf ton PS 3 !)
A côté du diagnostic que je partage sur les causes fondamentales de ce mouvement de révolte ( règne des puissances de l’argent , soumission des gouvernements , injustices de plus en plus insupportables), il me semble qu’il y a aussi derrière cette forme inédite de "révolte populaire" ( l’Histoire lui donnera un nom) d’autres dynamiques à souligner :
- La découverte de la possibilité d’agir visiblement en citoyen par des femmes et des hommes qui se considèrent écartés, oubliés, voire méprisés par les détenteurs du pouvoir politique. Des gens qui d’habitude se taisent, ou râlent dans leur coin, qui s’enferment sur leur galères individuelles , ont commencé à se parler entre eux, et disent avoir retrouvé une place dans la société. Une dignité. Pour certains, la fraternité
- La convergence finale de toutes les protestations vers les revendications de plus de justice sociale et de plus de participation dans les décisions qui concernent leur vie. En matière de fiscalité, la revendication phare est devenue le rétablissement de l’ISF, et en matière sociale l’accès aux services publics de plus en plus défaillants. Le sentiment de trahison de l’Etat , réduit à la personne de Macron , et les déchainements de toutes sortes qui en découlent en disent long sur le malaise profond qui est rendu visible et audible par les Gilets jaunes mais qui est partagé par beaucoup d’autres
- La dernière revendication sur des "référendum d’initiatives citoyennes"( quel que soit l’avenir de cette idée !) va provoquer un remue-méninges autour des questions de participation citoyenne qui pourrait être salutaire dans notre démocratie fatiguée..
Quel que soit l’avenir à court terme de cette irruption d’acteurs issus des classes populaires ( rien ne garantit que ce sera pour le mieux) , il est plus que probable que cette "révolte" laissera des traces

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mardi 18 décembre 2018 à 10h59 - par  Samy Durand-Gasselin

Complètement d’accord sur toute la ligne. et j’ai particulièrement savouré le PS 2 sur la violence, sujet qui énerve et inquiète tous et dont la propagande du gouvernement fait ses choux gras. Avec sa mise en perspective historique et l’espoir-révolutionnaire que ce n’est pas toujours elle qui nous imposera sa loi.
Manque peut-être le rappel de la violence institutionnelle subie au quotidien par les plus pauvres et/ou défavorisés.

Samy Durand-Gasselin

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mardi 18 décembre 2018 à 10h27 - par  Chandra Covindassamy

Merci, Lucien. ce texte résume bien l’état actuel des choses.
Peut-être serait-il utile de faire un peu plus de place au rôle des médias plus ou moins officiels, ayant pignon sur rue et donc aux journalistes qui y travaillent. La plupart d’entre eux ont fait la courte-échelle à E.M. Depuis le début des manifestations de Gilets Jaunes, leur attitude a été condescendante voire méprisante à l’égard de cette partie de la population qui soudain devenait visible révélant du même coup la faillite absolue des grilles de lecture habituelles et l’aveuglement des dits médias. D’où une certaine rancœur, compréhensible, à leur endroit dans les attroupements. On peut espérer que quelques uns ouvriront les yeux.
Ces médias avaient eu la même attitude lors du referendum de 2005 sur le traité constitutionnel, ce qui les situe bien comme faisant partie des forces de maintien de l’ordre. Peu en ont tiré leçon mais il apparaît que le peuple, lui, n’a pas oublié.
Mais ces médias ne sont qu’un symptôme, reflet de compromis (ou compromissions) entre ordre économique et pouvoir politique. Il faut garder présent à l’esprit que nous sommes tous à ds degrés divers et qu’on le veuille ou pas pris dans ce système, cet "ordre" capitaliste, et que la moindre inflexion n’ira sans doute pas sans craquements, comme le suggère la fin du texte.

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lundi 17 décembre 2018 à 19h04 - par  Jacques Vercueil

Quel homme sage ! Me voilà obligé de sortir de ma paresse et de te faire part de ma lecture. Je rejoins bien ton diagnostic - à fond sur le point 1, mollement sur le point 2, pas le point 4, où je trouve plus une agressivité de principe que de fondement (mais je me doute que sortant d’où je suis sorti il y a bien longtemps, je n’ai pas voix au chapitre), sans importance le point 3 qui n’ajoute au 1/ que la pointe polémique - mais je n’aime pas les gilets jaunes (j’avais écrit cela avant qu’ils saccagent les radars : je n’ai pas changé d’avis pour autant ! ). Incontestablement, ils ont exprimé un ras-le-bol que le gouvernement et la classe politique persistait à sous-estimer ; mais ce rassemblement de tous les mécontentements - à partir de la contestation d’une mesure nécessaire - a des relents de chemises jaunes : Matteo Salvini me semble avoir mieux anticipé que Macron ce dont il s’agit !

Je me demandais depuis quelques semaines comment, si j’avais l’âge que j’avais en 1968, je jugerais le mouvement... Evidemment on retrouve là le genre de processus informe, massif, revendicatif et progressivement violent qui a lancé la révolution en 1789. Comme disait récemment un rapeur recruté par un publicitaire : "Je suis comme je suis. Comment j’peux avoir tort ?" Pour paraphraser Valla, voilà qui nous promet un bel avenir !

Merci pour ce papier.

Logo de François Valla
lundi 17 décembre 2018 à 11h26 - par  François Valla

Merci de cet éclairage très pertinent.

Si on comprend bien le discours d’hier, le Président pense, qu’en France,
les riches sont trop pauvres, les pauvres trop riches, les citoyens trop
libres et pas assez xénophobes...
Cela nous promet un bel avenir.

François Valla

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